« The Mastermind », braquage en courant alternatif

« The Mastermind », braquage en courant alternatif

« The Mastermind », braquage en courant alternatif

« The Mastermind », braquage en courant alternatif

Au cinéma le 4 février 2026

Père de famille en décalage avec son statut social, J.B. Mooney s'imagine à la tête d'un audacieux trafic d'œuvres d'art mais le cambriolage qu'il organise dans un modeste musée local débouche sur une cavale sans retour. Version introspective du film de braquage, The Mastermind plonge Josh O’Connor, attachant voleur clairement pas à la hauteur, dans une fuite en avant vertigineuse. Une tentative désespérée de voler de ses propres ailes, loin du panache et de la tension d'un casse mémorable, sur laquelle plane l'échec symbolique de tout un pays embourbé dans la guerre du Vietnam.

Dans le Massachussetts des années 70, James Blaine Mooney (Josh O’Connor), menuisier au chômage, subit la pression de la famille bourgeoise dans laquelle il a grandi. Mais il a plan pour changer la vie de sa femme Terri (Alana Haim) et de leurs fils Tommy (Jasper Thompson) et Carl (Sterling Thompson). Mooney imagine un casse pour dérober des tableaux au musée local de Farmingham, une petite commune paisible située entre Worcester et Boston.

Avec ses complices (Eli Gelb, Cole Doman et Javion Allen), il réalise tant bien que mal un braquage rocambolesque en plein jour qui lui permet de s’échapper avec un butin de quatre tableaux. Mais la réalité le rattrape rapidement : écouler les œuvres s’avère plus compliqué que prévu. S’improviser trafiquant d’art du jour au lendemain est moins évident qu’il l’imaginait. Dénoncé à la police par un complice, Mooney se retrouve traqué et n’a pas d’autre choix que la fuite. Il débute alors une cavale sans point de chute et probablement sans retour possible.

The Mastermind © 2025 Mastermind Movie Inc - Condor Distribution

À l’ancienne

Situé dans la banlieue du Massachusetts dans les années 70, The Mastermind est un projet qui accompagne la réalisatrice depuis les années 90. Kelly Reichardt imagine à l’époque tourner un film de braquage en Super-8. La lecture d’un article sur le cinquantième anniversaire d’un cambriolage d’œuvres d’art – deux Gauguin, un Rembrandt et un Picasso, rien que ça ! – au Worcester Art Museum le 17 mai 1972, en plein après-midi, a ravivé son désir de réaliser son film de casse. De ce braquage resté dans les annales, le premier réalisé à main armée, le film conserve la présence d’adolescentes qui se retrouvent impliquées bien malgré elles dans le vol.

La période choisie n’est pas anodine, The Mastermind se déroule avant l’avènement des caméras de sécurité, rebaptisées depuis de vidéoprotection, qui ont fait baisser le nombre de vols à l’arraché spectaculaires. Une observation à relativiser cependant, les vols improbables restent possibles : demandez à la direction du musée du Louvre qui attend toujours le retour des bijoux de la couronne. La sécurité archaïque des années 70 permet à Mooney de s’improviser braqueur avec ses complices pieds nickelés dont l’impréparation offre des séquences savoureuses lors du braquage.

Mooney n’a pas une ambition démesurée en termes de butin. Son choix ne porte pas sur des tableaux de maîtres mais sur l’artiste Arthur Dove. Considéré comme le premier peintre abstrait américain, ce moderniste est un clin d’œil aux goûts picturaux de la réalisatrice qui a déjà évoqué le domaine artistique dans Showing Up (2022) avec Michelle Williams en sculptrice en plein burn out – lire notre critique. Pendant que Mooney fait le guet, ses deux complices, un collant sur la tête, décrochent quatre tableaux de l’artiste devant les yeux fermés d’un gardien endormi et ceux, blasés, d’un couple de seniors qui pensent assister à un simple déplacement des œuvres. Un braquage à l’ancienne, en plein jour, un peu foutraque, mais Mooney et ses sbires s’en sortent. Pour le moment.

The Mastermind © 2025 Mastermind Movie Inc - Condor Distribution

Service après vol

L’apparente simplicité du vol renforce l’idée d’une certaine improvisation du père de famille et encore plus de ses complices. Kelly Reichardt ne détaille pas les préparatifs du casse et son déroulement qui n’occupent que le premier quart du film. Et si, le jour du casse, Mooney doit conduire lui-même la voiture suite à un désistement de dernière minute, la tension ne provient pas des préparatifs ni du vol, plus amusant que véritablement stressant. La cinéaste est beaucoup plus intéressée par l’après. La bascule se déroule réellement lorsque Mooney se retrouve avec les tableaux chez lui.

Le menuisier profite de l’absence de ses proches pour accrocher temporairement l’une des œuvres dans son salon, juste le temps de l’admirer. Sans indice sur la suite, le doute plane… Le menuisier aurait-il organisé ce casse par amour de l’art ? Non, il est bien décidé à tirer profit du braquage, pour sa famille mais aussi pour rembourser sa mère (Hope Davis) qui a financé sans le savoir l’opération criminelle. Ah si son père, le juge respecté Bill Mooney (Bill Camp), savait ça ! The Mastermind est aussi une histoire de pression sociale et familiale, ce qui rend Mooney désespérément attachant.

Loin de la flamboyance de casses réglés à la seconde près, le larcin prend alors une autre dimension. L’adrénaline modérée du vol foutraque s’efface pour laisser place à un autre genre de tension. Alors que les ennuis commencent, le film adopte un faux rythme qui est celui d’un quotidien pesant, sans perspective d’avenir. Une voie sans issue qui pousse Mooney à s’échapper en laissant derrière lui la famille pour laquelle il a réalisé le braquage. Cruelle ironie d’un homme qui se retrouve volé à son tour à sa propre famille par sa faute.

The Mastermind © 2025 Mastermind Movie Inc - Condor Distribution

Partir en vrille

Mooney s’inscrit dans la lignée des personnages en perdition qu’affectionne particulièrement Kelly Reichardt, de Old Joy (2006) à First Cow (2020), en passant par Wendy et Lucy (2008). Détournement subtile du film de braquage classique, The Mastermind est un road movie imposé à son anti héros, criminel improvisé qui n’a pas les épaules pour assumer les conséquences de ses actes. L’histoire d’une fuite qui ne va nulle part car le père de famille n’a aucun point de chute. Une fuite qui se déroule hors du temps, dans un entre-deux suspendu où plus rien n’arrive ni ne semble possible.

Josh O’Connor remarqué notamment dans Seule la terre (2017), la série The Crown (2016-2023), Challengers (2024) et La Chimère (2023) – lire notre critique – incarne parfaitement avec son air hagard la confiance fragile de cet homme qui a tout perdu en voulant dépasser ses limites. Mooney tente alors vainement de se raccrocher dans sa chute à des branches qui cèdent sous le poids de son culot. Film sur les conséquences d’une vanité mal assurée, The Mastermind, titre ironique et un peu cruel, dresse le portrait attachant d’un homme « assez intelligent pour se mettre dans les ennuis, mais pas assez intelligent pour s’en sortir » comme le résume parfaitement la cinéaste.

The Mastermind © 2025 Mastermind Movie Inc - Condor Distribution

Sans issue

Cette chute suspendue dans le temps est accompagnée par une image au grain rétro et une musique qui vient rythmer les déboires du père de famille exilé. Composée exclusivement de jazz, la bande son est signée par Rob Mazurek et Chad Taylor, du groupe Chicago Underground Trio. Leurs solos de trompettes et de batterie donnent le pouls du braquage et de la fuite désespérée du héros. Les notes de jazz profitent de leur liberté pour s’envoler et contrastent avec une atmosphère générale pesante.

Car, si Mooney est écrasé par les conséquences de ses actes, l’ensemble de la société américaine plie à l’unisson sous le poids de la guerre du Vietnam. Que cela provienne du poste de radio qui énumère les dernières nouvelles du front ou des images tournées sur place en 16 mm qui se succèdent sur l’écran de télévision, les horreurs du conflit sont présentes en permanence, fond sonore d’une ambiance nationale anxiogène.

Dans The Mastermind, film de braquage alternatif, le père de famille n’est pas le seul à s’enfoncer dans le bourbier d’une fuite en avant, l’Amérique toute entière semble faire écho à sa tentative d’échapper aux conséquences d’une réorientation mal inspirée. Une fatalité que Kelly Reichardt appuie avec un dénouement, entre farce et cruelle ironie, sans possibilité de rédemption.

> The Mastermind, réalisé par Kelly Reichardt, États-Unis, 2025 (1h50)

The Mastermind

Date de sortie
4 février 2026
Durée
1h50
Réalisé par
Kelly Reichardt
Avec
Josh O'Connor, Alana Haim, John Magaro, Hope Davis, Bill Camp, Gaby Hoffmann
Pays
États-Unis

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