Né dans une famille modeste, Claude Loir passe son enfance dans la nature ariégeoise qu’il découvre librement avec la bénédiction d’une grand-mère peu soucieuse de ses escapades en solitaire. Cette liberté absolue accompagne Claude tout au long de son parcours, d’abord à Cannes puis à Paris où il trouvera un terrain de jeu idéal pour exprimer pleinement une homosexualité encore condamnée par la société. Curieux, le jeune homme découvre les lieux interlopes de la nuit parisienne qui vont le mener sur les plateaux de tournage de films pornographiques.
Portraitiste des marges
Après Adolescentes (2019), chronique d’une amitié défiant les hormones de la puberté – lire notre critique – et Petite fille (2020), tendre exploration de l’affirmation d’un genre – lire notre critique -, Sébastien Lifshitz recueille les confidences d’un héros ordinaire aux mille vies. Inspiré par son autobiographie Confessions païennes, le documentaire suit les traces de Claude Loir, 80 ans, qui regarde son parcours avec le recul de la sagesse mais une appétence pour la liberté toujours intacte.
Le film prend volontairement ses distances avec un livre construit autour des rencontres qui ont jalonné sa vie. Avec son talent pour mettre à jour l’essence de ses sujets, Sébastien Lifshitz creuse dans les zones d’ombre du personnage et tente de comprendre les combats qui l’ont accompagné tout au long de son parcours. Attaché à donner la parole à ceux qui sont invisibles aux yeux de la société, le cinéaste considère ce portrait comme un hommage à Claude Loir et aux autres figures de cette génération, des modèles de vie qui ont forgé selon lui la liberté dont nous jouissons aujourd’hui.
Abandonné
Chronologique, Un jeune homme de bonne famille débute logiquement avec l’enfance de Claude Loir en Ariège. Un début dans la vie marqué par une liberté totale : le jeune garçon partait se balader seul toute la journée dans la campagne avec la bénédiction de sa grand-mère. Une enfance qui forge l’amour du garçon pour une indépendance absolue qui cache cependant l’absence d’un père qu’il idéalise bien qu’il ne l’ai pas reconnu à la naissance et d’une mère qui ne montre pas son affection.
Deux abandons douloureux qui planent sur le documentaire et cette vie qui débute réellement avec une émancipation. Sans réelle attache familiale, le jeune homme part à l’aventure. Comme il le confie lui-même, toute sa vie il s’est simplement « laissé porter par le vent ». Un voyage perpétuel, sans but prédéfini, qui passe par la découverte puis l’affirmation de sa différence.
Libération sexuelle
Après la pension, Claude Loir sent qu’il doit rejoindre la ville pour vivre pleinement une sexualité qui commence à le titiller. Il débarque alors à 20 ans à Cannes, haut lieu du milieu gay des sixties. Le documentaire revient sur ses premiers émois et surtout l’affirmation d’une homosexualité encore pénalement répréhensible plus facile à vivre de façon anonyme dans une grande ville. C’est là qu’un de ses amants l’emmène à Paris pour poursuivre son rêve de devenir comédien.
Sur place, Claude Loir fait des figurations à la Comédie-Française même s’il va bientôt découvrir le cinéma… dans une forme inattendue. Mai 68 déclare alors qu’il est interdit d’interdire. Même s’il n’est pas un militant, Claude use et abuse de la révolution sexuelle qui promet enfin de jouir sans entraves. Une libération illustrée dans le documentaire par de rares archives gay amateurs glanées par le réalisateur auprès de collectionneurs de films queer ou provenant de ses films précédents.
Au sein de ce milieu interlope, l’aspirant comédien fréquente des bars de gigolos et il lui arrive de faire quelques passes pour payer le loyer. Un premier pas qui l’emmène, au début avec une naïveté totale, sur le plateau de tournage d’un film qui s’avère pornographique. Une activité qu’annonce le début du documentaire avec une scène porno rétro du film La perversion d’une jeune mariée (1978), tout un programme, où il échange un baiser langoureux avec Brigitte Lahaie, incontournable icône des films pornos de l’époque.
Porno mais pas trop
En sept ans, Claude Loir a tourné dans plus de soixante films pornos. Il y a partagé l’écran (et les draps) avec des femmes et cela s’est bien passé confie-t-il, ajoutant avec humour qu’il s’est alors demandé s’il n’était pas un hétéro refoulé. Son parcours revient en creux l’évolution de la société par rapport à l’industrie naissante de la pornographie. En 1974, Valéry Giscard d’Estaing lève la censure et permet l’avènement du cinéma érotico-porno dans les salles obscures, avec des premières productions dont un quart du film environ est consacré aux ébats charnels.
Avec son look de gendre idéal, Claude Loir devient une star de ce porno chic qui envahit les écrans. Trop pour certains car les films X occupent rapidement 25% des écrans du pays et la vidéo qui débarque début 1980 lance l’industrialisation du phénomène avec les cassettes VHS qui font pénétrer le porno dans les foyers français. Après la libération de la chair vient le retour de bâton avec une réglementation plus stricte qui interroge rétrospectivement son omniprésence actuelle sur internet, accessible aux mineurs sans réelle protection.
L’arrivée d’une mystérieuse maladie que l’on dit réservée aux homosexuels signale la fin de la fête alors que le conservatisme reprend la main. Pour Claude, il est aussi temps de passer à autre chose. Il n’a d’ailleurs pas vraiment le choix. Trop confiant, l’acteur a accepté de s’improviser gérant d’un cinéma théâtre porno. Une idée d’Anne-Marie Tensi, une des premières réalisatrices de films porno, interprétée par Vanessa Paradis dans Un couteau dans le cœur (2018) de Yann Gonzales – lire notre critique. Piégé, Claude se retrouve responsable d’un important détournement d’argent. Il s’enfuit alors avec un amant loin de la capitale, dans une ferme occitane en ruine symbole de renouveau.
Renaissance
Mais l’expérience tourne très vite mal. Claude se retrouve rapidement seul, de nouveau l’abandon qui le suit depuis son enfance le rattrape. Il raconte ce gros passage à vide où, quasiment clochard, il vit dans la ruine. Claude confie être devenu quasiment mystique et avoir frôlé la folie lors de cette contemplation solitaire des mystères de la nature. Aidé par sa sœur, il s’en sort et, ironie d’un parcours qui revient au départ, s’installe dans le nid familial auprès d’une mère dont il prend soin, malgré son absence persistante d’affection. Elle parlait au chat confie-t-il amèrement.
Cette confrontation forcée tardive à l’enfance dévoile les blessures toujours vives d’une vie où le manque est toujours présent derrière une assurance de façade. Car s’il parle sans tabou de ses frasques sexuelles, Claude est un homme attachant qui peut facilement craquer au détour d’une phrase à l’évocation de ses géniteurs qui n’auront jamais crevé l’abcès du sentiment d’abandon et de désintérêt. Fort heureusement, le périple se termine sur une note plus optimiste avec un ultime périple amoureux dans une vie bien remplie, avec la liberté et l’expérimentation comme échappatoire.
Un jeune homme de bonne famille est disponible sur le site arte.tv du 12 janvier au 16 août 2026 et sera diffusé à l’antenne d’ARTE le 19 janvier 2026 à 22h35.
> Un jeune homme de bonne famille, réalisé par Sébastien Lifshitz, France, 2025 (1h27)