Conflit opposant protestants et catholiques, la guerre de Trente Ans débutée en 1618 laisse une Allemagne traumatisée par les combats. Dans cette ambiance crépusculaire, un mystérieux soldat (Sandra Hüller) décide de s’installer dans un village reculé. Sur son visage, l’inconnu porte une cicatrice héritée du conflit : une longue balafre sur sa joue droite, stigmate d’une balle conservée en souvenir autour d’une chaîne qu’il mordille de temps en temps comme pour conjurer la douleur infligée.
À force de labeur et de services rendus, l’étranger gagne la confiance des villageois. Installé au sein de la petite communauté, il se met en couple avec Suzanna (Caro Braun) qui ne tarde pas à attendre un heureux événement. Mais, alors que le soldat pense son secret à l’abri, un événement inattendu vient tout bouleverser. La rumeur enfle, le soldat serait une femme ! Sidérés, les villageois cherchent à dévoiler la véritable identité de celle qui s’appelle en vérité Rose et doit envisager la fuite pour sauver sa vie.
Comme un garçon
Le film a été inspiré par une affaire judiciaire allemande impliquant une femme condamnée à mort exactement 250 ans avant le jour de la naissance du réalisateur Markus Schleinzer. Reconnue coupable de s’être fait passer pour un homme et de sodomie, la femme, la première de l’histoire à avoir été condamnée pour ces raisons, a été exécutée à Halberstadt. Mais ce cas de travestissements d’une femme en homme n’est pas isolé et Rose s’inspire de multiples parcours qui mettent en lumière la question d’un genre revendiqué défiant les normes.
Ainsi Catharina Margaretha Linck (1687-1721) emprunte une identité masculine sous le nom d’Anastasius Lagrantinus Rosenstengel, équipée d’un ingénieux cornet qui lui permet d’uriner debout et d’un pénis en cuir rembourré pour faire illusion. Mais on ne remet pas impunément en cause les règles sociales. Elle est pendue pour avoir eu l’audace d’avoir choisi son genre. Avant elle, Katherina Hetzeldorfer, noyée dans le Rhin à Spire en 1477 est connue pour être la première femme exécutée en raison de son homosexualité et de pratiques de travestissement.
Cette volonté commune à ces femmes de s’habiller comme un homme s’explique par le sentiment de frustration de ne pas se sentir dans le bon corps ou, plus simplement, de défier la logique établie qui veut que la femme soit inférieur à son pendant masculin. Markus Schleinzer s’empare habilement de cette figure de la « femme en pantalon » sans appuyer sur les thématiques de la tromperie, de la curiosité plus ou moins déplacée et du scandale. Si le sujet est évidemment latent, la découverte de la « supercherie » n’est pas un ressort essentiel de ce film subtil qui s’attache plutôt à tenter de comprendre les motivations profondes de Rose en faisant durer l’ambiguïté.
Liberté, égalité, masculinité
En étudiant les différentes figures, parfois queer, qui ont choisit de vivre comme des hommes, le cinéaste a pu constater une multiplicité de profils : des femmes qui s’inventent homme au foyer, plus rarement pirate ou même soldat comme Rose. Attirance pour les femmes, accès au travail ou à l’éducation, refus de la misère ou d’un mariage forcé ou encore engagement par patriotisme… Les raisons d’un tel choix risqué pour celles qui le font sont multiples mais renvoient à chaque fois aux pressions qui s’opposent à cette liberté prise considérée comme « contre nature ».
Ces histoires de travestissement en homme sont fascinantes pour ce qu’elle raconte de l’organisation patriarcale parfois renforcée par une religion qui condamne certains actes rendant le passage d’un genre à l’autre intolérable pour la société. « On est plus libre en pantalon » assure Rose. Derrière sa simplicité, cette déclaration résume parfaitement la soif de liberté qui lie toutes ces femmes qui ont pendant des siècles fait le choix de tout risquer pour vivre une existence interdite, réservée aux hommes. Derrière les vêtements et la posture empruntés à l’autre sexe, une véritable quête d’identité se joue.
Remise en cause flamboyante de l’inégalité, le travestissement met en lumière de façon dérangeante pour ses détracteurs la folie d’un destin social prédéterminé, assigné selon le sexe du nouveau né à la naissance. Car être un homme c’est être plus libre et plus écouté par ses pairs comme s’en rend compte Rose. Une existence totalement différente dans laquelle cette soldate blessée au combat va s’engager comme dans une nouvelle bataille. Le statut d’étranger qui débarque au village au début du film avec le mystère qui l’entoure n’est pas innocent. Rose est le récit d’une double différence jugée à l’aune d’une société qui rejette par réflexe primaire ce qui lui est extérieur.
Le prix de la liberté
Nimbée de soupçons, l’arrivée de Rose au village sous l’aspect d’un soldat ayant survécu à la guerre en fait une figure universelle mais aussi ambiguë. Isolée par sa nouvelle identité, Rose ment, abuse et peut faire preuve de violence. Personnage ambivalent, Rose épouse les déviances associées à son genre de prédilection. Fragile et problématique, elle assume cependant ses choix et le prix à payer pour se fondre dans la masse ainsi que le châtiment qui s’abat lorsque l’illusion ne fait plus effet.
Révélée auprès du grand public par l’enthousiasmant Toni Erdmann (2016) de Maren Ade et vue notamment dans Anatomie d’une chute (2023) de Justine Triet et le glaçant La Zone d’intérêt (2023) de Jonathan Glazer – lire notre critique, Sandra Hüller était dans l’esprit du cinéaste lorsqu’il a réfléchi à ce personnage à l’ambiguïté assumée. Un choix de casting évident pour celle qui a su insuffler une émotion éthérée au très efficace blockbuster spatial Projet Dernière Chance (2026), volant le temps d’une scène mémorable de karaoké la vedette à Ryan Gosling et son ami extraterrestre rocailleux.
Le jeu tout en retenue de Sandra Hüller est en parfaite harmonie au sein de ce film qui ne s’appuie jamais sur les conflits attendus pour nous tenir en haleine. Le prix de la liberté est ici d’autant plus bouleversant qu’il est intériorisé, contenu dans un environnement qui pointe du doigt la banalité d’une pression sociale aussi redoutable qu’elle est cooptée par tous, et toutes, dans le village. Un rejet institutionnalisé, imparable.
Simplicité
Avec son noir et blanc en quête de classicisme, Rose convoque des sources cinéphiles allant de Kurosawa à Dreyer en passant par les westerns auquel la figure du soldat mystérieux débarquant dans le village fait écho. Difficile de ne pas mettre en miroir le visage balafré de Sandra Hüller avec celui, illuminé, de Maria Falconetti dans La passion de Jeanne d’Arc (1928), chef-d’œuvre de Carl Theodor Dreyer. Une comparaison esthétique qui s’arrête ou débute l’intention du réalisateur, le visage fermé de Rose contrastant avec les larmes qui coulent sur le visage supplicié de Jeanne d’Arc.
Car le réalisme de Markus Schleinzer va de pair avec une simplicité qui n’impose rien au spectateur. La caméra capte les corps et leurs postures sans chercher à leur donner du sens. Ce regard distancié renforce l’identité hybride de Rose qui devient qui elle souhaite être jusqu’au moment où tout s’effondre autour d’elle. Inspiré par des tableaux dépeignant la routine quotidienne à l’époque, le cinéaste reproduit une vie de tous les jours dont l’esthétique n’est jamais troublée par les tourments de son héroïne. Rose ose le dépouillement émotionnel pour mieux assurer une intemporalité dont le film tire sa puissance évocatrice.
Ce choix graphique qui n’appuie jamais là où d’autres auraient misé sur le suspens de la révélation de genre et surtout le châtiment qui en découle permet à sa conclusion de résonner de façon d’autant plus puissante avec le présent. Cette économie de séquences choc fait écho à Michael (2011), premier film glaçant du cinéaste qui relate la routine suffocante entre un pédophile et le garçon de dix ans qu’il garde captif dans son sous-sol. L’esthétique de Rose se marie parfaitement avec son propos qui dépasse la simple question de la religion ou même d’un patriarcat qui étouffe. Par son ambiguïté, Rose touche à l’universel. Le destin de ce soldat autodéterminé est une leçon sur le prix à payer pour s’opposer à tout système préétabli.
Sublimé par la prestation sans faille de Sandra Hüller et une esthétique d’un classicisme envoûtant, Rose s’impose comme un hommage vibrant aux révolutionnaires du genre et un rappel salutaire du combat constant entre systèmes de pouvoir et liberté individuelle. Un constat d’injustice qui s’impose à chacun.e, en pantalon ou non.
> Rose réalisé par Markus Schleinzer, Allemagne – Autriche, 2026 (1h34)