Jeune femme quechua, Clara (Marisol Vallejos Montaño) est une doula qui chante pour accompagner les femmes enceintes lors de leur accouchement à domicile. Sa mère Ana (María Magdalena Sanizo), sage-femme traditionnelle chevronnée, considère ce don apaisant comme un miracle. Mais Clara a d’autres rêves en tête. Influencée par une amie, le jeune doula part pour la grande ville à la suite d’une dispute avec sa mère pour devenir chanteuse.
Après son départ, la communauté commence à subir de mauvaises récoltes et des animaux meurent mystérieusement. Des faits inquiétants que les villageois considèrent comme une punition sanctionnant le choix de Clara de quitter les siens. Pour remettre les choses dans l’ordre, Ana décide de partir à la recherche de sa fille en espérant la faire revenir au village et la convaincre de reprendre son rôle de doula.
Faire renaître la tradition
Le récit du cinéaste Álvaro Olmos Torrico trouve son origine dans un voyage à travers les montagnes des Andes boliviennes. Il y rencontre une sage-femme traditionnelle quechua, présentée comme la dernière dans la région. Intrigué, il apprend à communiquer avec elle, principalement via des expressions et des regards, avant que celle-ci ne décède peu de temps après. Sa disparition éclaire le réalisateur sur le rôle central de ces femmes dans les communautés autonomes, à la fois transmetteuses de valeurs et de cultures traditionnelles, à rebours du monde extérieur.
Le personnage d’Ana, accoucheuse d’une tradition renouvelée à chaque naissance, symbolise l’importance de ce rôle voué à disparaître dans la communauté. Une tradition bousculée par une modernité intrusive au cœur du conflit qui s’installe entre la sage-femme et sa fille. Une rupture de tradition annoncée qui plane sur le parcours des deux femmes dont les chemins se séparent dans le film pour interroger ce qui les lie entre elles et à leur communauté.
Jouer le réel
Álvaro Olmos Torrico a misé sur un casting d’acteurs non-professionnels pour ce récit de traditions bousculées par une modernité séduisante. Tourné dans la même communauté où vivait la sage-femme rencontrée par le cinéaste, La fille Condor met en scène ses habitants en jouant sur les oppositions entre la campagne silencieuse et la ville bruyante, la mort des traditions avec la disparition des anciens et la soif de la jeunesse d’affirmer son identité en renaissant en dehors de la communauté.
Musicienne autodidacte née en 2004, Marisol Vallejos Montaño a appris la guitare à 11 ans avant de s’intéresser à l’accordéon de son grand-père. En 2021, elle fonde avec d’autres membres de sa famille Estrella del Valle, un groupe entièrement féminin jouant de la musique traditionnelle et populaire bolivienne. Formée de façon intensive au jeu, au chant ancestral des doulas et en pratiques obstétricales pour le film, Marisol Vallejos Montaño est une évidence dans le rôle de Clara à laquelle elle prête sa présence magnétique.
Nourri par le parcours de la jeune femme, Álvaro Olmos Torrico se sert dans le film de sa passion pour la musique et de son groupe comme l’élément qui vient déclencher l’envie d’autres horizons de son personnage. D’abord collée à un transistor radio où elle écoute la musique provenant de l’extérieur de la communauté, Clara décide de quitter son rôle de spectatrice et de tenter sa chance dans la ville au sein d’un groupe. Une activité évidemment incompatible avec le chant qui soulage les mères mettant au monde leur progéniture.
Figurer l’opposition
La confrontation des deux mondes dans La fille Condor se retrouve dans la composition de plans traversés par un clair-obscur qui façonnent de magnifiques tableaux, notamment dans les scènes d’accouchement. Dans ces scènes intimes au sein des maisons de la communauté ou sous les spots de la scène urbaine sur laquelle Clara se produit, le directeur de la photographie Nicolás Wond Díaz transpose visuellement les oppositions et magnifie la présence à l’écran des acteurs non-professionnels portée par le couple mère-fille.
Récit de ruptures mettant en avant la culture quechua à travers une tradition sans cesse renouvelée par le rôle de la doula, La fille Condor captive par ses images mettant en lumière ses acteurs non-professionnels. Au cœur des Andes boliviennes, ce conflit générationnel entre la mère et sa fille illustre parfaitement la tension entre des traditions et une modernité naturellement séduisante aux yeux d’une jeunesse en quête d’avenir attirée par ce qui brille au loin.
> La fille Condor (La Hija Cóndor) réalisé par Álvaro Olmos Torrico, Bolivie – Pérou – Uruguay, 2025 (1h43)