Dans une ferme au cœur de la Beauce, Christophe, 11 ans, suit de près son père sur l’exploitation agricole familiale qui connaît des jours difficiles. Pour ne rien arranger, le jeune garçon a un accident avec le tracteur de son père lors d’une leçon de conduite. Le désastre met en lumière un souci de posture handicapant pour Christophe. À cause de sa colonne vertébrale capricieuse, le garçon penche, bien malgré lui, et finit par s’écrouler au sol
Sur la mauvaise pente, Christophe se voit imposer un corset encombrant qu’il doit porter pour corriger sa posture. Un outil de torture qui l’enserre et l’oblige a garder son menton droit rendant le moindre mouvement compliqué. Malgré cet exosquelette restrictif, Christophe se découvre une passion pour l’orgue de l’église initié par Michel et fait la rencontre de Clara, jeune fille plus âgée dont l’indépendance et le charme l’inspire.
En solo
Si le nom de Louis Clichy ne vous évoque rien, vous n’êtes pas très attentifs lorsque les génériques de films défilent à l’écran. Mais, après tout, personne n’est parfait. Formé à l’École des Gobelins, le cinéaste est présent en tant qu’animateur dans les crédits de deux petites productions dont vous avez probablement entendu parler : WALL•E (2008) et Là-Haut (2009). Après sa participation à ces deux chefs-d’œuvre signés Pixar, Louis Clichy co-réalise avec Alexandre Astier deux très bonnes adaptation en animation 3D des aventures du célèbre gaulois moustachu dopé à la potion magique : Astérix : Le Domaine des dieux (2014) – lire notre critique – et Astérix : Le Secret de la potion magique (2018) – lire notre critique.
Ce parcours l’amène aujourd’hui à sa première réalisation en solo sur laquelle plane une certaine nostalgie d’enfance. Un long métrage personnel à plus d’un titre car Louis Clichy est né dans une famille d’agriculteurs de la Beauce où il a vécu jusqu’à ses dix ans. Une enfance qu’il ne peut pas décrire comme très heureuse selon un aveu pudique. Comme Christophe, son avatar animé, Louis Clichy a été prisonnier d’un corset pour ajuster sa posture et continue d’ailleurs d’en porter un aujourd’hui. Ce premier long métrage seul à la réalisation est marqué par la quête d’indépendance du garçon sublimée par un style d’animation très personnel.
Trait libre
Avec Le Corset, Louis Clichy délaisse l’animation 3D pour un style marqué par l’usage du dessin au trait et à l’encre qui renoue avec ses premiers courts-métrages. Adepte du noir et blanc, le cinéaste sort de sa zone de confort avec des coloris pastels tout en conservant de grands espaces blancs qui sollicitent l’imagination du spectateur. Très réussi, le résultat rappelle la vitalité du trait recherchée par Isao Takahata dans Le conte de la princesse Kaguya (2013), son dernier coup de maître aux scènes par moment proches du surréalisme – lire notre critique.
Minimaliste, le trait à l’encre de Chine associé à ces grandes réserves de blanc met en valeur les grandes étendues des champs de la Beauce. Des paysages plats pourtant peu cinématographiques. La liberté du trait fonctionne parfaitement avec certaines exagérations cartoonesques comme l’idée de faire virevolter le monde autour de Christophe lors de crises où il envoie littéralement tout dans le décor. En se penchant ostensiblement pour défier son corset, Christophe voit alors tout l’univers vaciller. Un moment irréel où tout ce qui l’entoure penche également, de la table de la cuisine à ses proches qui finissent projetés contre les murs. Amusante, la métaphore visuelle est aussi une description poétique du trop plein émotionnel d’un jeune garçon frustré et parcouru par des sentiments d’impuissance et d’injustice.
Son naturel
Le charme de ce coming of age rural passe également par un travail sur le doublage, la musique, et de façon plus large le son, que le cinéaste travaille très en amont. Ce n’est pas un hasard si le film débute avec des voix alors que l’écran est encore noir. Une manière d’intégrer le spectateur dans un univers qui pourrait aussi bien être en prise de vues réelles. Tourné en Beauce avec un casting en partie non professionnel, Le Corset plaide pour un naturalisme avec une certaine liberté accordée lors l’enregistrement des dialogues.
La méthode se rapproche du documentaire et offre une certaine fraîcheur à ces souvenirs qui évite l’écueil caricatural d’un parler paysan trop prononcé ou des gestuelles souvent trop appuyées dans l’animation. Pour compléter la troupe locale, le cinéaste confie le rôle de Christophe à son fils Gary et celui du frère aîné à Rod Paradot. Brune Moulin, Alexandre Astier ou encore Jean-Pascal Zadi complètent la partie professionnelle du casting pour les personnages extérieurs au village dans les rôles respectifs de Clara, Michel et du prêtre.
L’environnement sonore fait l’économie d’une bande son qui viendrait alourdir le propos selon le cinéaste. Réduite au minimum, la musique entendue dans le film est en général intradiégétique avec deux morceaux qui marquent le parcours de Christophe. Le célèbre Comme un ouragan de Stéphanie de Monaco, tube incontournable des années 80 que le père taiseux de Christophe fredonne en voiture, revêt ici une insoupçonnée portée sentimentale. Autre ambiance, le Requiem en ré mineur composé par Gabriel Fauré est la porte d’entrée pour Christophe d’un univers musical qui l’éloigne des travaux des champs.
Grandir sous contraintes
De ses onze ans jusqu’à son entrée en cinquième à la fin du film, Le Corset suit l’évolution de Christophe dans un environnement marqué par les contraintes. Si cet aspect n’est volontairement pas au cœur du film pour se concentrer sur le ressenti du garçon, la dérive productiviste de l’agriculture française qui percute de plein fouet la famille est bien présente. Une politique qui pousse à voir toujours plus grand, à s’endetter, pour au final se retrouver en grande difficulté. Cette atmosphère tendue vient compliquer la communication déjà difficile entre Christophe et son père, homme bourru qui exprime maladroitement son attachement.
Garçon chétif, Christophe apprend à libérer sa parole malgré cette encombrante carapace de plastique et de métal qui contraint ses mouvements. Symbole d’un corps en pleine mutation vers l’adolescence, le corset est difficile à assumer. Et pourtant, malgré sa présence constante – même la nuit, Christophe s’ouvre vers l’extérieur grâce à la musique sacrée, dont il apprend les rudiments auprès de Michel, l’organiste de l’église. La pratique de l’instrument agit comme un défi à des mouvements devenus trop rigides.
Contraint à des séances de natation en dos crawlé pour corriger sa posture, Christophe percute la sportive Clara dans son couloir de nage. Impossible d’évoquer la sortie progressive de l’enfance sans le sentiment trouble du premier amour. Plus âgée, Clara le pousse à surmonter le piège qui l’enserre et même à y trouver un intérêt. Pour charmer la brune téméraire, le garçon découvre son super pouvoir : voler dans les magasins et accuser son attirail médical des sonneries intempestives des alarmes anti-vol. Mais, là encore, la contrainte et la frustration ne sont jamais loin. Vivant au sein d’une famille qui déménage souvent, Clara ne fait que passer. Comme va le découvrir Christophe, tomber amoureux c’est aussi parfois finir à terre.
Tendre captation d’une naïveté qui s’estompe avec l’entrée dans l’âge adulte, Le Corset séduit par son graphisme délicat qui épouse une quête d’indépendance et de bonheur confrontée aux contraintes de la vie d’adulte. Une éternelle leçon de vie que Christophe apprend à son corps défendant.
> Le Corset réalisé par Louis Clichy, France, 2026 (1h31)