"Ça : Chapitre 2", losers de la vengeance

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27 ans après avoir été vaincu par le Club des Ratés, Ça est de retour à Derry. Alors que de nouvelles victimes s'accumulent, les membres du Club se rassemblent pour mettre un terme définitif au cycle meurtrier de l'effrayant clown. Conclusion nostalgique à plus d'un titre, Ça : Chapitre 2 est une — très longue — suite qui s'égare malheureusement dans une structure narrative perdant de vue les combats personnels de ses antihéros.

Durant l'été 1989, sept adolescents réunis sous la bannière du Club des Ratés ont courageusement affronté Grippe-Sou (Bill Skarsgård), entité maléfique prenant l'aspect d'un clown pour semer la terreur dans la paisible petite ville de Derry. 27 ans après leur victoire face à Ça, le cauchemar se répète à nouveau. Mike (Isaiah Mustafa), le seul du groupe vivant toujours à Derry, est convaincu que les récentes disparitions d'enfants signalées dans la ville sont l'œuvre de la créature. Ça est de retour et Mike implore les autres membres du Club — Bill (James McAvoy), Beverly (Jessica Chastain), Richie (Bill Hader), Ben (Jay Ryan), Eddie (James Ransone) et Stanley (Andy Bean) — de le rejoindre dans le Maine pour en finir une bonne fois pour toute avec le sinistre clown. Désormais adultes, les membres du Club vont devoir affronter un passé traumatisant en grande partie refoulé et maîtriser leurs peurs les plus secrètes pour anéantir définitivement la créature plus dangereuse que jamais.

Ça : Chapitre 2 © Photo by Brooke Palmer - 2019 Warner Bros. Entertainment Inc.

Beautiful losers

À Hollywood comme ailleurs, on ne change pas une équipe — de "ratés" — qui gagne. Accueilli plutôt favorablement par la critique, Ça (2017) a rapporté beaucoup d'argent au studio Warner avec ses 700 millions de dollars de recettes mondiales ! Alors que Doctor Sleep (2019), la suite du cultissime Shining (1980) est attendue avec impatience et que Simetierre (2019), nouvelle adaptation qui s'est autorisé des libertés avec le texte, n'a pas vraiment convaincu — lire notre chronique —, la conclusion de Ça se devait d'égaler le premier volet. Sans surprise, Andy Muschietti, réalisateur du premier opus très lucratif, revient derrière la caméra et s'offre un casting de luxe pour incarner les membres du Club des Ratés devenus adultes. En tête d'affiche, Ça : Chapitre 2 réunit James McAvoy et Jessica Chastain et a pris le soin de choisir des acteurs qui collent parfaitement à leur version adolescente du premier film. Le casting original est d'ailleurs très présent dans cette suite qui multiplie les flashback en 1989, au risque d'étirer le film en longueur au-delà du raisonnable.

Pour compléter cette distribution très inspirée, la suite s'offre quelques caméos remarquables. Xavier Dolan incarne un habitant de Derry pris à partie dans la violente scène inaugurale du film et le cinéaste Peter Bogdanovich incarne tout naturellement un réalisateur en conflit avec Bill qui lutte pour terminer un scénario. Clin d'œil nostalgique à la mini série des années 90, l'acteur Brandon Crane — le jeune Ben dans la première adaptation du roman — fait une brève apparition qui n'échappera pas aux cinéphiles les plus concentrés. Mais le caméo le plus excitant pour les fans de l'œuvre est évidemment celui du Maître de l'horreur : au détour d'une scène, Stephen King se retrouve projeté dans ce sombre univers qu'il a créé. Le soin porté à la distribution assure à ce retour à Derry une continuité appréciable avec le premier opus et on retrouve avec plaisir les membres du Club, désormais adultes mais toujours terrifiés à l'idée d'affronter le maléfique clown.

Ça : Chapitre 2 © Photo by Brooke Palmer - 2019 Warner Bros. Entertainment Inc.

Inception de la nostalgie

Nostalgique, Ça : Chapitre 2 l'est à plusieurs niveaux. Il y a évidemment la nostalgie — fébrile et teintée de malaise — des membres du Club qui, liés par un pacte adolescent, se rejoignent à Derry. Hantés par des souvenirs occultés depuis près de trente ans, leur rencontre avec l'angoissant Grippe-Sou refait surface peu à peu et les déstabilise autant qu'à l'époque. Ce retour aux sources renvoie également le spectateur à sa propre adolescence et interroge sur le décalage entre l'adolescence et la vie d'adulte. Alors qu'ils reviennent à Derry, Bill, Beverly, Richie et les autres sont autant confrontés à leur adolescence qu'au clown sanguinaire. Pour les adeptes de Stephen King, ce second chapitre est également l'occasion de replonger une nouvelle fois dans l'univers de Ça. Cette nouvelle interprétation du roman fait écho pour les spectateurs qui l'ont vue à la première adaptation de 1990 avec Tim Curry dans le costume du clown maléfique et à la découverte du roman, évidemment. Comme souvent avec les œuvres de King passées à la postérité, se plonger dans cet univers à la fois familier et terrifiant procure une sensation de bonheur délicieusement masochiste. La nature même de l'œuvre et son histoire font de ce second chapitre un mille-feuilles mémoriel ou s'entrecroisent les souvenirs nostalgiques de lecteurs, de spectateurs et tout simplement d'enfants devenus grands. Un pêle-mêle complexe qui fait porter sur cette suite le poids d'une attente qu'elle peine à satisfaire. À ce titre, le regard doux-amer — mais surtout amer vu les circonstances — des membres du Club sur leur adolescence est un aspect du film qui reste malheureusement en retrait, éclipsé par des scènes horrifiques envahissantes.

Ça : Chapitre 2 © Photo by Brooke Palmer - 2019 Warner Bros. Entertainment Inc.

Le clown du spectacle

Alors que le premier volet sorti en 2017 dépassait déjà les deux heures, Andy Muschietti prend encore plus son temps pour raconter la conclusion des mésaventures du Club des Ratés dans cette suite qui flirte avec les trois heures. Une durée particulièrement longue — et assez inhabituelle pour un film d'horreur — qui fait alterner reconstitutions de souvenirs d'enfance traumatisants et cauchemars éveillés actuels pour ces adultes plongés à nouveau au milieu de leurs pires angoisses. Cette structure en miroir mettant de nouveau en scène les ados de l'été 1989 a pour but de mieux appréhender l'origine des failles de chaque personnage mais enferme cette suite dans un arc narratif répétitif. Une fois les membres du Club réunis et le plan dévoilé par Mike — anéantir Ça pour toujours —, chacun se retrouve en prise avec un souvenir traumatisant entraînant une expérience tout aussi désagréable dans le présent. Face à ces scènes répétitives, les apparitions du clown — délibérément plus violentes que lors du premier opus et en majorité réussies — imposent le rythme de ce retour à Derry qui — de par sa longueur — finit par distraire le spectateur de l'aspect plus psychologique de l'œuvre.

L'affrontement final se fait attendre et lorsqu'il vient conclure ce retour aux sources traumatique son aspect horrifique prend malheureusement le pas sur l'introspection des personnages. En accentuant l'horreur du clown qui croque désormais avidement à pleine dents dans la tête des enfants, cette suite donne une place prédominante au monstre en exploitant a minima la source de sa force : l'insécurité de ses victimes. En rendant ses actes plus concrets et sanglants, Andy Muschietti délaisse l'aspect plus psychologique de ce clown qui est également le miroir des peurs et des traumatismes de ses victimes. Dans Ça, Grippe-Sou se nourrit des anxiétés et des failles de ses proies : la culpabilité de Bill face à la mort de son petit frère Georgie, la maltraitance continue dont est victime Beverly — de la part de son père puis de son mari —, la solitude de Ben due à son embonpoint et de façon plus générale l'insécurité des membres de l'auto proclamé Club des Ratés. Et ces violences, physiques ou psychologiques, sont en soit aussi terrifiantes que les crocs acérés du clown au strabisme malaisant. Malheureusement, les scènes d'horreur — entre sursaut et rire nerveux — détournent l'attention du combat de l'adulte face à ses traumatismes adolescents. Sur ce point, le premier volet était plus réussi et plus touchant que cette suite, trop brouillonne pour que le spectateur s'attache réellement à la version adulte des personnages.

Rythmé par des scènes d'horreur débridées, Ça : Chapitre 2 s'étire dans la longueur et s'égare au passage en perdant de vue le combat intime de ses personnages. Long périple imprégné de nostalgie, cette conclusion survole malheureusement la résolution des traumas et donne l'impression d'une victoire trop facile sur le clown — et  surtout — tout ce qu'il représente.

> Ça : Chapitre 2 (It Chapter Two), réalisé par Andy Muschietti, États-Unis - Canada, 2019 (2h49)