"Simetierre", résurrection superflue

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Nouvellement arrivée dans le Maine, la famille Creed va être confrontée aux forces maléfiques émanant d'un mystérieux cimetière pour animaux proche de leur maison. Adaptation modernisée du terrifiant roman de Stephen King, Simetierre peine à tenir ses promesses malgré ses atouts. En remodelant le matériau d'origine, cette seconde version cinématographique finit par sacrifier la profondeur du sujet sur l'autel sanguinolent de l'horreur pure.

Le docteur Louis Creed (Jason Clarke), sa femme Rachel (Amy Seimetz) et leurs deux jeunes enfants Ellie (Jeté Laurence) et Gage (Hugo et Lucas Lavoie) quittent Boston pour s'installer à Ludlow, une petite bourgade du Maine. Alors que la famille prend ses marques dans cette nouvelle vie, le père de famille est intrigué par un mystérieux cimetière pour animaux caché au fond des bois. Peu après leur arrivée, Church, le chat de la jeune Ellie, est renversé par un des nombreux camions qui passent sur la route près de la maison familiale. Pour éviter de devoir annoncer le décès de l'animal à sa fille, Louis sollicite l'aide de Jud Crandall (John Lithgow), leur voisin, pour enterrer en tout discrétion la dépouille du malheureux Church. Celui-ci qui le mène au-delà du cimetière pour animaux sur des terres mystérieuses autrefois occupées par les indiens où le cadavre du chat est finalement inhumé. Le lendemain, le père de famille est témoin de l'impensable : Church est de retour. Mais le félin se comporte de façon étrange : il est plus agressif et imprévisible. Sans le savoir, Louis a provoqué des forces maléfiques qui vont désormais s'en prendre à sa famille.

Simetierre - Photo by Kerry Hayes © 2018 Paramount Pictures. All Rights Reserved

Retour au cimetière

Publié en 1983, Simetierre, l'un des romans les plus célèbres de Stephen King, a pourtant failli ne jamais sortir des tiroirs du célèbre écrivain. Et pour cause, cette terrible histoire sur l'impossibilité de faire son deuil face à l'inconcevable mort d'un proche est le récit le plus autobiographique de l'auteur. En 1978, Stephen King accepte d'enseigner pendant un an à l'Université du Maine et s'installe avec sa famille à Orrington, une petite ville du Maine. Dans le livre, Louis Creed quitte Boston pour devenir le médecin d'un centre médical universitaire local à Ludlow, une ville fictive également située dans le Maine. C'est à cette période que Smucky, le chat de la fille de l'écrivain, se fait écraser sur la route. Il est enterré dans un cimetière pour animaux créé par des enfants. Par la suite, Owen, son fils alors âgé de deux ans, échappe de peu à un accident : le petit garçon a failli être renversé par un camion. Les éléments principaux de l'intrigue sont là. Stephen King se sert de ces expériences traumatisantes pour écrire le premier jet de Simetierre, son roman le plus autobiographique et certainement aussi le plus dérangeant. Le jugeant trop sinistre, l'écrivain le met de côté pendant plusieurs années avant que sa femme Tabitha l'encourage à le publier. En 1989, le roman au succès phénoménal est adapté au cinéma par Mary Lambert avec un scénario signé Stephen King lui-même qui reste fidèle aux grandes lignes du livre. Trente ans après, la nouvelle adaptation qui souhaite faire frémir de nouveau les spectateur se veut respectueuse du roman tout en assumant certaines libertés prises avec celui-ci. En modifiant notamment le sort des personnages, cette nouvelle production veut surprendre mais prend le risque de se mettre à dos les puristes de l'œuvre originale et, plus problématique, de s'éloigner de son esprit.

Simetierre - Photo by Kerry Hayes © 2018 Paramount Pictures. All Rights Reserved

Fidélité libertine

Pour cette nouvelle adaptation, les producteurs ont sollicité Kevin Kölsch et Dennis Widmyer, deux réalisateurs qui se sont fait remarquer avec Starry Eyes (2014), fable horrifique et cynique sur la quête de célébrité à Hollywood. L'idée d'origine était, selon les termes des producteurs, de "rester fidèle au texte d’origine pour les fans du livre" tout en proposant "une nouvelle lecture de l’intrigue et en s’affirmant ainsi comme un thriller original". Contenter les fans du célèbre écrivain tout en proposant une version qui ose des changements audacieux  — dont la victime du tragique accident, un élément qui est dévoilé dès la bande annonce comme pour désamorcer le choc — est-ce une mission impossible ? Le projet est ambitieux et d'autant plus risqué que le film sera évidemment comparé — comme d'habitude — aux souvenirs nostalgiques des lecteurs mais également au premier film qui possède ses défenseurs, malgré ses faiblesses accentuées par le temps qui passe. Sur le plan de la modernité, cette nouvelle version de Simetierre tient effectivement ses promesses. Cette adaptation intervenant trente ans après la première bénéficie logiquement de meilleurs effets spéciaux, d'un chat mort-vivant plus crédible et plus proche de sa description dans le livre et évite certains effets cinématographiques désormais datés qui cassent certains des effets de la première mouture. Le casting est à la hauteur, notamment la jeune Jeté Laurence dont le personnage d'Ellie devient l'un des plus importants pour l'intrigue. Dans le rôle du voisin Jud Crandall, l'excellent John Lithgow est malheureusement sous exploité, son personnage étant plus périphérique dans cette nouvelle version. L'amitié entre Louis et le vieil homme est ici supplantée par un rapport de méfiance réciproque qui sonne comme une rupture de contrat par rapport au roman. Un premier signe que cette adaptation passe à côté de ce qui fait la profondeur du livre ?

Simetierre - Photo by Kerry Hayes © 2018 Paramount Pictures. All Rights Reserved

Pire que l'amour

Simetierre modifie par petites touches décisives le livre et le film d'origine pour offrir une autre proposition qui, selon le rapport des fans à l'histoire originale, les surprendra agréablement ou — plus probablement — les plongera dans une très grande perplexité. Ce nouveau scénario retire, modifie mais ajoute également. La tragique histoire familiale de Rachel, la femme de Louis, est ainsi plus développée que dans le premier film et renforce l'opposition entre la jeune femme et son mari sur l'éducation de leurs enfants face à la mort. D'un autre côté, la parade des enfants masqués qui fait grande impression visuelle dans la bande annonce n'est qu'une courte scène non exploitée qui paraît au final accessoire. Que l'on adhère ou pas aux modifications et surtout à la fin radicalement différente le débat sur le respect de l'esprit de l'œuvre originale est ouvert. Ce nouveau film explore-t-il tout le potentiel du roman du maître de l'horreur ? Malgré l'adoubement supposé de King, rien n'est moins sûr. Simetierre prend le temps d'installer une ambiance inquiétante mais une fois le drame survenu, le reste du film semble s'accélérer ne laissant que peu de place à la réflexion sur cette folie que le père de famille a commis par amour. Au-delà d'interroger notre rapport à la mort, le roman nous confronte à un choix faustien face au deuil. En précipitant un peu trop rapidement dans l'horreur la dernière partie du film, cette nouvelle adaptation néglige malheureusement cet aspect du récit qui le rend si fascinant. L'agressivité de ces revenants qui attaquent ceux qui les ont aimés est au final un détail horrifique, le plus dérangeant est la décision de les ressusciter. "Parfois il y a pire que la mort" peut-on lire en accroche sur l'affiche de cette nouvelle mouture du célèbre roman. En effet, il y a pire que la mort mais il ne s'agit pas de l'état zombiesque sous lequel revient le proche décédé, ni même sa violence. Le pire est cet amour inconsolable, hermétique au deuil. Cet amour fou qui pousse Louis à commettre l'impensable malgré de funestes mises en garde, minimisées dans cette version. En plongeant rapidement dans la terreur et en détournant la fin d'origine, cette nouvelle version laisse malheureusement moins de place à cet amour dévastateur, aussi bouleversant que dérangeant.

Trente ans après la première adaptation ciné, Simetierre modernise efficacement cette fascinante histoire de deuil impossible mais ne réintère pas la bonne suprise de Ça (2017) en perdant de vue sa substance à trop vouloir changer des éléments pour éviter un remake trop proche de l'original. L'adaptation rêvée du livre de Stephen King reste un fantasme coincé entre ces deux tentatives que plusieurs décennies séparent, flottant certainement dans les limbes d'un cimetière indien.

> Simetierre (Pet Sematary), réalisé par Kevin Kölsch et Dennis Widmyer, États-Unis, 2019 (1h40)