« Vortex », au cœur du cyclone existentiel

« Vortex », au cœur du cyclone existentiel

« Vortex », au cœur du cyclone existentiel

« Vortex », au cœur du cyclone existentiel

Au cinéma le 13 avril 2022

Atteinte d'Alzheimer, une femme âgée s'égare peu à peu dans le néant. Impuissants, son mari et son fils ne peuvent que subir l'oubli dévorant inexorablement les souvenirs de celle qu'ils aiment. Film le plus personnel de Gaspar Noé, Vortex est également le plus accessible. Sans grands effets ni provocation superflue, ce drame familial intimiste renvoie avec une brutale honnêteté à la fragilité de l'existence. Et sa vertigineuse vacuité. Un périple bouleversant porté par un trio d'acteurs en état de grâce.

Chaque jour, un homme (Dario Argento) est confronté aux absences de sa femme (Françoise Lebrun) dont les fonctions cognitives sont progressivement rongées par la maladie d’Alzheimer. Avec l’aide de Stéphane (Alex Lutz), le fils du couple, lui-même père et en prise avec ses propres démons, il tente tant bien que mal de faire face à la situation.

Vortex © 2021 Rectangle Productions - Wild Bunch International - Les cinémas de la zone - NNM - Artemis Productions - Srab Films - Les films Velvet - Kallouche cinéma

Filmer l’oubli

Pour son premier film tout public, Gaspar Noé s’empare du sujet sensible de la déliquescence provoquée par la maladie d’Alzheimer. Il donne sa version d’un oubli ravageur traité récemment comme un labyrinthe infernal par Florian Zeller dans The Father (2020) – lire notre critique -, adaptation sur grand écran de sa pièce de théâtre.

Mais, au-delà de la terrible et injuste maladie, Vortex nous entraîne dans une spirale inéluctable plus vaste. Ces absences provoquées par la maladie annoncent le début de la fin et forcent à envisager la mort. Une thématique qui rapproche Vortex du déchirant Amour (2012) de Michael Haneke et son exploration du quotidien d’un vieux couple en fin de parcours.

La maladie d’Alzheimer est ici l’antichambre de l’oubli ultime et impose la question du sens d’une vie. Une existence humaine décrite comme « une courte fête qui sera vite oubliée » selon la formule utilisée pour présenter le film au Festival de Cannes en 2021. Le ton est donné.

Vortex © 2021 Rectangle Productions - Wild Bunch International - Les cinémas de la zone - NNM - Artemis Productions - Srab Films - Les films Velvet - Kallouche cinéma

Casting trois étoiles

Cette vision cruellement réaliste de la fin est portée par un trio aussi étonnant que remarquable. Pour incarner la vieille femme à la dérive, Gaspar Noé a sollicité Françoise Lebrun, actrice qu’il idolâtre. L’actrice révélée par La Maman et la putain (1973) de Jean Eustache s’est laissée convaincre de tester l’aventure de l’improvisation pour ce film où aucun dialogue n’était écrit à l’avance.

Plus étonnant, le réalisateur a fait appel à son ami et confrère Dario Argento qui incarne un critique de cinéma, un métier qu’il a exercé à ses débuts. S’il est le narrateur de certains de ses films, l’expérience de comédien du cinéaste se réduisait jusque-là à ses mains apparaissant à l’écran pour poignarder les malheureuses actrices de ses giallos. Le réalisateur de 80 ans assure que ce premier rôle, en français qui plus est, sera son dernier. Raison de plus pour chérir sa performance touchante.

Contacté deux semaines avant le tournage, Alex Lutz livre une prestation ambiguë et tout aussi bouleversante dans la peau du fils dévoué au parcours tortueux. Le film laisse planer le doute sur la situation réelle de ce père qui doit gérer son jeune fils et sa mère malade sans succomber à l’appel de la drogue. Entre dure réalité et échappatoire chimique, sa situation fait écho à la réalité parallèle qui se referme progressivement sur sa mère.

Vortex © 2021 Rectangle Productions - Wild Bunch International - Les cinémas de la zone - NNM - Artemis Productions - Srab Films - Les films Velvet - Kallouche cinéma

Le fond sans (trop) de formes

Contrairement à son habitude, le cinéaste opte cette fois-ci pour une narration simple. La terrible déchéance mentale qui isole la vieille femme des siens remplace naturellement, de par sa violence symbolique, la provocation et des effets de style. Le « style Noé » tapageur décrié par les détracteurs du réalisateur du sulfureux Irréversible (2002) est cette fois-ci totalement absent.

Cette économie d’effets et un ton plus policé sont pourtant trompeurs car Vortex est un film particulièrement dur et éprouvant. Son sujet, malheureusement de plus en plus d’actualité dans une population vieillissante, en fait une œuvre particulièrement déchirante. D’autant plus que la lente décrépitude de la vieille femme s’étend sur près de 2h30 que dure le film.

Les longues scènes de dialogue imposent un tempo naturel qui tranche dans une filmographie traversée par l’expérimentation visuelle. Vortex est à mille lieues du montage saccadé et des prises de vue déconcertantes de Love (2015) ou Climax (2018) – lire notre critique. Le temps qui passe à l’écran, contaminé par une confusion permanente, est d’autant plus douloureux qu’il est familier.

Vortex © 2021 Rectangle Productions - Wild Bunch International - Les cinémas de la zone - NNM - Artemis Productions - Srab Films - Les films Velvet - Kallouche cinéma

Famille à splits

Seule exception à une réalisation « traditionnelle », Vortex repose énormément sur le principe du split screen. Un procédé également très présent dans le film précédent de Noé, le brûlot féministe Lux Æterna (2019) – lire notre critique. Une façon de se démarquer d’un aspect téléfilm selon le cinéaste mais qui est loin d’être une coquetterie artistique gratuite.

Alors que Gaspar Noé avait prévu d’utiliser le procédé pour certaines scènes, le split screen s’est naturellement imposé pour la grande majorité du film. Ce parti pris conceptuel d’un écran coupé en deux une bonne partie du film vient contrebalancer un aspect volontairement documentaire. Avec son décor unique et l’absence de dialogues pré-écrits, Vortex joue en effet la carte de la simplicité d’un drame banal.

L’effet de l’écran scindé en deux contrebalance la longueur des plans mais décrit surtout l’inévitable séparation qui s’instaure entre la vieille femme et ses proches. Et, au-delà, entre elle et le reste du monde incarné par notre regard, lui aussi impuissant. D’un écran à l’autre, l’œil tente de reconstituer le puzzle d’un quotidien tiraillé entre la lucidité et un autre univers. Les limbes de la maladie où l’esprit flotte, sans pouvoir véritablement exprimer sa détresse.

Vortex © 2021 Rectangle Productions - Wild Bunch International - Les cinémas de la zone - NNM - Artemis Productions - Srab Films - Les films Velvet - Kallouche cinéma

Réalités

Ce split screen omniprésent peut-être considéré comme éprouvant par la répétition du procédé sur la durée. Il peut aussi être célébré comme une terrible concrétisation de cette impossibilité à faire coexister deux réalités qui évoluent en parallèle.

De la maladie d’Alzheimer, Gaspar Noé ne retient pas ces journées qui semblent se répéter ad nauseam. Son chaos s’inscrit dans un temps commun, un quotidien qui est cependant tragiquement séparé. Vortex explore cette incapacité à communiquer, quasiment à se toucher. Lorsque le « nous » quitte subitement le champ du vocabulaire.

La barre verticale séparant l’écran est la frontière infranchissable entre une réalité consciente d’elle-même et une autre dimension brumeuse où les souvenirs se dissolvent. Et si les mains se joignent, toute conversation devient futile. Devant la fuite de l’esprit, ton réconfort demeure inaccessible.

Vortex © 2021 Rectangle Productions - Wild Bunch International - Les cinémas de la zone - NNM - Artemis Productions - Srab Films - Les films Velvet - Kallouche cinéma

Enter the Void, again

Abstraction faite du style, Enter the Void (2009) est le film de Gaspar Noé qui s’approche le plus dans l’idée de Vortex. Comme pour cette histoire de dealer décédé cherchant la résurrection, il plane en effet un grand vide sur ce drame familial. Mais, alors que ce vide vertigineux pourrait être l’inévitable mort qui s’annonce, c’est bien la vie qui finit par sonner creux.

Œuvre très personnelle, le film est inspiré de la vie récente du cinéaste qui a vu sombrer et disparaître des proches et a été confronté lui-même à la maladie. Victime d’un accident cérébral, Gaspar Noé a, selon ses mots, été « catapulté sur la face cachée de la lune ». Pendant trois semaines sous morphine, il a envisagé sa disparition et ses conséquences pour son entourage.

Le réalisateur traduit cette expérience dans une vision de la mort sans échappatoire ni réconfort. Seulement l’oubli et l’image d’affaires qui n’appartiennent plus à personne, destinées à finir à la poubelle. Avec son tempo lent et sa réalisation fracturée, Vortex glisse petit à petit de l’empathie vers une apathie généralisée. De la maladie, le propos s’ouvre sur l’insoutenable légèreté de l’être, mise ici en perspective par un néant que rien ne vient remplir.

Vortex © 2021 Rectangle Productions - Wild Bunch International - Les cinémas de la zone - NNM - Artemis Productions - Srab Films - Les films Velvet - Kallouche cinéma

Œuvre intime, Vortex explore la maladie d’Alzheimer comme l’antichambre effrayante d’une mort dont l’inéluctabilité déteint sur le sens donné à la vie. Une réflexion sur le déclin inexorable de tout qui entraîne dans un vortex au réalisme fatal déchirant. Et plus brutal par son honnêteté que toutes les provocations ultérieures du cinéaste.

Vortex, réalisé par Gaspar Noé, France – Belgique – Monaco, 2021 (2h22)

Vortex

Date de sortie
13 avril 2022
Durée
2h22
Réalisé par
Gaspar Noé
Avec
Dario Argento, Françoise Lebrun, Alex Lutz
Pays
France - Belgique - Monaco