Après avoir exploité jusqu’à la moelle le filon du slasher Camp Miasma avec des projets ineptes succédant à des suites déjà médiocres, un studio charge Kris (Hannah Einbinder), une jeune cinéaste queer ambitieuse, de faire revivre la franchise au cinéma avec une vision plus woke. Convaincue qu’elle peut la faire sortir de sa retraite d’actrice pour ce grand retour, Kris rend visite à Billy (Gillian Anderson), la final girl originelle du premier opus de la saga, actrice nimbée de mystère qui vit recluse.
Alors que les deux femmes se rapprochent, le projet de relancer la franchise passe au second plan. Confrontée par Billy à son désir refoulé, Kris est titillée par son appétence pour une violence cinématographique libératrice.
En toute franchise
Dès les premières images, Teenage Sex and Death at Camp Miasma plante le décor avec une succession à l’écran de VHS, affiches, extraits d’articles, DVD et autres produits dérivés consacrés aux films de la saga Camp Miasma. Un slasher dans lequel un mystérieux tueur nommé Little Death s’en prend à tout ce qui bouge. Ce réjouissant travail d’orfèvre – tout a été soigneusement créé à la main par l’équipe du film – établit cette saga fictive dans un imaginaire collectif en écho à la saga Vendredi 13, le moins connu mais culte Massacre au camp d’été (1983) ou encore le précurseur Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock
Cette introduction au slasher résonne habilement dans notre âme cinéphile tant les titres des différents opus de la saga sont très référencés et dessinent les contours d’une industrie cinématographique qui saigne – dans tous les sens du terme – une franchise désormais à bout de souffle. Cette soif de rentabilité du studio se double d’une certaine hypocrisie. Avec l’évolution des mentalités, la franchise est en effet désormais pointée du doigt pour la transphobie de son mythe fondateur.
Mauvais genre
Comme la lieutenant Lois Einhorn dans Ace Ventura (1994) ou Buffalo Bill, le tueur en série dans Le silence des agneaux (1991), le traitement du personnage du tueur Little Death est en effet problématique, sa transidentité étant dans la saga la source de sa violence. Le choix du studio de confier le reboot du slasher à Kris n’est pas un hasard, il espère ainsi faire taire les critiques avec une personne queer à la réalisation du projet.
Ultra référencé, Teenage Sex and Death at Camp Miasma manipule habilement les codes du slasher mais regarde aussi du côté du cinéma plus classique. Ainsi Billy, ancienne actrice excentrique vivant sur le lieu même du tournage du premier film, est un miroir de Norma Desmond dans Boulevard du Crépuscule (1950). Gillian Anderson incarne à la perfection cette ancienne gloire éphémère et renvoie, comme la prestation de Gloria Swanson en son temps, à une industrie cinématographique qui dévore ses idoles. L’avertissement n’empêche cependant pas Kris d’accepter ce jeu de dupes, tremplin inespéré pour sa carrière de cinéaste débutante.
Transition et dissociation
La formule « film de la maturité » est éculée mais difficile de ne pas l’avoir en tête face à cette nouvelle proposition de Jane Schoenbrun qui continue son exploration du thème de la mutation intime. Dans le troublant We’re All Going to the World’s Fair (2021) Casey, une jeune adolescente, est confrontée à des changements inquiétants après avoir joué à un jeu de rôle d’horreur en ligne. Autre support mais même fascination dérangeante, I Saw the TV Glow (2024) met en scène deux adolescents fans d’une émission de télévision surnaturelle qui disparaît mystérieusement. Réalisés après son coming-out non-binaire, ces deux films reflètent l’intensité de cette période en traitant du thème de la dissociation et du voyeurisme ressenti de ne pas être dans son propre corps selon le cinéaste.
Film post-transition, Teenage Sex and Death at Camp Miasma est traversé par cette même thématique mais de façon plus apaisée puisque Kris accède, avec l’aide de Billy, à une sexualité jusque-là en partie refoulée. Jane Schoenbrun confie qu’iel a vécu le sexe de manière traumatique et dissociée pendant les 32 premières années de sa vie. Un malaise partagé par son héroïne Kris qui vit dans une relation libre où le sexe sert avant tout à faire plaisir à sa partenaire. Dans le premier film Camp Miasma, le personnage qu’incarne la jeune Billy (Amanda Fix) scrute pendant l’inévitable scène de sexe le tueur s’approchant d’elle, impassible autant aux coups de reins de son partenaire qu’au danger imminent de la lance qui s’apprête à pénétrer symboliquement le couple en plein coït.
Cette scène, récurrente dans le film avec différents points de vue et autant de lectures, est saisissante pour ce qu’elle raconte d’une sexualité subie, littéralement sacrificielle dans le cas de Billy. La maturité du film est dans cette acceptation post-transition assumée par Jane Schoenbrun, transposée dans l’intrigue du film mais aussi dans sa maîtrise d’une réalisation captivante qui invite le spectateur à assumer son désir scopique de voyeur propre au slasher tout en associant par le son le désir sexuel à une violence attendue, entre râles de plaisir et souffle court. Et le tueur Little Death de prendre pleinement le sens de son surnom évoquant autant la mort que l’orgasme. Une audace qui a permit au film de remporter la Queer Palm du long métrage au dernier Festival de Cannes, au nez et la barbe du tout aussi réjouissant Jim Queen (2025) – lire notre critique.
L’érotisme du slasher
Jane Schoenbrun assume avec gourmandise l’aspect érotique du slasher, le genre cinématographique le plus excitant… juste après le porno, selon ses mots. Teenage Sex and Death at Camp Miasma met en abîme un genre porteur d’une sensualité – et bien plus encore – que la rencontre entre Kris et Billy révèle dans toute son ambiguïté. Kris avoue ainsi que le visionnage du premier film a été son éveil queer. Comme l’assure Billy, le slasher est avant tout une histoire de sang et de fluides.
Fortement connoté, le slasher des années 80 repose sur une tension sexuelle plus ou moins assumée mettant en scène un tueur qui s’avère très souvent un pervers sexuel ou un déviant vis à vis du genre. Le film qui dérive lentement mais sûrement vers la confrontation du réel et du fantasme cinéphile s’amuse particulièrement de la scène inévitable dans le slasher de la jeune femme, si possible avec une poitrine imposante et peu vêtue, pourchassée par le tueur. La traque sexy assouvissant le voyeurisme du spectateur est ici désamorcée puisque Kris confie à Billy que se retrouver dans cette situation l’exciterait énormément.
Quand le fantasme finit par se réaliser, il est perverti par la confidence de Kris et le tueur devient ironiquement le complice – voire le jouet – d’une victime qui bouleverse le rapport de domination. Ce détournement du sens premier du slasher est également induit par Billy qui visionne le film avec Kris en décalant la perspective. Elle n’est plus la jeune actrice livrée au désir du tueur et probablement à une équipe d’hommes – du réalisateur aux producteurs – et voit désormais dans la mort qui s’approche à l’écran une libération symbolique d’un acte sexuel sans intérêt.
Mélanger les genres
Avec une partie film à l’intérieur du film tourné en 35mm, Teenage Sex and Death at Camp Miasma brouille les pistes de notre perception avec le grain d’image rétro années 80 et une réalité pas si nette que son image le laisse supposer. Un détournement formel non sans humour qui rend ce trip sensuel et cinéphile plaisant. Le tueur Little Death dont la tête est cachée par une bouche de ventilation renforce l’aspect ludique de cette confusion des genres qui utilise le slasher comme moyen de transport à travers les mondes.
Le premier opus de la saga qui s’invite dans le film est une porte d’entrée vers un autre univers, la fiction emporte peu à peu Kris et fait déborder son érotisme dans le monde réel. Décidée à se confronter aux poncifs du slasher pour mieux réactualiser ses codes, Kris se retrouve face à son propre désir. À l’instar du spectateur qui entre – ou non – dans l’univers d’un film, Kris est invitée par Billy à quitter son statut de spectatrice de sa vie – et de sa sexualité – pour en devenir actrice.
Cette quête se déroule dans un monde déroutant qui ne bascule pas du fictif au réel mais mélange les deux. Symbole de cette fusion des perceptions, les magnifiques tableaux peints à la main qui servent de décors au paysage du camp. Une technique artisanale empruntée au vieil Hollywood qui marque la contamination du réel par un lâcher prise permettant de réenchanter le monde comme sait si bien le faire le plaisir cinéphile qui trouve avec ce slasher déviant de ses codes habituels un bel écrin à sa gloire.
Exploration ludique d’un désir révélé, Teenage Sex and Death at Camp Miasma mélange les genres dans une œuvre à la malice cathartique. Un plaisir cinéphile parfaitement maîtrisé qui rend hommage à la perversion d’un genre qui n’a pas fini de faire circuler le sang à l’écran et dans nos corps avides de transgressions en tous genres.
> Teenage Sex and Death at Camp Miasma réalisé par Jane Schoenbrun, États-Unis, 2026 (1h46)