Arnold, une souris d’âge mûr de la classe moyenne au chômage, sent son quotidien vaciller. En pleine crise existentielle, il ne peut que constater l’éloignement progressif avec sa femme María et, en dehors du foyer, les choses ne sont pas plus réjouissantes. Dominée par l’entreprise ultralibérale A.L.M.A. qui dirige tout, sa ville Anywhere donne à Arnold la désagréable impression que tout ce qui l’entoure est irréel et faux, comme un décor de cinéma.
De plus en plus paranoïaque, Arnold décide de se rebeller contre la société, même si cela signifie affronter ses soi-disant amis et voisins. Il commence à douter de sa femme et sa vision du réel est de plus en plus déformée. Lorsque son meilleur ami Ramiro meurt tué par un hibou géant dans des circonstances suspectes, Arnold élabore un plan pour s’échapper de la ville et commencer une nouvelle vie.
Mignonne noirceur
Inspiré par des petites histoires et des gags de bande dessinée écrits dès 2011, le nouveau film d’Alberto Vázquez devait être développé à l’origine sous forme d’une série animée pour adultes. Sans financement à la hauteur, le projet s’est dans un premier temps incarné dans le court métrage Decorado (2016), lauréat du Goya du meilleur court métrage d’animation en 2017, et désormais un long métrage. Un passage du court au long métrage déjà expérimenté sur les projets précédents du cinéaste espagnol qui conserve sa vision pessimiste dans cette fable paranoïaque.
Avec Decorado, Alberto Vázquez continue de pervertir ses rêves animés, à moins qu’il ne travestisse ses cauchemars avec des personnages kawaï pour mieux tromper notre vigilance. Avec ses adorables animaux anthropomorphes, cette quête existentielle d’une souris au bout du rouleau reprend les codes désormais bien rodés du détournement d’un univers graphique animalier a priori rassurant bousculé par un traitement sombre et violent, miroir des angoisses et dérives d’une société très humaine.
Ce décalage entre le fond et la forme marquait déjà Psiconautas (2015), fable désespérée dans laquelle deux adolescents, Birdboy et Dinky, cherchent à survivre dans une société corrompue ayant détruit la nature – lire notre critique. Dix ans plus tard, la résonance avec ce conte pessimiste est plus que jamais prophétique. Dans Unicorn Wars (2022), Alberto Vázquez met en scène deux figures rassurantes, des oursons et des licornes, qu’il oppose dans une guerre sanglante – lire notre critique. Le conflit est une réflexion cinglante sur notre rapport au pouvoir et à la religion.
Trop stylé
Divisés sur la perception du monde qui les entourent, Arnold et María livrent une vision défaitiste du couple qui n’a plus grand chose à se dire. La défiance que le monde inspire à Arnold ne tarde pas à contaminer l’intimité du couple alors que sa femme ne partage pas ses angoisses. Le statut de souris d’Arnold et María en font un miroir désespéré du célèbre couple Mickey et Minnie qui auraient bien besoin d’une thérapie de couple.
Alberto Vázquez détourne malicieusement l’esthétique Disneyenne avec ce couple de souris anthropomorphe mais également un ersatz de Donald Duck dont le miroir déformé s’appelle ici Pato Roni. Devant sa télé, Arnold se plaît à revoir les films aussi absurdes que violents mettant en scène ce personnage qu’il regardait lorsqu’il était enfant. Le choc est grand lorsque la souris dépressive retrouve Duck Roni, son interprète, désormais ancienne star déchue, dans une sombre ruelle de la ville.
Arnold est d’autant plus déstabilisé lorsqu’il découvre que cette déchéance pourrait également être un rôle joué par Duck Roni. Mise en abyme du factice, l’acteur est accusé de jouer son propre rôle face à Arnold. En décalage constant, Decorado plagie le style Disney rassurant pour y insuffler de l’étrangeté et un absurde dérangeant. Un ridicule qui pousse Arnold à douter du bien fondé de cette société dystopique basée sur le contrôle de chaque individu.
No way out
Au jeu des inspirations, Decorado assume des références qui donnent l’aspect menaçant à ce monde animé de mauvaises intentions. Derrière l’inspiration graphique provenant de Disney, impossible de ne pas penser au génial précurseur The Truman Show (1998) de Peter Weir dans lequel Jim Carrey est confronté à une société de surveillance permanente où tout est fabriqué autour d’un personnage de téléréalité qui s’ignore. Une mise en garde d’autant plus glaçante qu’elle devance la place prise par Internet dans nos vies et la submersion d’une Intelligence Artificielle incontrôlée abattant les possibilités de distinction entre le vrai et le faux.
Le cinéaste cite également comme référence 1984 de George Orwell et Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley pour le contrôle et la mise en conformité des individus par une société intrusive. Comme dans la série Le Prisonnier (1967 – 1968), Arnold se sent enfermé dans ce monde où tous semblent jouer un rôle. Luis Buñuel est également une référence du cinéaste qui puise dans son œuvre le même goût pour l’absurde et le surréalisme qui plane sur la quête du pauvre Arnold dont le monde se délite au fil de ses découvertes.
Et que dire de l’entreprise A.L.M.A, acronyme qui signifie Almighty Limitless Megacorporative Agency ? Elle est littéralement l’âme qui régit la ville. Miroir à peine exagéré de la réalité, Decorado réunit en cette entité unique ce qui pourrait être le conglomérat ultime des actuels GAFAM à la puissance démultipliée par une position dominante et un appétit sans limite. Derrière la paranoïa d’Arnold, c’est la question du pouvoir qui se pose. Dans ce monde, la puissance publique est absente, remplacée par une seule et unique entreprise qui régit tout. Un rêve libertarien d’une actualité folle où les règles d’un tel système ne sont plus régies par le vote. Un cauchemar démocratique d’autant plus angoissant que les citoyens semblent satisfaits de leur situation.
L’ermite de la caverne
En partant explorer les mensonges du monde dans lequel il vit, Arnold découvre à quel point tout ce qui l’entoure est faux. Tout est un décor en place pour contrôler les individus dans leur quotidien comme dans leur choix de vie. En s’opposant à cet état de fait, sa révolte dépasse la paranoïa à tendance complotiste. Notre souris désabusée est confrontée à des situations grotesques et peine de plus en plus à distinguer la réalité de sa représentation.
Dans Decorado, la ville est la proie des flammes. Le feu de forêt périphérique agit comme une menace mais aussi un avertissement pour décourager les habitants d’aller voir ce qui se passe au-delà de la mystérieuse frontière imposée par les conventions sociales.
En sortant de cette caverne de Platon, Arnold découvre un monde factice mais, plus inquiétant, il prend surtout conscience de la puissance de cette illusion sur les habitants de la ville, soumis volontairement aux rôles qui leur ont été attribués. Une révélation qui le pousse à se demander comment il pourrait s’arranger avec cette vérité et s’en satisfaire lui-même pour atteindre un semblant de bonheur insouciant. N’était-il pas plus heureux lorsqu’il ne se doutait de rien ?
Crise existentielle d’une souris à l’anxiété bien humaine, Decorado interroge notre rapport au réel à travers un monde dystopique que l’on peut aisément comparer à notre dépendance au virtuel. Une paranoïa sociale qui est à ce jour l’œuvre la plus sombre et nihiliste du réalisateur sur laquelle plane une certaine poétique du désespoir. Avec, au bout du chemin, une révélation vertigineuse sur notre soumission au mensonge confortable imposé par un capitalisme tout puissant.
> Decorado réalisé par Alberto Vázquez, Espagne, 2025 (1h43)