"The Dead Don't Die", l'apocalypse mordante de Jarmusch

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La petite ville américaine de Centerville est le théâtre d'une invasion de morts-vivants se nourrissant de ses habitants. Accompagné d'un casting à réveiller les morts, Jim Jarmusch livre sa version nihiliste du film de zombies, dans la lignée du maître Romero. Entre drame macabre et comédie méta, The Dead Don't Die s'impose comme une fable politico-cynique déroutante qui massacre — dans tous les sens du terme — les vivants inconscients.

Dans la paisible bourgade américaine de Centerville, d'étranges phénomènes inquiètent les habitants. La lune est curieusement omniprésente dans le ciel, la lumière du jour est encore visible tard dans la soirée et les animaux ont des comportements inhabituels. Alors que tout se dérègle, personne ne semble savoir ce qu'il se passe. Inquiets, les scientifiques émettent l'hypothèse que des forages aux pôles auraient fait dévier l'axe et la rotation de la Terre. Mais les politiques s'empressent de démentir cette explication, ajoutant à la confusion générale. Occupés à spéculer sur ces étranges phénomènes, les habitants ne voient pas venir une menace encore plus dangereuse : les morts sortent de leurs tombes et dévorent tous ceux qu'ils trouvent sur leur chemin.

The Dead Don't Die © 2019 Image Eleven Productions, Inc.

Hécatombe de stars

Pour ce jeu de massacre sanguinolent, Jim Jarmusch a réuni un casting cinq étoiles dont une partie a déjà travaillé avec lui. On retrouve notamment dans la distribution Steve Buscemi, Adam Driver, Bill Murray, Tom Waits, Chloë Sevigny, Rosie Perez, RZA et Tilda Swinton qui ont tous déjà joué sous la direction du cinéaste. Certains se sont déjà croisés sur le tournage de Coffee and Cigarettes (2003). De son côté, Tilda Swinton a notamment joué dans Broken Flowers (2005) partageant l'affiche avec Bill Murray et Chloë Sevigny et on se souvient évidemment de son rôle de vampire dans le romantique Only Lovers Left Alive (2013) — lire notre chronique. Un casting impressionnant et au final trop de stars à démembrer ? On peut regretter que certains rôles soient en effet sous exploités et s'interroger sur la signification de l'étrange rôle de Tilda Swinton — s'il y en a une — mais ce qui marque surtout est le ton choisi par le cinéaste. Dans ce nouveau film choral, Jim Jarmusch réunit sa famille de cinéma pour les confronter à une apocalypse zombiesque sans pitié dans un style résolument original qui peut être aussi déroutant pour certains spectateurs que jouissif pour les autres.

Le cinéaste dépeint une fin du monde dans une ambiance très sombre et réaliste — mis à part les éléments fantastiques, évidemment — tout en jouant avec l'idée qu'il s'agit d'un film. Cette apocalypse, subie dans une sorte d'apathie générale, influe sur le jeu des acteurs. Le chef Cliff Robertson (Bill Murray), totalement dépassé par les évènements, se retrouve ainsi quasiment prostré face à cette invasion de morts-vivants. Les spectateurs qui s'attendent à une démonstration de cabotinage du mythique comédien et de ses confrères risquent d'être frustrés. The Dead Don't Die n'est évidemment pas dénué d'humour mais celui-ci est — au minimum — pince-sans-rire : il vient souligner les faiblesses humaines plus qu'il ne sert de soupape de décompression face à la monstrueuse invasion. Contrairement à Bienvenue à Zombieland (2009) et au fondateur Shaun of the Dead (2004), l'apocalypse zombie de Jim Jarmusch se veut très sérieuse sous le vernis de la distance qu'elle s'impose.

The Dead Don't Die © 2019 Image Eleven Productions, Inc.

Hommage au désespoir

Difficile de passer à côté, The Dead Don't Die rend hommage, par son esprit et ses clins d'œils, à l'incontournable père des films de zombies, le regretté George A. Romero, décédé en 2017. La Pontiac Tempest aperçue dans le film est une référence au véhicule conduit par Barbara et son frère alors qu'ils se rendent vers le cimetière — et une mort sanglante — au début du mythique La nuit des morts-vivants (1968). Bobby Wiggins (Caleb Landry Jones), le fan de films d'horreur qui tient la station service porte quant à lui sur son t-shirt représentant le vampire du Nosferatu (1922) de Murnau un badge avec le titre du premier film du maître Romero. Avec ces références, Jim Jarmusch annonce la couleur : il est conscient de s'inscrire dans une longue lignée de films de zombies et en assume les codes, pour mieux les détourner. La manœuvre la plus audacieuse du cinéaste consiste à briser à plusieures reprises l'illusion du réel. Alors que le réalisateur semble tout faire pour que cette apocalypse zombiesque soit réaliste dans son déroulement, il informe le spectateur — au détour d'une conversation entre l'agent Ronnie Peterson (Adam Driver) et son chef Cliff Robertson — que ces deux personnages sont conscients du statut d'œuvre de fiction de cette invasion de goules. Une révélation risquée qui a de quoi décontenancer le spectateur et plonge le film dans une sorte de schizophrénie entre illusion de réalisme et fable assumée au propos désespéré.

The Dead Don't Die © 2019 Image Eleven Productions, Inc.

No future

Les films — ou séries — de zombies ne sont vraiment intéressants que lorsqu'ils nous disent quelque chose sur notre humanité, un ingrédient que le précurseur Romero avait bien compris. Sans cacher qu'il utilise le genre horrifique du film de morts-vivants pour porter une réflexion politique, Jim Jarmusch s'adresse directement au spectateur en lui dévoilant le stratagème. Une franchise qui peut surprendre et être perçu a priori comme un artifice inutile mais le procédé vient renforcer le côté absurde et désespéré de cette fin du monde. Car The Dead Don't Die assume clairement sa vision nihiliste du monde. Le cinéaste crache évidemment sur l'Amérique de Trump — représentée par le fermier Miller (Steve Buscemi) avec sa casquette rouge arborant fièrement le slogan nauséabond "Make America White Again" — mais pas seulement. Sous les yeux dans un premier temps étonnés puis amusés de Bob (Tom Waits), un ermite qui vit dans la forêt, c'est l'ensemble de la population de Centerville — notre civilisation humaine — qui se fait massacrer physiquement par les zombies, et symboliquement par le réalisateur.

La modification de la rotation de la Terre entraînant le retour à la vie des morts symbolise évidemment notre réchauffement climatique, les atermoiements des politiciens qui peinent à reconnaître la catastrophe nous renvoie à l'inaction de nos propres politiques, aveuglés par une idéologie cynique, et l'incapacité des habitants à se défendre contre l'invasion est notre aveuglement collectif devant le pire, déjà présent et à venir. Pour Jarmusch, il n'y a aucun héros face à l'invasion des zombies et par conséquent aucun espoir. Il dénonce cette illusion naïve qu'au dernier moment quelqu'un ou quelque chose viendra miraculeusement nous sauver. Le rythme lent du film vient d'ailleurs renforcer cette sensation de fatalité qui pèse sur les épaules des habitants de Centerville tétanisés par leur propre indigence. Et pour rendre l'ensemble encore plus désespérant, rien de tout cela n'est vraiment sincère car joué par des acteurs. Difficile de faire plus pessimiste sur l'avenir d'une civilisation égoïste qui aura bien mérité sa fin selon le cinéaste. "Ça va mal finir" prévient l'agent Ronnie Peterson dès le début du film. Il le sait, il l'a lu dans le scénario. Notre propre script apocalyptique nous l'avons aussi, il a été écrit depuis un moment déjà. Reste à savoir s'il sera pris au sérieux avant qu'il ne soit trop tard.

Avec un cynisme que l'on pourrait qualifier de punk mais qui devient de plus en plus réaliste, The Dead Don't Die rue dans les brancards d'un monde à l'agonie. En assumant son statut de fiction et le cinéma de genre pour mieux imposer sa vision apocalyptique de notre civilisation, l'œuvre de Jim Jarmusch est assurément jusqu'au boutiste. Et par conséquent le film de zombies ultime ?

> The Dead Don't Die, réalisé par Jim Jarmusch, Suède - États-Unis, 2019 (1h43)