Adam (Patrick Hivon), responsable d’un chenil de 45 ans, est terrifié par l’évolution d’un monde qui ne cesse de s’échauffer. La présence lubrique de Romy (Élizabeth Mageren), jeune employée très entreprenante, et celle, apaisante, de ses chiens n’y font rien : Adam ne parvient pas à calmer ses angoisses devant un monde totalement déréglé. Pour tenter de surmonter son anxiété, il se procure une lampe de luminothérapie censée chasser ses idées sombres.
Alors que les résultats se font attendre, Adam contacte le service après-vente de la société. Une voix apaisante et compréhensive recueille son appel, elle s’appelle Tina (Piper Perabo). Très vite, les discussions avec cette inconnue solaire lui font plus d’effet que les rayons artificiels de la lampe. Lorsqu’ils décident de se rencontrer physiquement, leur entente est une évidence pour Adam et Tina mais l’histoire ne fait que commencer.
Au bord du gouffre
Chronique d’un monde en roue libre entre désespoir et ironie, Amour Apocalypse se nourrit de la dépression qui a fauché la réalisatrice Anne Émond en 2020 alors qu’elle approchait dangereusement les 40 ans. Un spleen d’autant plus cruel qu’il s’est abattu d’un coup, sans prévenir. Pour s’en sortir, Adam tente toutes les options disponibles : sport, vitamines, cure de sommeil, psychothérapie : il y en aura bien une qui aura un effet… Pour la cinéaste, le remède a été l’écriture de ce film qui mêle absurde et chaos dans une comédie romantique improbable.
Décalé dans le ton, Amour Apocalypse l’est aussi dans sa forme. Pour faire écho à ce monde en train de s’effondrer, l’image est volontairement rugueuse. Son grain provient d’un tournage en 35mm qui rappelle la saleté de nos paysages modernes. Dans ce monde en train de cramer sous nos yeux, tout est écrasé par une lumière crépusculaire et caniculaire. Cet aspect volontairement poussiéreux avec une teinte orangée évoquant les tempêtes de sable suffocantes est inspiré à la fois par Short Cuts (1993) de Robert Altman et Red Rocket (2021) de Sean Baker – lire notre critique. Traversé de menaces, à l’image de la tempête dévastatrice qui s’abat sur le centre d’appel de Tina, l’ambiance générale du film est au désespoir. Et pourtant, comme une fleur qui émerge dans une faille du béton, une romance fragile avec un maigre espoir de survie trouve un chemin parmi le chaos.
Malgré la fin annoncée du monde, Amour Apocalypse nous entraîne dans une romance d’une futilité bien humaine, en étau entre le grand vide ressenti par Adam face à l’effondrement du vivant et le trop plein désuet de nos vies. À la fois vide et sursollicité, déprimé et excité, tout simplement écartelé par les contradictions modernes. Au Québec, comme dans une bonne partie des pays industrialisés, la moitié de la population fait ou va faire face à des enjeux de santé mentale dans sa vie comme Adam. Alors pourquoi ne pas tenter d’illuminer tout ça avec une lampe aux vertus thérapeutiques ?
Génie de la lampe
Comme une évidence, Anne Émond imagine son double à l’écran dans la peau d’un homme de 45 ans en plein burn out. Après tout, on ne compte plus le nombre de réalisateurs mettant en scène des femmes à l’écran, parfois pour le pire, pourquoi ne pas retourner la logique ? Adam est un homme empreint de doutes interprété avec une justesse remarquable par Patrick Hivon, vu dans Le fils de Jean (2016) – lire notre critique – et plus récemment dans la série La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé (2022) de Xavier Dolan. Adam est le symbole des hommes croisés par la cinéaste qui ne vont pas bien. La faute notamment à un « capitalisme patriarcal » qui ne fait pas de cadeau selon elle.
Si la réalisatrice a réellement testé la lampe solaire thérapeutique présente dans le film, elle n’est pas allée jusqu’à appeler le numéro de l’assistance. Adam s’y résout et trouve au bout du fil un soutien inattendu. Lors des premiers échanges, le doute plane pour le spectateur. Dans ce monde tellement bouleversé et bouleversant, de plus en plus irrationnel, comment savoir si cette voix est bien réelle ? Tina s’appelle-t-elle vraiment Tina ? Est-ce vraiment un être humain ou une intelligence artificielle qui sait trouver les mots ? Ces questions troublantes marquent un monde surréaliste où désormais tout peut – et doit – être remis en cause.
Difficile de ne pas penser à la voix envoûtante, et totalement désincarnée, de Scarlett Johansson qui séduit un Joaquin Phoenix terriblement seul dans le troublant et visionnaire Her (2013) de Spike Jonze – lire notre critique. Drôle, empathique, sensible, Tina possède bien les attributs humains nécessaires. Mieux, elle accepte une rencontre donnant une réalité charnelle à ces conversations immatérielles. Parfaite, ou presque – elle est mariée, Tina se dévoile avec ses propres failles et s’avère également sur le fil, tiraillée entre une nouvelle vie possible auprès d’Adam et une sécurité probablement trop banale.
L’amour malgré tout
La menace permanente d’un monde qui s’écroule planant sur le film donne un aspect surréaliste à cette romance, tiraillée entre l’évidence d’une entente parfaite et un contexte qui rend vaine toute prétention au bonheur. Le monologue angoissé d’Adam devant sa psychiatre – que la cinéaste confie avoir coupé par souci de rythme – donne l’ampleur vertigineuse des périls qui nous attendent. Autant de raisons de ne pas se lever le matin et de continuer à contribuer à cette vaste opération de destruction méticuleusement organisée.
Pourquoi construire alors que tout s’effondre ? Voilà la petite voix obsédante qui accompagne ce film où l’humour noir sème le trouble permanent. En complément de sa lampe de luminothérapie, Adam écoute des podcasts de méditation. Le casque sur la tête, il se laisse bercer par une voix rassurante lui conseillant de respirer et de penser à des choses positives. Ridicule ou salvateur ? Difficile d’avoir un avis tranché sur la pratique. Ce trouble constant porte le film, ballotté entre film d’aventure, romance et comédie pince-sans-rire.
Perturbant ? Pas plus que le monde dans lequel nous vivons semble vouloir dire la cinéaste. Car, si on ne sait pas vraiment sur quel pied danser face à cette farce romantique au réalisme inquiétant, c’est qu’elle capte avec justesse l’absurdité d’un quotidien devenu irrationnel et fonce résolument à pleine vitesse contre un mur. Un monde en quête de sens dans lequel un dépressif se rattache à la première voix distante qui lui prête un peu d’attention avec, au bout du tunnel, l’espoir d’une lumière qui ne soit pas artificielle.
> Amour apocalypse, réalisé par Anne Émond, Canada, 2025 (1h41)