« Yurt », demi-pension sous tension

« Yurt », demi-pension sous tension

« Yurt », demi-pension sous tension

« Yurt », demi-pension sous tension

Au cinéma le 3 avril 2024

En 1996, Ahmet, adolescent turc, partage son temps entre une école privée laïque et un pensionnat religieux. Avec l'aide d'un autre pensionnaire, il défie les règles strictes de l'établissement. Avec son noir et blanc délicat, Yurt met en scène une rébellion adolescente tiraillée par deux idéaux déchirant un pays. Un regard vers un passé faussement nostalgique dont la schizophrénie fait écho au rapport entre politique et religion au sein de la société turque moderne.

Dans la Turquie du milieu des années 90, Ahmet (Doğa Karakaş) est dévasté lorsque sa famille lui impose de suivre des cours dans un pensionnat religieux. Pour son père, récemment converti, ces cours sont le seul chemin vers la rédemption et la pureté. Pour l’adolescent de 14 ans, c’est un cauchemar.

Le jour, Ahmet fréquente une école laïque et nationaliste. Le soir, il retrouve son dortoir surpeuplé où l’attendent de longues heures d’études coraniques et les brimades. Heureusement, il peut compter sur Hakan (Can Bartu Aslan), un autre pensionnaire, qui devient son ami. Ensemble, les deux camarades défient la rigidité d’un système qui cherche à embrigader la jeunesse.

Yurt © photo Tn Yapim - Red Balloon Film - Ciné-sud Promotion - Dulac Distribution

Au nom du père

Le réalisateur Nehir Tuna a exhumé le sujet de Yurt de ses souvenirs d’enfance. Le film s’inspire de sa propre expérience de cinq ans passés au sein d’un pensionnat religieux dont le nom yurt en turc signifie également pays. Comme pour Ahmet, la séparation d’avec les siens et l’acclimatation à ce nouvel environnement ont été une étape difficile. Comme dans le film, ce changement a été décidé par un père soucieux de l’avenir de sa progéniture.

Pour Kemir (Tansu Biçer), père aussi strict que complice avec son fils, le pensionnat religieux est en effet une étape incontournable, pour le bien de son fils mais aussi pour son ascension sociale. En affaire avec les responsables de l’établissement, Kemir considère les enseignements coraniques autant comme une affirmation de la foi qu’une façon de trouver sa place au sein de la congrégation.

La présence du jeune Ahmet dans le pensionnat est autant un investissement dans l’avenir qu’une façon pour le père de s’intégrer dans cette Turquie des années 90 très polarisée politiquement. Ce clivage entre religieux et laïques qui parcourt le film est incarné à son corps défendant par Ahmet qui fréquente ces deux univers : le jour une école privée laïque et le soir le pensionnat religieux.

Yurt © photo Tn Yapim - Red Balloon Film - Ciné-sud Promotion - Dulac Distribution

Choisir son camp

À travers ce récit adolescent, Yurt revient sur cette période de l’histoire récente de la Turquie où l’esprit de rébellion du jeune Ahmet est pris en tenailles par ce conflit qui divise la société. L’éducation, les rapports de classe et familiaux se heurtent et se modèlent face à cette tension permanente entre religieux et laïcs. Omniprésente, la tension prend une forme politique : à travers des descentes musclées de l’armée ou de militants de la laïcité qui s’en prennent physiquement au foyer comme décrit dans le film.

Le choix du noir et blanc qui accompagne la première partie du film renforce une sorte de distance nostalgique avec cette période pourtant pas si lointaine de l’histoire de la Turquie. À travers d’amour et de reconnaissance d’Ahmet – son père, une jeune fille débarquant en cours d’année dans sa classe ou encore Hakan, modèle et grand frère – Yurt expose les tensions qui secouent la société turque.

Si l’adolescent ne capte pas forcément toutes les nuances sociales et politiques de ce qui se trame dans le pays, sa position schizophrène entre les deux systèmes éducatifs en fait une victime collatérale. Plus proche de ses camarades de classe diurnes par son statut social aisé que des pensionnaires, Ahmet est le symbole, bien malgré lui, du malaise religieux et social qui divise la société.

Yurt © photo Tn Yapim - Red Balloon Film - Ciné-sud Promotion - Dulac Distribution

Le vol censuré

Bien que Yurt soit plus complexe qu’une critique frontale de la religion en Turquie, Nehir Tuna confie n’avoir rencontré « que des difficultés » pour le produire. L’aide de l’État turc refusée à plusieurs reprises, le financement a dû être trouvé auprès de la France et de l’Allemagne. Comme le court métrage Ayakkabi (The Shoes, 2018), sorte de préquel du film, Yurt met en scène une histoire de vol de chaussure. La présence de ce larcin a été une véritable épine dans le pied de la production.

Les responsables du pensionnat choisi pour le tournage ayant découvert le vol de chaussure dans le scénario qui avait fuité, l’autorisation de tourner a été refusée. Il était inenvisageable pour eux qu’une personne s’abaisse à réaliser un vol dans un pensionnat religieux. Ironiquement, le film démontre au contraire que la pression exercée sur les pensionnaires peut les pousser à ce type d’actes de rébellion.

Dans la Turquie moderne, la religion a désormais gagné la partie. Vingt-cinq ans plus tard, l’opposition entre laïc et religieux n’est plus aussi marquée dans le pays. Par effet miroir, Yurt rappelle cependant que les institutions comme le foyer décrit dans le film existent toujours et que l’endoctrinement y est plus fort que jamais. Le décalage temporel imposé par le noir et blanc ne doit pas nous tromper : depuis les années 90, Nehir Tuna invoque une certaine permanence comme semble l’indiquer la colorisation du film alors qu’il arrive à sa conclusion.

Yurt © photo Tn Yapim - Red Balloon Film - Ciné-sud Promotion - Dulac Distribution

Libération des couleurs

Yurt prend des couleurs lorsqu’Ahmet et Hakan fuguent. Cette apparition soudaine de la couleur fait penser à l’élargissement du format de l’image avec ses mains par Steve alors qu’il roule en skate dans Mommy (2014) de Xavier Dolan – lire notre critique. Avec cette fuite, Ahmet tente de s’échapper de la schizophrénie d’une situation où tout est binaire : noir ou blanc, religieux ou laïc.

Symbole d’un passage à l’âge adulte ou simple affirmation de soi, cette fugue marque une liberté nouvelle pour l’adolescent. Ahmet fuit un carcan aussi religieux que sociétal dans lequel il ne se retrouve pas. Il s’extrait d’un conflit donc il ne veut plus être le pion, remettant en cause l’avenir qui lui est imposé.

Cet envol coloré est pourtant à prendre avec précaution. Comme le décalage dans les années 90 permet à Yurt de parler de la Turquie contemporaine par ricochet, la liberté fantasmée reste toute relative. Avec ses motifs cycliques, aussi bien visuels que musicaux, le film de Nehir Tuna impose une idéologie qui reste présente. Dans une société appelée à fatalement basculer d’un côté ou de l’autre, l’échappatoire ne peut être qu’individuelle et temporaire.

Yurt © photo Tn Yapim - Red Balloon Film - Ciné-sud Promotion - Dulac Distribution

Séduisant récit d’une adolescence tiraillée entre religion et laïcité, Yurt convoque habilement les souvenirs du cinéaste pour décrire en creux l’état actuel de la Turquie. Une réflexion subtile portée par une mise en scène soignée dont le rejet par l’État turc démontre l’impossibilité toujours d’actualité à trouver un fragile équilibre.

> Yurt, réalisé par Nehir Tuna, Turquie – Allemagne – France, 2023 (1h56)

Yurt

Date de sortie
3 avril 2024
Durée
1h56
Réalisé par
Nehir Tuna
Avec
Doğa Karakaş ,Can Bartu Aslan, Ozan Çelik, Tansu Biçer
Pays
Turquie - Allemagne - France