Femme sourde, Angela (Miriam Garlo) forme un couple épanoui avec Hector (Álvaro Cervantes) qui est entendant. Enceinte, Angela commence à s’inquiéter. Leur fille sera-t-elle sourde elle aussi ? Si ce n’est pas le cas, arrivera-t-elle à créer un lien avec elle ? Ses craintes se confirment lors de la naissance d’un bébé entendant avec lequel Angela peine à créer un lien maternel supposé inné. Malgré le soutien de son mari, Angela se sent peu à peu exclue de cette nouvelle organisation familiale désormais calquée sur la norme sociale dominante.
Surdité et sororité
Réalisatrice, scénariste et sociologue, Eva Libertad porte à l’écran avec Sorda un sujet qu’elle connaît bien. Comme le court métrage éponyme sorti en 2021 dont il est adapté, le film met en scène sa sœur Miriam Garlo, une actrice sourde qui a inspiré le projet. Les doutes du personnage d’Angela dans le film sont nourris de ceux de son interprète qui s’est retrouvée dans sa situation et a fourni à sa sœur réalisatrice une liste de craintes face à une grossesse venue tout chambouler.
Aux injonctions sociales qui pèsent sur les épaules de toutes les futures mères, Sorda ajoute les interrogations spécifiques d’une mère sourde, à commencer par le suspense initial lors de la grossesse concernant la surdité ou non de l’enfant. Le fait que son conjoint Hector soit entendant n’est, au départ, pas un problème au sein de ce couple qui communique par le langage des signes tandis qu’Angela lit sur les lèvres de son entourage. Si une naissance bouscule irrémédiablement une relation à deux qui doit se réinventer à trois (ou plus), pour Angela et Hector l’arrivée de leur fille ajoute un défi de taille en termes d’égalité et d’équilibre.
Onde sensible
Le son est évidemment très important dans ce film où sa réception ou non est au cœur du sentiment d’inclusion ou d’exclusion, au sein de la petite famille mais aussi dans la société. L’équipe du film a beaucoup travaillé sur la perception sensorielle d’Angela. À l’instar du travail sur le son du film Sound of Metal (2019) dans lequel Riz Ahmed incarne un batteur de heavy metal devenant peu à peu sourd – lire notre critique – Sorda convainc par un environnement sonore subtil qui donne corps au sentiment de mise à l’écart ressenti par Angela.
Proposé avec des sous-titres pour sourds et malentendants, Sorda joue la carte de l’inclusion pour tenter de faire ressentir au plus juste la sensation d’isolement de celle qui doit trouver sa place au sein d’une famille où elle est désormais en minorité. Avec l’arrivée de sa fille, Angela, encouragée par ses proches, se résout à tester des aides auditives. Elle découvre – et nous à ses côtés – un monde aux sons distordus, véritable supplice pour cette habituée au silence. Mais Angela peine à trouver sa place en tant que mère et sa relation avec Hector est mise en péril.
Fragile équilibre
Célébré aux Goya 2026, Sorda a remporté les prix bien mérités du meilleur film, du meilleur acteur dans un second rôle pour Álvaro Cervantes et celui du meilleur espoir féminin pour Miriam Garlo. Des récompenses qui viennent saluer l’équilibre fragile d’un portrait de femme qui évite tout manichéisme. Soulagé que sa fille soit entendante, bien qu’il ne puisse pas l’exprimer ainsi auprès d’Angela, Hector l’élève en conséquence. Un apprentissage qui isole Angela dont le moyen d’expression devient superflu.
Dans cette querelle éducative, ni l’un ni l’autre n’a tort, ce qui renforce la tragédie de leur éloignement progressif. Si leur fille interroge le sentiment maternel inné, elle est surtout l’intrusion, à son corps défendant, d’une société validiste dont les usages prennent l’avantage sur les besoins du handicap. Cette ouverture au monde vient attaquer les fondations d’un amour qui fonctionnait en vase clos. Cet éloignement « logique » du couple, malgré les sentiments, dresse un portrait sensible d’une maternité bouleversée par la surdité, à moins que ça soit l’inverse.
> Sorda, réalisé par Eva Libertad, Espagne, 2025 (1h39)