Heureux et amoureux, Barbara (Valerie Pachner) et Heli (Robert Stadlober) sont deux clowns professionnels qui mènent une vie insouciante avec leurs deux enfants, Thimo (Jonas Recklie) et Fini (Victoria Wild). Cette existence paisible est réduite à néant lorsqu’un accident de la route emporte Heli et les enfants. Désespérément seule et assaillie de réminiscences fantomatiques, Barbara doit trouver un chemin pour continuer à vivre et rire à nouveau.
Intense
Le drame relaté dans Seule la vie est si insupportable qu’il pourrait aisément être qualifié de pathos à la limite de l’indécence s’il n’était basé sur l’expérience malheureusement réelle de Barbara Pachl-Eberhart. Une épreuve consignée dans Quatre moins trois, livre inconnu en France car non publié à ce jour dans l’hexagone. Son titre brutal et glaçant est aussi le titre original du film alors que l’adaptation française a opté pour un peu plus de lumière. Publié en 2010, le témoignage de cette clown autrichienne revient deux ans après les faits sur l’accident ayant décimé sa famille et sa lente reconstruction.
Lorsqu’il entend parler du livre et découvre le synopsis, le réalisateur Adrian Goiginger vient d’être papa pour la première fois. S’il pense produire le projet, il n’est pas convaincu d’avoir envie de réaliser cette histoire qu’il trouve « trop intense » mais le scénario écrit par Senad Halilbasic finit par le convaincre. Si Seule la vie a de quoi vider votre paquet de mouchoirs, il est aussi porté par l’espoir fou de survivre à un tel drame. Un équilibre aussi fragile que la vie que le film atteint en adaptant sans dénaturer l’histoire de Barbara Pachl-Eberhart. Présente à toutes les étapes du projet, l’autrice s’est impliquée autant au niveau du scénario que du casting pour faire revivre sur grand écran son parcours entre rires et larmes.
Faisant la part belle à des séquences d’improvisation, Seule la vie est d’une grande justesse avec des scènes qui brisent le cœur sans pour autant tomber dans un voyeurisme larmoyant. Un exploit vu le sujet du film à mettre notamment au crédit de Valerie Pachner vue dans Une vie cachée (2019) de Terrence Malick et Notre histoire : Chroniques du Caire (2025) de Abu Bakr Shawky où elle incarne une autrichienne tombant amoureuse d’un pianiste égyptien – lire notre critique. D’une grande intelligence, son interprétation d’un deuil impossible permet de tenir l’épreuve de ce drame à la réalité suffocante qui joue la carte du retour progressif à la surface.
La douleur non linéaire
Seule la vie met les nerfs du spectateur à rude épreuve, à commencer évidemment par l’accident initial qui déroule sa perversité. Rien ne sera dévoilé sur les circonstances de l’accident en lui-même, un silence qui empêche Barbara de chercher des réponses à des questions vaines. Seule certitude, l’impact, d’une violence extrême, tue sur le coup Heli et plonge Thimo dans un coma irréversible. Insoutenable, l’annonce du médecin à Barbara offre une lueur d’espoir lorsqu’il évoque le sort de la petite Fini qui pourrait s’en sortir. Une perspective cruellement démentie alors que Barbara revient d’un moment de pause dans tout ce chaos. Elle n’aura pas été là pour le dernier souffle de sa petite dernière.
Si l’histoire n’était pas vraie, on en viendrait à haïr le scénariste pour autant de cruauté. Ainsi Fini revient souvent à l’esprit de Barbara pendant son deuil car elle a été porteuse d’un fragile espoir comme celle qui aurait pu – aurait dû – être sauvée.. Un répit qui rend encore plus intolérable sa disparition. À partir de l’accident, le récit se dédouble entre passé et présent : les souvenirs de la vie d’avant s’invitent dans un présent endeuillé. Ambigus, ces souvenirs heureux d’une réalité disparue apaisent autant qu’ils rendent le deuil plus cruel.
Scindée par la faille de l’accident, la vie de Barbara doit malgré tout continuer. Seule la vie alterne les séquences du passé et sa lutte pour retrouver goût à la vie comme un dialogue impossible, une tentative de donner du sens au tragique. La succession de hauts et de bas met en miroir la douleur et le bonheur. Un affrontement temporel renforcé par l’activité de Barbara et son compagnon, tous deux clowns. Une vocation qui prend une dimension particulière face au drame.
Arrêter les clowneries
Là encore, il serait facile d’accuser le scénariste de facilité en mettant en opposition le couple de clowns heureux avec deux enfants et la survie d’une mère endeuillée qui a tout perdu. Pourtant, ce qui ressemble à une blague cruelle est la dure réalité de Barbara et Seule la vie parvient à manipuler cette collision d’une extrême violence avec tact en posant un regard sur l’art clownesque qui n’est ni caricatural ni une excuse pour appuyer la noirceur du deuil.
Seule la vie évite certains clichés souvent associés aux clowns et devrait aider les plus coulrophobes des spectateurs à revoir leur position. Le film distingue notamment la pratique de Barbara qui est clown dans un hôpital – fonction dont elle est ironiquement dépossédée après l’accident car désormais associée à la mort et à la tristesse – et celle de Heli qui tente de percer sur scène. Une différence qui crée des tensions au sein du couple sur la pratique la plus « pure » de leur art et permet d’éviter que les flashbacks sur la vie d’avant le drame soient trop aseptisés.
La scène de l’enterrement où les clowns et autres artistes de cirque amis de la famille, désormais réduite à Barbara, se retrouvent à l’enterrement est un hommage à l’esprit de la pratique du clown particulièrement saisissant. En costumes, le groupe entame une chanson pour rendre hommage aux disparus sous le regard effaré des parents de Heli qui imaginaient une cérémonie sobre. Dans l’église et les allées du cimetière, l’étrange parade bariolée offre une image d’une ambiguité folle. Collision d’émotions, la séquence résume l’esprit frondeur du décalage qui met la mort au défi.
L’art du décalage
Considéré dans sa complexité, l’activité de Barbara se révèle autant une planche de salut qu’un refuge qui l’empêche d’avancer. Foudroyée par l’accident, la tentation est grande de se réfugier dans le personnage de Heidi Appenzeller, son alter ego clown. Entre retrouver le goût de vivre par le rire et une forme de schizophrénie pour échapper à tout prix à la tristesse, la frontière est ténue. Les proches de Barbara qui l’accompagnent dans cette nouvelle vie faite d’absences en ont bien conscience.
Seule la vie rend hommage en creux à cette pratique du clown réduite à son aspect le plus simple : revêtir le costume d’un autre, mettre du maquillage et tout simplement sourire pour incarner un double faussement nonchalant et échapper au pire. Adrian Goiginger évoque à ce sujet comme référence le génial Toni Erdmann (2016) dans lequel un père se fond dans un personnage de clown aussi touchant que déstabilisant pour renouer avec sa fille. Alors le maquillage peut s’effriter comme dans les périodes de creux vécues par Barbara mais le sourire reste intact car le spectacle doit continuer comme le chante si bien Freddie Mercury dans son hymne défiant sa propre finitude.
C’est le message de Seule la vie, titre à double tranchant qui rappelle que seule l’existence peut être aussi cruelle au point d’avoir envie d’en claquer la porte mais continuer à avancer est aussi le seul remède contre le néant. Ne pas oublier, jamais, mais vivre en décalant son regard par rapport aux choses, avec ce sourire désarmant comme ultime rempart à la fatalité. Car il n’y a après tout pas d’autre issue possible que de vivre pour soit… et ceux qui ne sont plus là.
> Seule la vie (Vier minus drei), réalisé par Adrian Goiginger, Autriche – Allemagne, 2026 (2h01)