Ancienne journaliste ivoirienne, Marie (Aïssa Maïga) vit à Tunis où elle officie en tant que pasteure. Elle héberge Naney (Debora Lobe Naney), une jeune mère en quête d’un avenir meilleur et Jolie (Laetitia Ky), une étudiante déterminée à honorer les espoirs que sa famille restée au pays projette en elle. Lorsque Kenza (Estelle Kenza Dogbo), gamine de 4 ans d’origine incertaine survivante d’un naufrage, débarque dans leur vie, les trois femmes s’organisent en une tendre famille recomposée. Mais la pression de plus en plus forte de l’État tunisien envers les migrants vient bouleverser l’équilibre très fragile de la petite communauté.
Migrations internes
Dans Sous les figues (2021), son séduisant premier long métrage de fiction, Erige Sehiri dressait un portrait lumineux de la jeunesse rurale de Tunisie. Pour ce second film, la cinéaste continue son objectif « de rendre visibles les invisibles » selon ses mots. Promis le ciel est né de l’envie de rappeler l’ancrage de la Tunisie au sein du continent africain en ces temps de repli sur soi généralisé. Un pays situé sur une terre que les romains ont nommée Africa, un terme qui s’est ensuite étendu à l’ensemble du continent.
La politique actuelle du gouvernement tunisien envers les migrants a poussé Erige Sehiri à s’intéresser à des déplacés de toutes origines : sénégalais, congolais, camerounais, ivoiriens… Des femmes et des hommes de toutes classes sociales dont la majorité entreprennent un voyage qui n’ira pas plus loin que les côtes du continent africain. 80% des migrations se font en effet à l’intérieur du continent avec seulement 20% qui ont l’Europe et au-delà comme objectif.
À travers la communauté qui gravite autour de Marie et de son église, Promis le ciel dépeint la micro société de la diaspora ivoirienne. Des femmes et des hommes qui fréquentent leurs propres bars, discothèques, commerces et églises évangéliques improvisées dans des maisons d’habitation comme dans le cas de Marie. Une solidarité qui s’organise en communauté comme réponse à l’hostilité du gouvernement. Marie, Naney et Jolie, représentent en version miniature la diversité de destins qui tente de se serrer les coudes malgré une incertitude grandissante.
La fille au centre
L’adorable Kenza symbolise le lien qui unit les trois femmes à commencer par celui du déracinement. Le film s’ouvre une scène de bain poignante où la fillette raconte, à demi-mot, le traumatisme d’une traversée tragique dont elle est une rescapée miraculée. En miroir, la thématique clôt également le film avec le morceau Promis le ciel de Delgres qui donne son titre au film. Une évocation pudique mais forte du danger du périple qui rassemble ces trois femmes, avec des situations bien différentes.
Attendrie par Kenza, Marie ne peut se résoudre à livrer l’orpheline aux autorités malgré les conséquences. La pasteure fait traîner les choses alors que la situation politique se dégrade autour d’elle. Cette adoption de fait est diversement appréciée par Naney et Marie. Naney, dont la fille est restée en Côte d’ivoire, souhaite à tout prix faire la dangereuse traversée et envisage de partir avec Kenza pour faciliter son passage. Étudiante avec des papiers en règle, Jolie s’inquiète que la situation lui cause des ennuis. Kenza révèle ces différents statuts de migration chez les trois femmes.
Si la politique répressive du gouvernement tunisien n’est pas au cœur du film, elle plane telle une menace sur le trio et vient fragiliser leur sororité. Des tensions d’autant plus difficiles à masquer qu’elles ont explosé lors de l’écriture du scénario. Promis le ciel est devenu une façon de répondre aux vagues de rafles et d’arrestations qui ont depuis trouvé un écho chez la tristement célèbre police ICE aux États-Unis. Autant de symboles d’une internationale de la répression musclée, voire mortelle.
Confronté au réel
Si la réalité a rattrapé la fiction lors de l’écriture du film, l’histoire fictive de Naney a inversement retenu celle qui l’incarne de réaliser son projet de départ. Comme son personnage solaire, Debora Naney, à la base figurante sur le film, avait dans l’idée de tenter la traversée vers l’Europe. Un entêtement qui a poussé la réalisatrice à tout faire pour avancer le tournage afin de l’en dissuader. Un choix qui s’avère payant tant l’actrice amateur crève l’écran aux côtés de la toujours impeccable Aïssa Maïga et de la jeune Laetitia Ky, connue pour exprimer ses revendications de façon capillaire sur les réseaux et vue dans La nuit des rois (2020) – lire notre critique – et Disco Boy (2023).
En parallèle des destins croisés de ces trois femmes, Ismaël (Mohamed Grayaâ) est le propriétaire tunisien qui loge Marie et ferme les yeux sur l’usage religieux qu’elle fait du logement. Il incarne ces Tunisiens qui louaient des logements à des Subsahariens avant que le gouvernement ne mette la pression. Se sentant menacé, il devient moins arrangeant. Un personnage périphérique qui interroge les limites de notre solidarité lorsque les circonstances la transforment en un acte de résistance.
Chronique de migrations rattrapée par des politiques toujours plus xénophobes, Promis le ciel est une dénonciation du traitement des migrants en Tunisie et une réflexion sur le sentiment d’appartenance au même continent. De la sororité à la fraternité en danger, autant de questions d’une actualité brûlante, en Afrique comme ailleurs.
> Promis le ciel, réalisé par Erige Sehiri, France – Tunisie – Qatar, 2025 (1h32)