"Made in Bangladesh", furieuse envie d'en découdre

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Shimu travaille dans une usine textile au Bangladesh. Malgré les menaces de la direction, la jeune femme décide de monter un syndicat après un dramatique accident. Film militant bien ficelé, Made in Bangladesh dénonce — au-delà des conditions de travail difficiles — les crispations de la société bangladaise en plein paradoxe sur la place des femmes.

Shimu (Rikita Shimu), 23 ans, a quitté son poste de domestique pour rejoindre une manufacture de textile à Dacca. Lorsqu'une des employées périt dans un incendie au sein de l'usine, la jeune femme convainc ses collègues de créer un syndicat. Elles espèrent ainsi améliorer des conditions de travail de plus en plus dures. Mais les syndicats sont mal vus au Bangladesh et Shimu s'engage sans le savoir dans un long combat semé d'embûches. Malgré les pressions de la direction et la désapprobation inquiète de son mari Sohel (Mostafa Monwar), la jeune femme reste déterminée… au risque de tout perdre.

Made in Bangladesh © Les Films de l’Après-Midi

Étiquette pas éthique

Vérifiez les étiquettes de vos vêtements, il est probable que l'un d'entre eux — minimum — provienne du Bangladesh. Le pays représente à lui seul 60% des habits vendus en Europe. Derrière ce chiffre impressionnant se cachent des conditions de travail particulièrement dures entraînant la mort des employé.e.s pour les cas les plus tragiques. Ils sont 4 millions — dont 85% de femmes — travaillant à bas coût dans les 4 500 ateliers du pays pour ce pan de l'économie qui représente 80% des exportations totales du pays.

La réalisatrice Rubaiyat Hossain ne manque pas de dénoncer cette mondialisation débridée qui court après les marges en mettant la pression sur les ouvriers. Le personnage de Nasima (Shahana Goswami), formée par une ONG militant pour le droit des femmes, explique ainsi à Shimu que le prix de vente définitif d'un article confectionné dans l'usine équivaut à plusieurs mois de salaire. Sur les 30 milliards d'euros générés chaque année par ce juteux commerce du textile, une infime partie revient dans les poches de Shimu et ses collègues. Mais cette injustice — à laquelle le consommateur occidental est malheureusement habitué — n'est pas l'unique raison de la colère des ouvrières. Mal payées, Shimu et ses camarades mettent également leurs vies en danger dans ces usines aux normes vétustes.

Made in Bangladesh © Les Films de l’Après-Midi

Se tuer à la tâche

Avec sa simplicité formelle, Made in Bangladesh se rapproche de l'instantanéité du documentaire et cette volonté de réalisme ne doit rien au hasard. Le parcours de combattante de Shimu est en effet librement inspiré de la vie de Daliya, une ancienne syndicaliste qui a dû lutter pour faire respecter ses droits. Conseillère précieuse, Daliya a notamment formé les comédiennes à la couture et a supervisé les dialogues entre les ouvrières pour qu'ils soient crédibles. Cette collaboration étroite donne au film un ton très direct qui pointe du doigt avec justesse les nombreux blocages de la société bangladaise, dans l'enceinte de l'usine et en dehors. Devant ce constat amer, difficile de ne pas adhérer à l'envie farouche de renverser la table portée par Shimu.

Dès le début du film, l'incendie qui coûte la vie d'une ouvrière est un rappel tragique que la situation des employées du textile au Bangladesh n'est pas qu'une question d'injustice salariale. Ces jeunes femmes qui ne peuvent plus exercer après 30 ans à cause d'un corps meurtri par des gestes répétitifs risquent également leur vie. En 2013, 1130 travailleurs et travailleuses sont décédés lors de l'effondrement du Rana Plaza, un bâtiment abritant plusieurs usines s'est effondré. En dix ans, ce sont 500 ouvrières qui ont trouvé la mort dans des incendies sur leur lieu de travail dans tout le pays. La mort de sa collègue est pour Shimu un signal d'alarme mais les obstacles vont s'accumuler sur sa route.

Made in Bangladesh © Les Films de l’Après-Midi

Syndicat d'école

En janvier 2019, le Bangladesh a été secoué par une semaine de grève menée pour revendiquer de meilleurs salaires. Plus de 50 000 personnes se sont mobilisées dans la banlieue de Dacca lors de cette révolte populaire. Une forte mobilisation qui a fait avancer les choses mais n'a pas empêché les représailles : plus d'un millier de grévistes ont été licenciés au terme du mouvement. Cette tension sociale et économique particulièrement oppressante est omniprésente dans Made in Bangladesh. Pourtant, Shimu ne revendique pas d'augmentation mais juste à être payée sans délai pour les heures effectuées. Pour se faire entendre, la jeune femme n'a pas d'autre choix que de montrer un syndicat. Mais le spectateur va découvrir à ses côtés que le parcours est compliqué, pour ne pas dire impossible.

Dans ce pays où les patrons de l'industrie textile sont très proches de la Ligue Awami, le parti au pouvoir, les droits des ouvriers et ouvrières existent mais il ne sont tout simplement pas appliqués. Le face à face tendu entre Shimu et un bureaucrate du Ministère du Travail ne voulant pas valider son dossier de syndicat symbolise un pays qui, dans les faits, est profondément inégal. Comme les droits de manifester ou de faire grève, les lois du travail sont régulièrement bafouées au Bangladesh. Et comme Shimu le découvre à ses dépens, demander justice requiert beaucoup d'endurance. 

Made in Bangladesh © Les Films de l’Après-Midi

Matriarcat économique, patriarcat culturel

Made in Bangladesh dresse le portrait sans fard d'une société inégalitaire, particulièrement dure avec les ouvrières. Et pourtant, ce sont bien les femmes qui font tourner le pays, dans les usines jusqu'à la tête de l'État. Selon une étude publiée en 2017, le Bangladesh est le pays qui a été le plus souvent dirigé par des femmes avec 23 années cumulées (devant l'Inde, 21 ans). Sheikh Hasina, détentrice du record de longévité à ce poste, est Première ministre depuis 2009. L'opposition et la présidence de l'assemblée sont également menées par des femmes. Malheureusement, cette forte présence de femmes dans la vie politique n'est pas le gage d'une politique réellement protectrice pour les femmes. Rubaiyat Hossain ne se contente pas de dénoncer les injustices dans le monde du travail mais les lie habilement au climat fébrile de ce pays en pleine mutation.

Malgré la présence de femmes dans les plus hautes sphères du pouvoir, la société bangladaise reste paradoxalement très patriarcale. Et, en ces temps de changements, les crispations sont nombreuses. Alors que les femmes prennent leur indépendance en travaillant, des hommes — à l'image de Sohel dans le film — se retrouvent parfois sans travail et vivent grâce aux revenus de leurs épouses. Cette situation renforce une crise de la masculinité latente qui, dans le film, s'exprime par une volonté de contrôle sur le corps des femmes. Lorsque Sohel demande à sa femme d'être "humble" après une crise de jalousie, il ne l'encourage pas seulement à faire profil bas à l'usine. Le lendemain matin, Shimu sort dans la rue avec sur la tête un voile qu'elle ne portait pas jusque là. Le bout de tissu met en scène le paradoxe d'une société où règne une schizophrénie hypocrite vis à vis de l'image de la femme. D'un côté, des publicités à la télévision hypersexualise le corps des femmes et de l'autre un certain discours religieux sur le hijab semble leur laisser peu de choix. Indestructible, Shimu se bat sur tous les fronts à la fois et cela fait d'elle une héroïne terriblement attachante et inspirante.

Bouffée de révolte qui fait du bien, Made in Bangladesh impose la détermination sans faille d'une ouvrière tenace face à un système politico-économique malsain. La couturière face à la mondialisation : le combat est inégal et l'issue de la lutte semble jouée d'avance. C'est exactement ce qui donne envie d'y croire. 

> Made in Bangladesh (Shimu), réalisé par Rubaiyat Hossain, France - Bangladesh - Denmark - Portugal, 2019 (1h35)