« Leaving Las Vegas », romance nihiliste restaurée

« Leaving Las Vegas », romance nihiliste restaurée

« Leaving Las Vegas », romance nihiliste restaurée

« Leaving Las Vegas », romance nihiliste restaurée

Au cinéma le 20 mai 2026

Scénariste alcoolique, Ben arrive à Las Vegas avec l'intention de se saouler à mort. Il y rencontre Sera, une prostituée dont il tombe amoureux. Ensemble, ils s'engagent sur un chemin qu'ils savent sans retour. Romance intoxiquée par l'alcool, Leaving Las Vegas revient sur grand écran pour fêter ses 30 ans dans une restauration 4K sublimant son fatalisme obscur défiant les néons aveuglants de la ville du pêché. L'occasion de (re)découvrir ce drame romantique nihiliste porté par Nicolas Cage et Elisabeth Shue, amants déroutants à l'indulgence mortifère rebattant les cartes du concept de l'amour.

Licencié par la société de production pour laquelle il travaille, Ben Sanderson (Nicolas Cage), scénariste hollywoodien alcoolique, prend la route pour un ultime voyage. Direction Las Vegas, ville emblème du jeu et du vice, où il décide de s’installer pour quelques jours dans un hôtel miteux, le temps de disparaître dans les vapeurs de l’alcool qu’il ingurgite sans discontinuer.

Lors de sa tournée des bars ouverts jour et nuit, Ben rencontre Sera (Elisabeth Shue), une prostituée qui retient son attention. Sera décide de l’héberger chez elle et l’accompagne dans sa déchéance. Une relation intime et fragile se noue entre ces deux âmes à la dérive qui acceptent leur destin et s’acceptent mutuellement, sans jugement.

Leaving Las Vegas © Studio Canal - Dulac Distribution

Désintox en 4K

Leaving Las Vegas est l’une de ses œuvres dont les circonstances de production viennent renforcer le propos, lui procurant une aura particulière. La force de ce récit très simple d’autodestruction réside notamment dans son caractère intime et prophétique. Le scénario du réalisateur Mike Figgis est adapté du roman semi-autobiographique de John O’Brien, lui-même alcoolique. À l’instar de son personnage, l’écrivain tourmenté a choisi une voie sans issue. Deux semaines après avoir signé le contrat pour l’adaptation de son livre, O’Brien se suicide. Le drame plane sur ce film au succès surprise malgré son sujet très pesant.

Après Affaires privées (1990) et Traumatismes (1991), Leaving Las Vegas est le troisième film de Mike Figgis à être restauré numériquement. Un travail effectué depuis le négatif original Super 16, un format au grain particulier que cette restauration préserve fort heureusement. Validée par le cinéaste, cette nouvelle copie numérique conserve le charme discret de la pellicule de cette romance jusqu’au-boutiste. C’est un véritable plaisir de (re)découvrir sur grand écran ses jeux d’ombre et de lumière, symbole perturbant d’un amour assez fort pour accepter une fin tragique.

Leaving Las Vegas © Studio Canal - Dulac Distribution

Sombre éclat

Comme pour l’adaptation de Las Vegas Parano (1995) par Terry Gilliam avec un Johnny Depp halluciné, la ville du pêché est un personnage à part entière de ce film jugé trop « sombre » par les studios qui n’ont pas voulu le produire. La cité du jeu est, selon les points de vue, point de chute, refuge, lieu de travail ou tombeau étincelant. Des facettes contradictoires qui se dévoilent entre ombre et lumière, les deux faces d’une même réalité qui ne cessent de se répondre tout au long du film.

Avec des casinos hostiles au projet, Leaving Las Vegas est constitué d’images qui ont parfois été « volées » selon l’aveu du cinéaste, à l’instar des lumières de la ville capturées sur la pellicule. Un esprit de guérilla cinématographique en phase avec un budget très réduit qui ne permettait pas d’avoir des moyens techniques importants. Cette simplicité poussant à l’inventivité est célébrée rétrospectivement par Mike Figgis, amoureux du néoréalisme italien et de la Nouvelle Vague française.

L’errance des deux amants dans cette métropole du désert est accompagnée par une musique composée par le cinéaste lui-même. Une bande-son jazz atmosphérique sur laquelle Sting pose sa voix pour trois morceaux enregistrés au coin du feu dont on peut entendre les crépitements en tendant l’oreille. Des balades au romantisme nonchalant qui tranchent de plus en plus alors que Ben s’efface progressivement. Sans aller jusqu’à dire qu’il en est l’antithèse, Leaving Las Vegas n’est pas Pretty Woman (1990). Si le spectateur souhaite voir en Sera, la prostituée, le déclic imprévu qui viendra sauver Ben, l’écrivain à la dérive, il doit se préparer à une amère déception. Le pacte entre les deux est clair dès le départ : leur relation n’a de sens que si chacun laisse l’autre vivre sa vie, même si cela signifie la noyer dans le désespoir.

Leaving Las Vegas © Studio Canal - Dulac Distribution

Chute en amants

Histoire d’amour troublante, Leaving Las Vegas bouscule les codes en commençant par la question du sexe omniprésente, thématique renforcée par l’activité de Sera. Pourtant, l’acte charnel entre Ben et Sera se fait attendre. L’auteur n’a tout simplement pas la tête à ça, l’abstinence sexuelle comme écho à son avidité éthylique. Il n’a d’ailleurs pas d’intérêt pour grand chose à part son projet suicidaire de disparition progressive dans l’alcool.

Si le budget du film est compliqué à trouver, le casting est une évidence. Mike Figgis souhaitait Elisabeth Sue dans ce rôle qu’elle accepte dès le départ. Quant à Nicolas Cage, il écrit au cinéaste à la lecture du scénario pour le supplier de ne pas proposer le rôle à un autre acteur. Tous les deux sont remarquables dans ces rôles fragiles entre compassion et fatalisme aux dialogues parfois improvisés.

Pour son incarnation préparée avec Tony Dingman, un « coach en ivresse », lui-même alcoolique, Nicolas Cage remporte en 1996 le Golden Globes et l’Oscar du meilleur acteur. Une prestation à (re)découvrir pour ceux qui ont en tête l’image d’un acteur un peu – beaucoup, parfois trop – exubérant à l’écran pour juger de son véritable talent. L’acteur de Pig (2021) – lire notre critique – et Renfield (2023) – lire notre critique – livre une prestation tout en retenue bouleversante soutenue par la justesse de sa partenaire.

Leaving Las Vegas © Studio Canal - Dulac Distribution

Love and Let Die

Construit sur le constat sans appel que son auteur a malheureusement prouvé dans les faits, Leaving Las Vegas implique qu’il est impossible d’aider quelqu’un qui a un problème d’alcool. À aucun moment, Sera n’essaie de raisonner Ben pour le détourner de son funeste projet. Pas plus que l’écrivain ne tente de « faire sortir » Sera de la prostitution. Si ces deux activités – le sexe tarifé et la consommation excessive d’alcool – planent sur le film, elle sont plus considérées comme des circonstances de leur rencontre qu’un obstacle. Jusqu’à un certain point…

C’est là toute la beauté tragique et le cynisme du film qui nous renvoie à notre conception de l’Amour pour la détourner. Le véritable amour, l’absolu, celui que l’on admire sur grand écran en espérant un jour le vivre « en vrai » avec la même intensité. Et si Ben et Sera avaient raison ? Si cette forme d’amour totalement altruiste était la forme la plus pure de l’attachement ? Ne pas essayer de faire changer l’autre pour l’adapter à nos attentes, l’accepter tel qu’il ou elle est…

Mais évidemment cette conception a un prix. L’arrangement qui unit Ben et Sera est par nature tragique et dérangeant car il associe romance avec la notion de non assistance à personne en danger et au suicide assisté. En tombant amoureux, Ben et Sera acceptent de ne pas interférer dans leurs trajectoires respectives. Telles deux comètes qui se croisent dans le vide glacial de l’univers, ces deux-là ne devaient que se réchauffer furtivement avant de se séparer à jamais. La fragile lueur ainsi produite, désormais restaurée en 4K, n’en est que plus belle.

> Leaving Las Vegas, réalisé par Mike Figgis, États-Unis, 1995 (1h51)

Leaving Las Vegas

Date de sortie
20 mai 2026
Durée
1h51
Réalisé par
Mike Figgis
Avec
Nicolas Cage, Elisabeth Shue, Steven Weber
Pays
États-Unis

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