"Knives and Skin", disparition éthérée

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Un soir, Carolyn Harper, lycéenne dans une petite ville de l'Illinois, ne rentre pas chez elle. Face à l'indifférence générale, trois adolescentes décident de soutenir la mère de la disparue. Conte féministe à l'esthétique arty assumée, Knives et Skin célèbre une sororité bienveillante face à une communauté amorphe. Intrigant, ce film choral misant beaucoup sur la forme a tout pour envoûter le spectateur... ou l'égarer.

Suite à un rendez-vous nocturne avec son petit ami Andy (Ty Olwin), Carolyn Harper (Raven Whitley) est introuvable. Sa mère, Lisa (Marika Engelhardt), est dévastée. Dans cette petite ville sans histoire de l'Illinois, ses appels à l'aide ne rencontrent pas beaucoup d'écho. Impuissante, la communauté semble totalement amorphe face au drame : seules trois adolescentes, Joanna (Grace Smith), Laurel (Kayla Carter) et Charlotte (Ireon Roach), s'intéressent au sort de leur camarade portée disparue. Ensemble, les trois amies vont tenter de soutenir cette mère à la dérive tout en gérant en parallèle leurs familles dysfonctionnelles.

Knives and Skin © Newcity's Chicago Film Project

Perdus pour perdue

Pour son second long métrage, Jennifer Reeder joue avec les limites du vraisemblable et plonge le spectateur dans un univers trouble. La réalisatrice assume l'étrangeté de son univers avec des plans et des fondus très travaillés, baignés dans une palette de couleurs vives dans les tons violet, magenta ou encore cyan. Les lunettes jaune de Carolyn qui s'illuminent d'une étrange lueur fluo, inexplicable et volontairement inexpliquée, symbolisent l'aura de mystère qui flotte sur ce drame adolescent original. Pourtant, sous cet univers pop qui semble parallèle pointe les maux d'une société tristement familière. En prenant ses distances avec le réel, Knives and Skin accentue le grotesque de ses protagonistes à commencer par les parents, totalement paumés. Logiquement, Lisa est la première concernée. Quand elle ne fond pas en larme devant la chorale du lycée qu'elle supervise, elle erre dans la ville portant les habits de sa fille disparue. En quête d'indices, la mère éplorée se rapproche — de façon très curieuse, pour ne pas dire malsaine — du petit ami de sa fille, Andy. Dans la famille Darlington, les choses ne tournent pas très rond non plus : Renee (Kate Arrington), la mère, cache un lourd secret sur fond de trahison. Tandis que chez les Kitzmiller, Lynn (Audrey Francis) a totalement démissionné de son rôle de mère, préférant la douce anesthésie des médicaments à la morne réalité de la vie familiale.

Sur fond de disparition d'une adolescente, Jennifer Reeder dresse le portrait cruel d'une parentalité aux abois, entre impuissance et désintérêt pour sa progéniture. La police, incarnée par Doug Darlington (James Vincent Meredith), n'est pas décrite avec plus de tendresse. Dans la compassion mais totalement inefficace, le policier n'est d'aucun secours pour retrouver Carolyn. Dans cette ambiance pesante, la disparition de l'adolescente est en passe de devenir un fait divers rapidement oublié. Face à ces parents à la dérive, les trois adolescentes incarnent une sorte de stabilité. Soudées, elle soutiennent Lisa dans sa quête désespérée et tentent de faire vivre le souvenir déliquescent de leur camarade de classe. Drame aux penchants surréalistes, Knives et Skin suinte de ce mal-être adolescent, d'autant plus intense au sein d'une petite ville étouffante. Un état des lieux qui a l'originalité d'inverser les représentations habituelles de l'adolescent en crise et de l'autorité parentale réconfortante.

Knives and Skin © Newcity's Chicago Film Project

Film choral(e)

Si la multitude de protagonistes a tendance à brouiller la clarté du propos de ce film choral, la chorale et les scènes chantées viennent mélodiquement structurer ce drame qui manque — délibérément ? — de colonne vertébrale. Exclusivement féminine, la chorale du lycée est un lieu d'expression pour les adolescentes qui échangent pendant les répétitions les dernières informations sur la disparition de leur camarade. Qu'elles reprennent l'incontournable chant revendicatif Girls just want to have fun de Cyndi Lauper ou le plus mélancolique Blue Monday de New Order, les titres donnent des clés sur l'ambition, résolument féministe, de ce drame étonnant. Omniprésente, la musique originale composée par Nick Zinner du groupe Yeah Yeah Yeahs fait plus qu'accompagner le film, elle l'a influencé. Le montage s'est partiellement calé sur les propositions musicales faites par le musicien, renforçant l'idée que la forme est ici primordiale. Lors d'une séquence onirique — que la réalisatrice avoue avoir "volé" au film Magnolia (1999) de Paul Thomas Anderson — où les protagonistes chantent, Knives and Skin plonge brièvement dans la comédie musicale, brouillant les pistes d'un style difficilement définissable. Une couche supplémentaire de surnaturel qui est aussi à analyser ici au sens d'une réalité qu'il faut dépasser par le combat.

Knives and Skin © Newcity's Chicago Film Project

Sisters Are Doin' It for Themselves

La disparition soudaine de Carolyn déclenche chez Joanna, Laurel et Charlotte une prise de conscience farouchement féministe. Les trois amies ne s'identifient que trop bien à cette adolescente qui s'est évaporée sans laisser de trace au sein de la petite communauté. Sous le mystère et l'aspect surnaturel du drame c'est le patriarcat bien concret, étouffant et malsain de la petite ville qui est dénoncé. La disparition de l'adolescente est un symbole, un avertissement. Le signe d'une menace taboue qui n'est jamais nommée au sein de la communauté. Dans le secret des appartements ou des couloirs du lycée, des professeurs font des avances aux adolescentes tandis que d'autres fantasment sur leurs sous-vêtements. Des secrets qui ne paraissent plus tenables pour les adolescentes alors que plane également sur ce drame la notion de consentement et la possibilité de le retirer à tout moment. Dans le labyrinthe des destins qui se croisent dans le film, cette démonstration de sororité militante est d'autant plus exaltante qu'elle est très actuelle.

Knives and Skin © Newcity's Chicago Film Project

À fond la forme

Le contexte de la disparition d'une jeune femme et le parti pris artistique de Jennifer Reeder fait irrémédiablement penser à l'univers de Twin Peaks (1990) de David Lynch. La réalisatrice ne cache d'ailleurs pas que la sortie de Blue Velvet (1986) avait été un choc pour elle même si elle revendique également des liens avec l'œuvre de Todd Haynes, Catherine Breillat ou encore Todd Solondz. Knives and Skin est clairement parcouru par toutes ces influences, quitte à se perdre un peu dans l'importance accordée à la forme. En manipulant tous ces personnages au bord du gouffre — et autant de problématiques, Jennifer Reeder semble au final s'égarer dans le labyrinthe qu'elle a conçu. D'images fortes en symbolismes, Knives and Skin accumule les sensations mais peine à faire émerger un propos définitif de toute cette profusion. Mais ce sentiment de confusion générale — ressenti par la mère de Carolyn — est peut-être après tout le but recherché par la réalisatrice. Malgré cette petite frustration d'un drame un peu trop vaporeux, ce trip étonnant pourrait devenir plus envoûtant à chaque revisite.

Dans ce drame éthéré, le souvenir évanescent de l'adolescente est un symbole plus alarmant que sa disparition énigmatique. Avec des personnages parfois à la limite du grotesque, Knives and Skin force le trait — au risque de perdre le spectateur — pour dépeindre le malaise adolescent sur fond de patriarcat oppressant. Militant et onirique, le résultat charme autant qu'il déstabilise.

> Knives and Skin, réalisé par Jennifer Reeder, États-Unis, 2019 (1h52)