Les clients du Norm’s Diner, un restaurant minable de Los Angeles, relèvent la tête de leurs téléphones et assiettes lorsqu’un homme (Sam Rockwell) vêtu d’une étrange combinaison qui semble faite à partir de matériaux de récupération fait irruption dans la salle. Celui qui ressemble plus à un sans domicile désorienté qu’à un héros prend à témoin l’assistance et affirme venir du futur.
Sidérés, les clients écoutent cet homme menaçant de faire exploser la bombe qu’il porte sur lui raconter qu’il a déjà vécu cette scène à 116 reprises et qu’il cherche à rassembler une équipe pour empêcher que l’intelligence artificielle ne mette en péril le futur de l’humanité. Cette nouvelle combinaison de clients sera-t-elle celle qui permettra à l’humanité d’échapper à sa destinée d’esclave de la technologie ?
Dernier recours
Gore Verbinski est de retour avec cette comédie post – ou pré, selon le point de vue – apocalyptique acerbe et malicieuse qui ajoute une nouvelle corde à l’arc du réalisateur des trois premiers volets de la saga très lucrative Pirates des Caraïbes et du western animé, animalier et oscarisé Rango (2011), aux côtés du fidèle Johnny Deep. Il est aussi le réalisateur du film d’horreur Le Cercle :The Ring (2002) et des plus confidentiels mais néanmoins intéressants The Weather Man (2005) avec Nicolas Cage et A Cure for Life (2006). Autant dire que la curiosité du réalisateur n’a a priori pas de limite. Elle le pousse à se pencher avec ce film au chevet d’une humanité progressivement lobotomisée par les écrans.
Sérieusement absurde, Good Luck, Have Fun, Don’t Die, ironique jusque dans son titre, se devait d’avoir un anti héros à la hauteur de sa vision décalée d’une humanité menée par le bout du nez par la réalité numérique qu’elle a enfantée. Et qui de mieux que l’excellent Sam Rockwell pour incarner ce dernier recours improbable ? Le supposé sauveur de l’humanité tente de monter une équipe dans un climat de confiance mutuelle très relatif, l’opération ayant déjà échoué 116 fois ! L’acteur de 3 Billboards : les Panneaux de la vengeance (2017), Moon (2009) ou encore Jojo Rabbit (2019) – lire notre critique – est le héros équivoque idéal, tiraillé entre défi et dépit.
Que le rôle du héros revienne à ce type obligé de menacer les clients d’une bombe pour capter leur attention et les entraîner dans la périlleuse aventure de sauver le monde – certains d’entre eux sont déjà morts des dizaines de fois – en dit long sur l’avenir désastreux qui attend l’humanité. On a les héros que l’on mérite semble nous avertir le cinéaste dès les premières minutes du film. Et pourtant, ça fonctionne ! Le monologue décousu de l’Homme du futur réussit à convaincre certains clients, nouvelle preuve que la société est déjà en sursis.
Équipe de toc
L’équipe réunie par cet héros du futur est à son image : il constitue son offensive avec ce – et ceux – qu’il a sous la main. Après une centaine d’essais infructueux, il a une petite idée des combinaisons qui ne fonctionnent pas. Reste à trouver celle qui va sauver le monde. Lors de la première partie du film, l’aventure de la petite troupe – il faut déjà réussir à sortir vivant du restaurant – est entrecoupée de flashbacks indiquant le passé des courageux – plus ou moins volontaires – qui s’engagent dans la mission. Leurs parcours dressent le portrait d’un monde pas si éloigné de notre propre réalité.
Couple de professeurs, Mark (Michael Peña) et Janet (Zazie Beetz) sont confrontés à une génération d’élèves zombies qui ont le nez collé sur leur écrans, même pendant les cours. Une attitude addictive comme filiation avec les zombies des films de George Romero et de ses disciples. Pas étonnant que le couple se dévoue pour tenter de faire bouger les choses avant qu’il ne soit trop tard. Pour Susan (Juno Temple), il est déjà trop tard : son fils a été tué lors d’une énième fusillade dans son lycée. Mais l’IA lui promet une résurrection qu’elle a évidemment acceptée. Entre menace et espoir, cette technologie se dévoile d’autant plus dangereuse qu’elle comble nos désirs les plus fous.
Ingrid, interprétée par Haley Lu Richardson vue dans le troublant After Yang (2021) – lire notre critique – et la série White Lotus (2022), est certainement la plus désespérée du groupe. Allergique à la technologie, elle ne supporte pas la présence de téléphones portables ou du wifi qui lui provoquent des saignements de nez. Un véritable handicap dans une société ultra connectée. Symbole de l’esprit ironique qui plane sur le film, son petit ami lui annonce qu’il désire quitter la réalité pour aller vivre dans un jeu vidéo en réalité virtuelle, paradis ludique numérique dont elle est de fait exclue. Ingrid est tellement au bout du rouleau qu’elle doit insister pour rejoindre l’armée de l’Homme du futur.
À peine exagéré
La pertinence du film tient au portrait, à peine exagéré, de notre dépendance croissante à l’IA. Au cœur de la menace, cette révolution numérique est le dernier né problématique d’une industrie de la tech qui nous vend – au sens où nous sommes le produit – une réalité alternative dont l’impact (social, écologique…) est ignoré, comme s’il n’était pas réel. Avec, comme d’habitude, des gouvernements à la traîne avec des lois trop faibles et qui arrivent surtout trop tard face au tsunami d’un outil « offert » – à quel prix ? – au grand public. L’Homme du futur est la figure sacrificielle de notre mauvaise conscience qui a l’intime conviction que l’on fonce vers un désastre.
Un lycée, une fête d’anniversaire et un restaurant… Good Luck, Have Fun, Don’t Die prend le spectateur par la main avec des lieux et des comportements qui sont d’ores et déjà notre réalité. Il suffit d’observer les gens dans les transports ou dans la rue pour constater que notre espèce se déplace désormais la nuque courbée, le regard happé par le téléphone qui transforme les lycéens du film en véritables zombies. Ce quotidien est rendu un plus inquiétant encore par un point de bascule imminent que l’Homme du futur doit éviter à tout prix.
Good Luck, Have Fun, Don’t Die prend ainsi la forme d’une course contre la montre avant que l’IA prenne le contrôle absolu. On peut regretter que l’avertissement prenne la forme difficilement explicable d’un kaijū improbable dans les rues de Los Angeles, incarnation physique de la menace aussi étonnante que déroutante. Mais on comprend l’esprit. L’IA hallucine, elle crée des monstres à partir des données qu’elle ingère ad nauseam. Elle finit par vomir un trop plein informatif déformé, basé sur du contenu qu’elle a elle-même généré. Le cercle fermé consanguin d’un cauchemar auto alimenté.
Pourquoi l’IA ?
Good Luck, Have Fun, Don’t Die, n’est pas un film viscéralement anti IA et encore moins anti technologie mais il interroge notre usage de cet outil au pouvoir et conséquences encore incertaines. Pour Gore Verbinski, l’IA devrait « guérir le cancer » ou, plus original et poétique, qu’elle trouve un moyen de « transmettre notre ADN à travers des trous noirs ». Le réalisateur ne comprend pas qu’on lui confie la partie imaginaire de notre existence. Pourquoi lui demander de composer de la musique ou de créer des histoires, en sachant qu’elle spolie pour cela les artistes existants ? En somme, pourquoi confier à l’IA ce qui fait notre humanité ?
Plus problématique encore, pourquoi se confier à elle ? Le personnage de Susan est à ce titre terriblement évocateur d’une utilisation malsaine. En se reposant sur un fantôme numérique de son fils, la mère refuse le deuil pour rejoindre une réalité alternative terrifiante. Débuté en 2017, le projet du film débarque alors que ces avatars post-mortem sont désormais une dérangeante réalité malgré l’alerte de spécialistes de la santé mentale.
Dans Jurassic Park (1993), le mathématicien Ian Malcom alerte le créateur du célèbre parc aux dinosaures ressuscités : « Tes scientifiques étaient tellement préoccupés par la question de savoir s’ils pouvaient le faire, qu’ils n’ont pas pris le temps de se demander s’ils devaient le faire. » Une réplique qui pointe l’inconscience et l’arrogance humaine plus que jamais d’actualité avec la course en avant de l’IA. La question de l’encadrement de la technologie plane sur le film avec son corollaire : est-il encore possible de faire machine arrière ?
La révolution ne sera pas humanisée
Car, sous le vernis d’une aventure héroïque pour sauver le futur, la comédie grinçante de Gore Verbinski semble particulièrement pessimiste. Le fait que l’Homme du futur confie à l’assemblée qu’il a déjà échoué 116 fois donne le ton de cette mission qui semble impossible. Et lorsqu’un client lui demande pourquoi il n’a pas simplement tué l’inventeur de l’IA, la réponse est sans appel. Dans tous les futurs possibles, l’IA existe, elle est inévitable. La question est de savoir quels garde-fous on lui impose.
Cette lutte du citoyen lambda, appelons le David, contre le Goliath numérique des entreprises de la tech, fait écho à la genèse même du film. Gore Verbinski confie qu’il a eu du mal à imposer ce projet de scénario original face à des studios qui ne plébiscitent que les suites, supposées plus rentables. Rejeté par tous les studios, le film est finalement tourné avec un budget restreint avec un Los Angeles reconstitué en… Afrique du Sud ! Difficile pour un film d’être en compétition avec la loi de l’attention immédiate imposée par l’IA et des réseaux sociaux, sans parler des menaces que les scénarios et acteurs virtuels de l’IA font peser sur le cinéma. Le film porte dans sa production même l’idée que la bataille, s’il n’est pas déjà perdue, va être particulièrement destructrice.
Comédie anxieuse tournant volontairement en boucle, Good Luck, Have Fun, Don’t Die analyse avec malice notre dépendance à un outil qui s’adapte à nos désirs pour créer une réalité déshumanisée. Est-ce que ce film – ou un autre – peut permettre une prise de conscience ? Évidemment que non ! L’IA c’est plus fort que toi, que nous tous, est son message sous-jacent. D’autant plus que l’ennemi avance masqué. Pour Gore Verbinski, l’IA ne va pas chercher à nous tuer. Son constat est bien pire : elle va vouloir que nous l’aimions. Et que pouvons nous faire, fragile foule sentimentale, contre ça ?
> Good Luck, Have Fun, Don’t Die, réalisé par Gore Verbinski, Allemagne – États-Unis, 2025 (2h14)
