Sasha (Eylul Guven), 8 ans, s’installe avec ses parents et ses frères sur l’île de Vancouver à la fin des années 90. À travers ses yeux, cette nouvelle vie semble paisible sous le soleil estival du début de l’été. Mais quelque chose vient troubler ce calme tout relatif. L’installation de la famille est chamboulée par le comportement erratique de Jeremy (Edik Beddoes), l’aîné de la fratrie. Imprévisible, ce frère secret et immature sème le trouble par des paroles et des actes de plus en plus dérangeants qui mettent en danger la cohésion du foyer.
Devoir de mémoire
Pour son premier long métrage, Sophy Romvari qui confie avoir des problèmes de mémoire continue son exploration des souvenirs débutée dans ses courts-métrages avec une histoire familiale intime. Comme pour conjurer le brouillard mémoriel de souvenirs défaillants, Blue Heron met en scène les archives familiales de la jeune Sasha qui sont autant de fossiles d’un passé auquel la petite fille devenue adulte va tenter de donner un sens pour percer le mystère de ce frère à part.
Cette volonté de se souvenir en réunissant des fragments du passé est au cœur du film avec l’idée lancinante qu’il est impossible d’approcher la vérité de ces instants. Vu à travers le regard de la jeune Sasha, Blue Heron adopte un style documentaire volontairement trompeur. Ces images a priori objectives ne sont que des souvenirs contaminés par la perception enfantine d’une jeune fille incapable de saisir la complexité de ce qui se trame sous ses yeux dans le foyer familial. Ces instants de vie épars dont la réalité est reconstruite sont à considérer avec un recul que la cinéaste impose au spectateur.
La mise à distance de ces images documentaires provenant de sources et supports divers – iPhone, vidéos, mémos vocaux, photos – est d’autant plus grande qu’elle agit à plusieurs niveaux. Ces souvenirs passent par le filtre d’un regard d’enfant mais aussi d’une reconstruction mise en scène par la cinéaste qui offre un simulacre de vérité. Une quête de réalisme impossible sur lequel joue avec subtilité ce film qui fait écho au sublime Aftersun (2022) dans lequel Charlotte Wells utilise le même procédé d’une relecture du passé pour y déceler un sens caché qui n’était pas accessible à sa perception d’enfant – lire notre critique.
Le frère mystère
Au cœur de cette enquête intime dans les sources analogiques de son enfance, la cinéaste tente de comprendre qui était ce frère énigmatique. Adolescent quasiment mutique, l’aîné de la fratrie communique peu et passe son temps à dessiner des cartes étranges, cartographie de son monde intérieur. Des routes que lui seul peut emprunter en laissant ses proches, à commencer par ses parents, désemparés face à un repli sur soi que rien ne semble atteindre. Ces cartes sont la seule expression de la « voix » de l’adolescent, indéchiffrable pour ses proches et le spectateur.
Le porte-clé en forme de héron bleu volé à son frère par la jeune Sasha qui donne son titre au film agit comme un talisman auquel se raccrocher au sein de cette incompréhension. Détail subtil, il fait également le lien entre le passé et le présent qui finissent par s’entrecroiser dans le film. C’est aussi un objet concret qui sert de symbole dans cette masse de souvenirs rassemblés qui peinent à offrir une vision cohérente de cet adolescent qui se dérobe au regard autant qu’à l’analyse.
Le décalage ressenti face à ce frère secret fait dévier le film de sa mission d’exploration du passé pour observer comment Jeremy a été perçu à travers les regards des membres de la famille mais aussi de personnes extérieures. Une multiplicité des regards qui ne fait que renforcer le mystère et dévoile le besoin pour chaque proche de comprendre le trouble en espérant un retour à la normale qui s’avère illusoire.
Points de vue
Distant, Jeremy est montré à travers le regards croisés des membres de la famille avec une prédominance de celui de Sasha. Dans un coin de la pièce ou derrière une fenêtre, elle assiste aux conversations de ses parents désemparés. Fantôme incarné, Jeremy est là sans participer réellement à la vie de famille ou, lorsqu’il le fait, il sème le chaos. Et lorsque la police le ramène au domicile les mains dans le dos, entravées par des menottes, pour avoir volé dans un magasin quelque chose dont il n’avait pas besoin, l’incrédulité est totale face à ce comportement inexplicable.
Pour explorer la question du pourquoi, la cinéaste dynamite le regard documentaire qu’elle a établi. Sophy Romvari ajoute un niveau à ce puzzle dont les pièces ont du mal à s’imbriquer. De façon assez déroutante, Blue Heron pulvérise le regard documentaire fragmenté pour faire intervenir Sasha adulte (Amy Zimmer), alter égo de la cinéaste, en tant que spectatrice dans les souvenirs. Une confrontation étonnante qui a l’aspect d’un voyage dans le temps mais qui est surtout un moyen d’observer les tentatives d’analyse de Jeremy.
Avec ce procédé de mise en abîme, Blue Heron prend du recul face au désarroi de la famille. Cette mise à distance permet également à Sophy Romvari de dépasser sa colère et sa frustration face à ce frère inconnu. Sasha adulte enquête ainsi sur ce qui a pu arriver à son demi-frère Jeremy comme un complément aux archives que le film nous fait vivre à travers les yeux de Sasha enfant. Elle interroge notamment des travailleurs sociaux qui ont suivi la famille dans les années 90 en espérant une parole médicale rassurante. L’une d’elle devient une projection de Sasha/Sophy Romvari pour tenter de savoir ce qui aurait pu être fait pour atteindre Jeremy et briser son isolement.
En faisant « entrer » Sasha dans ses propres souvenirs, Blue Heron déroute en confrontant un présent analytique aux vestiges d’une mémoire parcellaire et subjective. C’est toute la force poétique de ce film qui cherche, entre nostalgie et culpabilité, une réécriture de l’histoire impossible se heurtant sans cesse au mystère d’une altérité pour toujours insondable.
> Blue Heron, réalisé par Sophy Romvari, Canada – Hongrie, 2025 (1h30)