Pectoraux et abdominaux saillants, Jim Parfait (Alex Ramirès) est la star incontestée de la scène gay parisienne sur les réseaux. Adepte de la salle de musculation, l’influenceur est un digne représentant de la communauté des Gym Queens, ces hommes gays pour qui l’apparence est une part importante de leur personnalité – trop, assurément. Reclus dans un placard, au sens propre comme au sens figuré, Lucien (Jérémy Gillet), jeune gringalet d’une vingtaine d’années, fantasme sur son idole Jim mais n’arrive pas à s’assumer.
Lorsque Jim apprend qu’il est atteint de l’Hétérose, virus mystérieux qui transforme les hommes gays en hétérosexuels, son existence est bousculée. Tout le monde lui tourne le dos à l’exception de son dernier follower, le timide Lucien. Réunis par les circonstances, Jim et Lucien débutent une quête pleine de danger pour empêcher l’extinction de l’homosexualité, rien que ça !
La menace fantôme
Connu pour sa production de séries, notamment Les Kassos (2013-2021), gros succès diffusé sur Canal+ mettant en scène de façon déjanté des figures de la culture populaire chez un travailleur social, le studio Bobbypills se lance avec Jim Queen dans son premier long métrage. Derrière ce projet écrit à 8 mains – plus il a de mains, plus c’est bien -, les deux co-réalisateurs, Marco Nguyen et Nicolas Athané, issus de l’école des Gobelins, ont tous les deux travaillé comme animateurs sur Le chat du rabbin (2011) de Joann Sfar. Marco Nguyen a été animateur sur Ernest et Célestine (2012), Le grand méchant renard (2017) – lire notre critique – et Le sommet des Dieux (2021) – lire notre critique. Il a également été assistant réalisateur de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec sur Les hirondelles de Kaboul (2019) – lire notre critique.
Animateur pour des jeux vidéos, Nicolas Athané est le co-scénariste des séries animées Mr Flap, l’histoire d’un homme qui a littéralement une tête de cul, et de Peepoodo, programme d’éducation sexuelle très décomplexé pour les plus de 18 ans. Ces deux séries sur lesquelles a également travaillé Brice Chevillard, scénariste pour Jim Queen, donnent une idée du ton de ce nouveau projet qui n’a pas froid eux yeux lorsqu’il s’agit d’explorer les fétiches de la communauté gay. Scénariste pour la télévision, Simon Balteaux est le quatrième compère qui apporte ses talents d’écriture à cette folle histoire de contamination hétérosexuelle.
L’idée d’une menace planant sur la communauté gay a été inspirée à Marco Nguyen, organisateur de soirées afterworks LGBTQIA+ très populaires à Paris comme La Vendredix, par un manque selon lui de représentation dans les projets queers sur les écrans. Rejoint par Simon Balteaux, ils ont imaginé cette épidémie comme prétexte à décrire la diversité du milieu gay parisien avec des vannes sans filtre sur la flamboyance mais aussi les travers du milieu. Une ambiance décomplexée confirmée par Nicolas Athané et Brice Chevillard qui citent comme référence The Rocky Horror Picture Show (1975) de Jim Sharman, comédie musicale culte où l’outrance et le surjeu – celui de Tim Curry en tête – est une irrésistible promesse de lâcher prise.
Drôle de contexte
Considéré au départ par ses créateurs comme un farce assez innocente, Jim Queen a pour but initial de s’amuser des clichés de la communauté gay en regard de ceux des mâles hétéros. Derrière ce concept, la stratégie queer de la réappropriation qui détourne le stigmate. Les gays contaminés deviennent ainsi des « hétéropos », un terme qui fait écho aux discriminations infligées aux personnes séropositives. Face au virus, un mouvement nommé la Gaystapo avec à sa tête le redoutable Mister Leather (Fabrice Petithuguenin) tente d’inverser la tendance en forçant les malades contaminés à redevenir gays en les enfermant dans des sarcophages arc-en-ciel lugubres.
Le spectre du VIH n’est évidemment pas loin dans la convocation de ces imaginaires qui renversent une réalité angoissante et stigmatisante. Avec ces clins d’œil, Jim Queen dénonce habilement des réalités traumatisantes : les thérapies subies par les personnes séropositives mais aussi la folie des thérapies de reconversion, interdites en France depuis 2022 mais qui restent un sujet de préoccupation. Mais c’est bien le contexte actuel qui donne une profondeur inattendue au film et fait planer une réelle inquiétude sur ces questionnements sociaux à l’esprit frondeur et bon enfant. Depuis la mise en branle du projet, la société a évolué en faisant mentir l’idée que nous allons naturellement vers une société toujours plus tolérante et apaisée sur la question de l’acceptation de chacun.
Jim Queen sort en effet dans le contexte tendu d’une intolérance tenace qui prend parfois la force de violences décomplexées comme l’indique le dernier rapport sur la criminalité anti-LGBT. Expulsion des trans dans une armée américaine plus masculiniste que jamais sous les ordres de Trump, loi réprimant très sévèrement l’homosexualité au Sénégal… Les exemples sont nombreux jusqu’au récent meurtre homophobe de Noham, 19 ans, à Metz. Un drame passé assez inaperçu dans les médias, effacé par les autres horreurs que sont les affaires Lyhanna et Patrick Bruel. À son corps défendant, Jim Queen est, malgré – ou grâce à – ses blagues potaches, une réponse politique dans ce climat de tension. Une invitation à se détendre d’autant plus efficace qu’elle cible très bien son sujet en se moquant de tout le monde.
Tolérance héros
Avec ses références aux lieux gays cultes de la capitale, Jim Queen ne cherche pas à généraliser les expériences. Ses créateurs – deux homos et deux hétéros, un équilibre de points de vue qui se retrouve dans le film – assument de parler de ce qu’ils connaissent : le milieu gay parisien en prise avec l’hétéronormativité. Si le spectre parisien est évidemment réducteur, il permet surtout une grande franchise et justesse car les auteurs se moquent avant tout d’eux-mêmes, avec une drôle de lucidité. Lorsque Lucien pénètre enfin dans sa première soirée gay, la drag queen Glamydia (Harald Marlot) le met ainsi en garde : sur le dancefloor il n’y a que le « G » de LGBTQIA+.
Ce choix délibéré de se focaliser sur les gays parisiens n’empêchent pas un tour d’horizon assez exhaustif des sous communautés en présence. Lucien découvre ainsi la fragmentation des gays à travers de multiples ramifications, toutes avec leurs spécificités : les gym queens dont Jim est une caricature tout en muscles, les twinks dont le frêle Lucien apprend qu’il est un parfait exemple, les bears représentés par de vrais ours anthropomorphes, les loutres, les fetishs, les kiffeurs, les drag queens… Là encore, Glamydia éduque Lucien et le spectateur : toutes ces communautés ne sont pas forcément bienveillantes entre elles ni avec le reste du spectre LGBTQIA+.
Jim est d’ailleurs présenté comme un égocentrique obnubilé par son physique qui méprise Lucien lors de leur rencontre. La quête de Jim et Lucien est aussi un symbole de communion de l’ensemble des composantes et un appel à la tolérance pour affronter l’ennemi commun de l’Hétérose. Cette idée de se rassembler plane sur l’ensemble du film tout en évoquant de nouvelles pratiques qui font écho à la menace du SIDA au début des années 80. Ainsi les chemsexeurs sont caricaturés en zombies dans une scène dérangeante qui fait rire jaune et alerte des risques de cette pratique.
Satire dans tous les sens
Au-delà des vannes parfaitement délivrées, Jim Queen séduit par le fragile équilibre que cette satire atteint en se moquant aussi bien de la communauté gay parisienne que des héteros. Si les gays s’affrontent dans un karaoké endiablé sur l’inévitable Sous le vent du duo Céline Dion et Garou, les homos contaminés par l’Hétérose ressentent un impérieux désir de lancer une queue leu leu. Pire, en plus d’être attirés par les femmes, ils commencent à comprendre les règles du foot ! Si les vannes se basent sur des clichés, la pilule passe car personne n’est épargné et cette volonté de se moquer qui titille parfois le graveleux reste toujours bienveillante.
De vanne en vanne, Jim Queen dédramatise et tourne en dérision des sujets qui démontent les queerophobies et interroge l’hétéronormativité. Les questions du culte du corps, de l’âgisme ou encore du classicisme sont évoquées à travers la confrontation de Jim et Lucien. Sans jamais tomber dans l’aspect moralisateur, la comédie met également au centre du récit une réalité qui semble actée : le basculement à l’extrême droite d’un pays entier. Une dérive incarnée par la détestable Christine Bayer (Elisabeth Wiener), mère de Lucien et Ministre de la Santé. Celle qui a un portrait de Jean-Marie Le Pen accroché au mur est affublée d’un nom qui évoque autant Christine Boutin que le laboratoire Bayer impliqué dans le scandale du sang contaminé.
Ce personnage ridicule qui juge l’homosexualité « contre nature » et souhaite marier Lucien avec l’une de ses cousines – coucou Christine B. ! – est probablement l’aspect le plus percutant du propos politique latent. Car, comme l’ensemble du pays, une partie non négligeable de la communauté LGBTQIA+ a déjà ou va voter pour cette extrême droite « dédiabolisée » qui ne fait plus peur. Les aventures loufoques de Jim et Lucien rappellent au passage que malgré la mise ne avant de responsables gays du parti à la flamme sur les plateaux télés, l’extrême droite continue dans les faits à s’opposer aux lois permettant une véritable égalité.
Comédie sans filtre qui va jusqu’à faire parler une prostate, Jim Queen est une exploration joyeusement foutraque et irrévérencieuse de la scène gay parisienne pourfendant les clichés en se moquant autant d’une communauté qui se regarde le nombril que d’une « normalité » étouffante. Un chaos sexy et délirant qui fait d’autant plus du bien qu’il permet de détendre une atmosphère plombée par des divisions encouragées par les petites hypocrisies politiques.
> Jim Queen réalisé par Marco Nguyen et Nicolas Athané, France, 2026 (1h25)






