La tête tournée vers les étoiles, Céleste rêve de conquérir au jour cette immensité qui la fascine tant. Pour devenir astronaute comme sa mère, le jeune fille peut compter sur son meilleur ami, un robot qui l’accompagne depuis son enfance et l’aide à développer ses compétences scientifiques.
Devenue adulte, Céleste embarque pour sa première mission interstellaire et laisse derrière elle son robot. Seul sur Terre, celui qui l’a élevée doit faire face à sa solitude et à un sentiment d’inutilité pendant que sa protégée affronte des dangers imprévus à l’autre bout de la galaxie. Malgré la distance, les souvenirs communs de Céleste et de son robot leur donneront le courage et la force d’affronter leur quotidien pour pouvoir se retrouver.
DJ et plus par affinités
Artiste touche-à-tout, le canadien Kid Koala, de son vrai nom Eric San, officie en tant que DJ en boîte de nuit lorsqu’il est découvert en 1995, à tout juste vingt ans, par le patron du label Ninja Tune et l’un des musiciens du duo Coldcut. Après des remixes et un premier album, Carpal Tunnel Syndrome en 2000, il rejoint le supergroupe de hip-hop Deltron 3030. DJ « turntablist », Kid Koala mélange les samples et les influences sur ses platines mais ses intérêts dépasse le domaine musical. En 2003, il publie une bande dessinée de 350 pages qui accompagne son deuxième album Some of My Best Friends Are DJs.
Présent notamment sur des albums de Gorillaz ou encore Dan The Automator, le musicien canadien a produit une série d’albums intitulés Music To Draw To, passerelle naturelle de passion pour la musique et le dessin. En parallèle de ses différents projets, Kid Koala est présent sur la bande originale de films comme Scott Pilgrim vs. the World (2010), Looper (2012) ou encore Baby Driver (2017).
De la BD à l’écran
Avec ces expériences cinématographiques, l’adaptation sur grand écran d’un de ses projets est naturellement venu titiller celui qui est également producteur de théâtre et artiste visuel. Son premier long métrage d’animation s’inspire de son roman graphique Space Cadet qui raconte l’histoire d’une jeune fille passionnée par l’espace, éduquée par un robot dans un futur que l’on imagine pas si éloigné.
Publié en 2011, Space Cadet était accompagné d’un CD joint au roman graphique. Une association image et musique qui en fait une sorte de « film muet » selon Kid Koala. Lors de la tournée de concerts pour accompagner la sortie du livre, une productrice décèle le potentiel d’un film d’animation et met en lien Kid Koala avec la scénariste Mylène Chollet qui a enrichi l’histoire originale sur les thématiques du temps qui passe, de l’amitié et du passage de relais entre générations.
Pour cette bascule sur grand écran, le dessin original en noir et blanc réalisé sur planche à gratter laisse sa place à un design en 3D et couleurs. Un graphisme simple et efficace qui joue sur la subtilité des mouvements pour donner vie aux personnages et une présence humaine troublante au robot de Céleste, le tout en l’absence de paroles.
No comment
L’Odyssée de Céleste fait le pari réussi d’un film d’animation muet uniquement accompagné par la musique. Un choix logique pour le musicien qui est aussi motivé par un souhait d’universalité. Kid Koala confie avoir été fasciné par Les Temps Modernes (1936) de Charlie Chaplin, œuvre intemporelle découverte en famille alors qu’il avait environ 7 ans. Devant l’écran de télé familial, le petit garçon est accompagné de ses parents et grand-parents, tous réunis et captivés par les mésaventures du célèbre vagabond en prise avec une société industrielle déshumanisante.
Sans dialogues, l’odyssée spatiale de Kid Koala renoue avec la poétique du film muet porté par la seule musique et l’expressivité de ses personnages. Un choix qui fait écho à la première partie de WALL-E (2008), chef d’œuvre du genre dont le petit robot collecteur de déchets est un cousin lointain de celui de Céleste. Tous deux abandonnés sur Terre, pour des raisons bien différentes, ils possèdent la solitude en partage.Le musicien a évidemment composé la bande son qui vient compléter une bande originale qui s’inspire de chansons de jazz classiques réimaginées.
Pour enrichir l’univers musical du film, Kid Koala fait appel à des artistes qu’il admire et des collaboratrices fidèles, Karen O des Yeah Yeah Yeahs, Mariana « Ladybug » Vieira de Digable Planets ou encore Emiliana Torrini. Ces collaborations offrent au film un écrin tendre et nostalgique à l’image de la relation à distance entre Céleste et son robot, unis par leurs souvenirs. Des tonalités jazz qui se font mélancoliques mais accompagnent aussi l’aventure mouvementée de l’astronaute en prise avec des plantes dansantes extraterrestres ou encore des méduses de l’espace.
L’ennui et l’aventure
Entre la solitude du robot et les aventures spatiales de Céleste, le premier film de Kid Koala suit deux destinées en parallèle, l’ennui domestique en écho aux frissons de la découverte interstellaire. Alors que l’immobilité devient peu à peu pesante pour le robot privé d’aventure, il est relié à Céleste par des souvenirs communs qui sont au cœur de ce conte qui éloigne les deux amis pour mieux révéler les liens qui les unissent.
Compagnon de route fidèle, le robot est pour Céleste l’incarnation d’une parentalité de substitution – le père de Céleste est totalement absent, sa mère astronaute très peu présente – qui est source d’éducation pour l’enfant. C’est avec son ami robot que Céleste réalise ses premières expériences scientifiques. Resté seul dans la maison où Céleste a grandi, le robot doit s’occuper. Alors que ses systèmes vieillissent, il se sent peu à peu dépassé par un monde qui continue d’évoluer sans lui. Une mise en scène douce-amère du spleen robotique qui s’avère étonnamment touchante.
Space Cadet, le livre dont est tiré le film, a été écrit par Kid Koala dans une période particulière de sa vie. Sa grand-mère venait de mourir et sa première fille allait venir au monde. L’Odyssée de Céleste est parcouru par cette sensation d’un temps qui semble ralentir – l’ennui et la déconnexion progressive du robot – confronté à celui de la découverte qui semble toujours trop court – l’exploration spatiale aventureuse et émerveillée de Céleste. Entre la maison familiale et le vaisseau spatial, deux relations au temps qui passe s’entremêlent dans le film, reliées par la mémoire.
Les souvenirs en héritage
Ce qui fait l’originalité et la poésie du film ne se trouve ni dans la maison d’enfance de Céleste ni dans ses exploits spatiaux mais dans la puissance des souvenirs partagés. Une mémoire pour deux qui permet à chacun de faire face à la séparation. Pour lutter contre la solitude et le sentiment de ne plus servir à rien, le robot se réfugie dans diverses activités mais ce qui le sauve de la déprime sont les souvenirs plein de tendresse et de complicité de l’enfance de Céleste. Archétype du parent qui doit laisser partir sa progéniture, le robot se rassure en pensant sa mission accomplie, faisant mentir au passage le dicton « loin des yeux, loin du cœur ».
À des millions de kilomètres de la Terre, Céleste est en prise avec une mission périlleuse sur une planète dangereuse. Heureusement, les leçons qu’elle a apprises auprès de son robot lui permettent de survivre. Ainsi les souvenirs ont deux fonctions vitales dans le film : ils permettent au robot de ne pas sombrer alors que sa volonté d’exister est remise en cause et sont pour Céleste une source de courage et d’ingéniosité face aux menaces. Un carburant mémoriel qui sauve la vie.
Au-delà de la distance et du temps, L’Odyssée de Céleste rend un tendre hommage à l’enfance dans un récit d’apprentissage qui interroge avec poésie le temps qui passe. Une célébration de l’héritage entre générations, humaine ou robotique, qui se console de la perte inéluctable avec la chaleureuse idée d’un lien mémoriel qu’aucun danger intersidéral ne peut anéantir.
> L’Odyssée de Céleste (Space Cadet), réalisé par Kid Koala, Québec, 2025 (1h26)