Formé à la prise de vue par son père, Jacques a sept ans lorsqu’il commence à prendre des photos tout seul. Le jeune garçon qui considère son appareil comme un jeu est fasciné par les possibilités de l’appareil stéréoscopique. Avec lui, il capte des milliers de moments suspendus en trois dimensions : la grâce fugitive des passantes, les tentatives de s’élever dans les airs de son frère aîné ou encore les cascades de ses cousins. Il fige ainsi sur ces photos d’une vitalité saisissante les instants de bonheur d’une vie familiale insouciante.
Longtemps, ces clichés stéréoscopiques considérés comme un passe-temps par leur auteur qui se déclarait artiste-peintre ne sont vues par personne. Leur découverte tardive – elles sont exposées pour la première fois en 1986, l’année de sa mort à 92 ans – complètent l’œuvre de Jacques Henri Lartigue, grand photographe amateur ayant pris plus de 120 000 photos dans sa vie.
Clichés cachés
Le documentaire La vie en relief célèbre le travail en 3D de Jacques Henri Lartigue à l’occasion des 40 ans de sa disparition. Il est précédé du court métrage Stéréodrome, également réalisé par Denis Gaubert, qui revient sur l’invention du procédé et ses multiples usages. Une introduction technique parfois un peu scolaire qui a l’avantage de rappeler l’ancienneté de la vision en relief qui faisait déjà sensation sous le Second Empire.
Réalité virtuelle avant l’heure, les clichés stéréoscopiques créaient l’illusion d’une profondeur de champ rapidement adoptée par le public grâce à une démocratisation technique. Portraits familiaux, images scientifiques, exploration de paysages exotiques et – évidemment – pornographie, le procédé donne de l’ampleur aux images en laissant notre cerveau recréer de la profondeur à partir de deux images aux prises de vue décalées. Cette volonté de capter le réel tel qu’il est fascine particulièrement le jeune Jacques.
Passionné de photographie, le chef opérateur Denis Gaubert plonge avec ce premier long métrage documentaire dans les 5000 images stéréoscopiques prises pendant 25 ans par Jacques Henri Lartigue. Garanti sans I.A., le projet a nécessité un long travail de sélection et de restauration de 323 images en prenant soin de rendre à l’écran l’effet de relief d’origine de la photo stéréoscopique pour le spectateur muni de lunettes 3D.
Extraordinaire banalité
Les images retenues par Denis Gaubert permettent de s’immerger dans cet effet stéréoscopique capturant le quotidien d’une famille aisée à l’aube du XXème siècle. Une Belle Époque qui porte bien son nom tant l’insouciance irradie de ces clichés. Jacques, son frère Zissou, de quatre ans son aîné, leurs proches et amis sont ainsi immortalisés sur ces clichés s’adonnant aux plaisirs de la natation, de la course automobile ou encore à la conquête du ciel, l’obsession de Zissou.
Une existence à l’abri des contraintes matérielles qui permet aux deux frères de s’adonner à leur hobbies sans se préoccuper du lendemain, confortablement protégés par la fortune paternelle. Jaques s’amuse à capter, en amateur mais avec un œil expert, les activités de ses proches dans une version archaïque mais saisissante de l’effet « bullet time » popularisé par la saga Matrix. Le saut de sa cousine surnommée Bichonnade au-dessus d’un escalier extérieur illustre à la perfection la joie insouciante et l’efficacité visuelle de ses clichés.
Pour mettre en perspective ces clichés, Milo Machado-Graner, jeune acteur révélé dans Anatomie d’une chute (2023) de Justine Triet, prête sa voix au photographe. Le cinéaste a pu s’appuyer sur les journaux intimes de Lartigue et les descriptions des photos où il consignait tous les détails : date, personnes, contexte… Dans ses agendas, le jeune photographe amateur décrit également ses journées, quasiment heure par heure. Une mine d’or pour incorporer au film des citations et reconstituer l’histoire d’une famille bourgeoise sur laquelle planent des ombres, au détour de la profondeur de champ des clichés.
Vocations contrariées
L’argent contribue au bonheur mais ne protège pas de tout. Si Jacques échappe à la mobilisation pour cause de santé, avec l’aide d’un père protecteur, le conflit s’invite dans le film en négatif, par ce qui n’est pas visible. Seuls les moments de bonheur sont immortalisés mais les drames cachés laissent des traces. Ainsi Oléo, cousin de Jacques, s’écroule au combat en 1914, seulement treize jours après la Mobilisation Générale. Robert Ferrand, ami d’enfance de Jacques, serait, dit-on, « mort de peur ».
Ces ombres viennent ternir l’insouciance ambiante d’autant plus que le déclassement social guette. La famille Lartigue s’enfonce progressivement dans la ruine. Mais, au-delà de la lente décadence financière qui touche la famille, c’est la thématique de vocation ratée qui plane sur cette histoire d’amateurs passionnés. Passé à la postérité comme un grand photographe, Jacques Henri Lartigue ne s’est jamais considéré comme tel, pour preuve cette déclaration sans ambiguïté : « Je ne suis pas photographe, seulement quelqu’un qui, pour son plaisir, a pris des photographies toute sa vie… ».
Jacques se rêvait en effet artiste-peintre, considérant la photographie comme un passe-temps. Il est assez ironique qu’après 40 ans à survivre en tant que peintre, Lartigue se révèle comme photographe pendant les 30 dernières années de sa vie, essentiellement grâce aux photos prises lors de sa jeunesse. En miroir, son frère Zissou, inventeur fasciné par le pionnier de l’aéronautique Alberto Santos-Dumont, est photographié dans ses tentatives de conquérir le ciel. Les instantanés d’une vocation qui ne décollera jamais. Aucun des frères ne réalisera véritablement le rêve qu’il s’était fixé.
Plongée saisissante dans les clichés stéréoscopiques de Jacques Henri Lartigue, surnommé « le photographe du bonheur », La vie en relief donne à voir l’insouciance de la Belle Époque à travers une profondeur de champ qui offre à ces archives une modernité saisissante. Un hommage ludique à un amateurisme virtuose qui est d’autant plus touchant qu’il est considéré comme un simple jeu qui tente de capturer un réel décidément fugace, même en trois dimensions.
> La vie en relief réalisé par Denis Gaubert, France, 2026 (1h28)