« Silent Friend », l’immuable sérénité de l’hêtre

« Silent Friend », l’immuable sérénité de l’hêtre

« Silent Friend », l’immuable sérénité de l’hêtre

« Silent Friend », l’immuable sérénité de l’hêtre

Au cinéma le 1 avril 2026

Dans un jardin botanique, un vieil arbre observe silencieusement son environnement. Pendant plus de deux cent ans, les destins de trois personnages se croisent avec pour témoin discret cet arbre en marge du temps qui passe. Œuvre à la poésie concrète, Silent Friend est, au-delà de l'hommage au mystère fascinant de la nature, une invitation à embrasser une nouvelle temporalité. Un voyage paisible, envoûtant et accessible qui redonne de la sève à l'expression « expérience de cinéma ».

En 1908, la jeune Grete (Luna Wedler) lutte pour trouver sa place dans un milieu scientifique très masculin qui la prend de haut. Dans les années 70, Hannes (Enzo Brumm) se passionne pour le monde des plantes pour se rapprocher de celle qui fait vibrer sa corde sensible. En pleine pandémie du Covid, le professeur Tony Wong (Tony Leung Chiu-wai) se retrouve isolé du monde, bloqué sur le campus où il enseigne. Spécialiste des nouveau-nés, il est intrigué par un arbre centenaire, un ginkgo biloba majestueux dont il tente de percer les mystères. Tous évoluent autour de ce même arbre qui traverse le temps.

Silent Friend © Pandora Film – Galatée Films – Inforg-M&M Film – Arte France Cinéma - KMBO

Biopic d’un arbre

Ildikó Enyedi est une réalisatrice hongroise dont les films se font désirer – Silent Friend est son 7ème film seulement en près de quatre décennies. Ces histoires croisées qui ont pour tronc commun un arbre qui défie les époques pourraient facilement être réduites au terme de fable écologique invitant l’Homme à prendre conscience de la beauté de la nature qu’il se doit de préserver. Mais la cinéaste détourne cette attente dès les premières secondes en imposant des images et un environnement sonore – à découvrir sur grand écran – qui dépasse la simple contemplation d’un arbre qui est tout sauf un alibi facile pour relier trois destins très différents.

Sans chercher à imposer une leçon écologique, l’histoire sur le temps long de cet ami mystérieux et mutique qui trône dans un jardin botanique allemand est avant tout une invitation à une temporalité alternative. Et quoi de mieux qu’un ginkgo biloba – l’arbre surnommé « fossile vivant » est une femelle apprend-t-on en cours de film –  pour incarner le temps qui passe ? En traversant les décennies et les vies des trois protagonistes, l’arbre impassible incarne cette altérité immuable qui donne le vertige du temps qui passe et de notre propre finitude. Avec des séquences qui ne cessent de nous balader autour de l’arbre et à travers les décennies, Silent Friend offre un écrin suspendu dans le temps, un agencement fragile qui invite à se poser pour observer l’indicible.

En adoptant dès les premières minutes la vision de l’arbre – Tony est aperçu à travers les feuillages, notre regard épousant la « vision » de l’arbre – Ildikó Enyedi se détache de notre temporalité moderne, polluée par l’instantané des scrolls infinis et des likes sociaux. Comme le temps, le récit, dans sa forme habituelle, semble suspendu. La réalisatrice ne cherche pas à connecter artificiellement les trois époques avec des transitions signifiantes. Les vies se déroulent selon leur propre logique, dans l’ombre de cet arbre énigmatique. Ce parti pris libérateur insuffle au film la sérénité d’une œuvre composée comme une symphonie sensorielle qui remet en cause notre réalité égocentrée.

Silent Friend © Pandora Film – Galatée Films – Inforg-M&M Film – Arte France Cinéma - KMBO

Sujet d’études

Silent Friend débute avec le professeur Wong évoquant devant ses étudiants la notion de conscience diffuse. Pour l’illustrer, il donne l’exemple de la « conscience-lanterne » des bébés. Alors qu’un adulte se concentre sur une partie de ce qu’il perçoit, le nouveau-né tente d’absorber toutes les informations qui l’entourent. Ce qui peut donner à son visage une expression hallucinée comme s’il était sous drogues souligne malicieusement le professeur. Cette introduction scientifique est une invitation au lâcher prise : à accepter l’énigme qui se cache derrière ce qui n’est pas compréhensible et accueillir une perception différente.

Si des plans d’ondes hypnotiques permettent ce lâcher prise, Silent Friend ne joue pas sur cet aspect psychédélique des images. Le sentiment d’une temporalité différente traverse les trois récits avant tout à travers une solitude partagée entre l’arbre et les protagonistes. Pour Tony, son isolement correspond à l’épidémie de Covid. Il se retrouve seul – ou presque, Anton (Sylvester Groth) un gardien de l’université méfiant observe ses expériences d’un œil suspicieux – et décide de tenter de percer le mystère du ginkgo biloba. Avec l’aide à distance d’Alice, une chercheuse spécialiste des arbres incarnée par Léa Seydou, Tony branche des capteurs sur les feuilles et le tronc de l’arbre comme il l’a fait sur des bébés en quête d’une nouvelle forme de communication.

Plongé dans les résultats de ses expériences, le professeur se rapproche du gardien méfiant qui ne parle pas anglais, malgré la barrière de la langue. Le film tourne autour de cette idée d’une solitude bousculée par la curiosité. Le segment qui se déroule en 2020, en pleine pandémie, fait écho à cette nouvelle perception de la réalité qui a percuté un monde qui s’est mis d’un coup à l’arrêt. Pour Tony, il est question de se mettre sur pause mais sans contrainte cette fois-ci, pour écouter ce qui peut surgir d’un silence apparent.

Silent Friend © Pandora Film – Galatée Films – Inforg-M&M Film – Arte France Cinéma - KMBO

Amoureux d’une belle plante

Dans le film, chaque personnage cherche sa voie. Hannes est un jeune homme timide plus à l’aise lorsqu’il est plongé dans les livres de Goethe ou Rilke que lorsqu’il doit interagir avec ses contemporains. En quête d’indépendance, le jeune homme n’est pas assez anticonformiste en ces années 70 pour être considéré dans le coup. Amoureux, il accepte de prendre soin d’un géranium cultivé et étudié par Gundula (Marlene Burow), l’étudiante qui fait battre son cœur. Seul avec la plante, il se surprend à s’intéresser peu à peu à la machine connectée à ses feuilles. Et si le drôle de dispositif permettait de communiquer avec la plante ?

Inspirée de l’expérience menée dans les années 60 par Cleve Backster, un ancien agent de la CIA qui avait branché les électrodes de son détecteur de mensonges sur son Dracena, le dispositif scruté par Hannes est un écho lointain et archaïque à l’expérience de Tony. Ils ont le même but, déchiffrer en temps réel les infimes signes de vie du végétal et être capable de communiquer avec une forme de vie dont les voies semblent impénétrables.

Silent Friend offre une version plus terre à terre mais tout aussi poétique de l’expérience vécue actuellement dans les salles obscures par Ryan Gosling, astronaute perdu dans l’immensité spatiale, dans l’enthousiasmant Projet dernière chance (2026). Plante, arbre ou extra-terrestre qui ressemble à une pierre, les deux films se rejoignent sur cette quête d’une communication a priori impossible qui remet en question notre façon d’appréhender notre environnement.

Silent Friend © Pandora Film – Galatée Films – Inforg-M&M Film – Arte France Cinéma - KMBO

Clichés non instantanés

Chaque segment est filmé en lien avec l’époque : le 16 mm pour Hannes et son géranium, pour Tony le numérique moderne qui s’avère très utile pour découvrir l’infiniment petit. Logiquement, l’épisode consacré à Grete qui se déroule au début du XXème siècle s’offre l’écrin d’un noir et blanc classique tourné en 35 mm. Face aux attaques machistes de ses pairs lors d’un examen, la jeune scientifique se sait isolée dans un univers patriarcal. Comme Tony et Hannes, elle cherche aussi sa voie et part en quête d’indépendance.

Pour Grete, la rencontre avec les plantes se fait par la photographie. Alors qu’elle devient par hasard l’assistante d’un photographe, elle découvre la beauté fascinante des gros plans de plantes qu’elle prend en photo. Une vision qui ouvre là aussi une nouvelle perception. Le parcours de Grete qui s’éloigne du scientifique offre un versant artistique aux expériences rigoureuses de Tony et à celles plus ludiques de Hannes.

Silent Friend © Pandora Film – Galatée Films – Inforg-M&M Film – Arte France Cinéma - KMBO

Succomber au mystère de l’altérité

Parmi les sources d’inspiration pour le film, Ildikó Enyedi cite l’essai What is it like to be a bat ? de Thomas Nagel. La question peut paraître étonnante mais résume parfaitement la curiosité, scientifique ou plus artistique, qui pousse Grete, Hannes et Tony à étudier une plante ou un arbre. Il s’agit de se détacher de son humanité et du sentiment de supériorité pour se mettre à niveau d’une altérité qui semble a priori incompréhensible.

Aussi vrai qu’il semble impossible de savoir ce que ressent une chauve-souris, comment mettre des mots sur le ressenti d’un arbre centaine ? Comment exprimer sa sensibilité ? Silent Friend propose, en mettant de côté le langage verbal, de tenter cette expérience. Une mise en pause de notre logique d’homo sapiens pour s’ouvrir à une autre sensibilité et, paradoxalement, renouer avec notre humanité, ce mystère de la communication étant valable entre humains.

Silent Friend © Pandora Film – Galatée Films – Inforg-M&M Film – Arte France Cinéma - KMBO

Troublant, Silent Friend suspend le temps dans une œuvre qui réussit le pari d’être contemplatif sans tomber dans l’ésotérisme. Un voyage cinématographique en trois actes soigneusement entrelacés qui invite à la sérénité d’une autre temporalité, d’un autre langage, plus ressenti que compris. Que vous ayez la main verte ou non, vous ne regarderez plus un arbre ou une plante de la même manière.

> Silent Friend (Stille Freundin), réalisé par Ildikó Enyedi, Allemagne – France – Hongrie, 2025 (2h27)

Silent Friend (Stille Freundin)

Date de sortie
1 avril 2026
Durée
2h27
Réalisé par
Ildikó Enyedi
Avec
Tony Leung Chiu-wai, Luna Wedler, Enzo Brumm, Léa Seydoux, Sylvester Groth, Marlene Burow
Pays
Allemagne - France - Hongrie

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