Swann Dupont, ni mère ni pute

Swann Dupont, ni mère ni pute

Swann Dupont, ni mère ni pute

Swann Dupont, ni mère ni pute
Rentrée littéraire janvier 2026

28 mars 2026

C’est une histoire de corps qui apprennent trop tôt. De désir qui surgit là où il ne devrait pas. De modèles contradictoires qu’il faut bien assembler pour devenir quelqu’un. Avec une langue vive et sans détour, Fille de Pute, le premier roman de Swann Dupont, raconte comment on fabrique une féminité avec ce qu’on a — c’est-à-dire avec presque rien, ou déjà trop.

Il y a des livres qui ne prennent pas de gants. Qui arrivent frontalement, presque brutalement. Le roman Fille de pute de Swann Dupont est de ceux-là : une matière vive, organique, qui ne cherche ni à séduire ni à rassurer, mais à dire — quitte à brûler.

Une rupture, une grossesse, et soudain cette évidence qui claque, « Celle dont on ne parle pas mais qui saute à la gueule. » : la sexualité de la narratrice commence là où celle de son père recommence.
Tout est dit : l’héritage, la transmission trouble, la contamination des corps et des récits.

Une enfance sous tension : le triangle père / mère / « pute »

Le père d’abord. Antisocial, erratique, traversant la campagne normande dans une voiture déglinguée, trimballant sa « marmaille » entre deux week-ends de garde. Un homme amoureux des ruines, qui détruit pour reconstruire — et qui, ce faisant, abîme tout ce qu’il touche.

Puis la mère. Pilier silencieux, corps au travail, dignité compacte. Une figure d’ordre, presque austère, qui lave à grande eau ses enfants de retour de « là-bas » comme pour conjurer la souillure et le chaos.

Et enfin, elle. La belle-mère. La « pute ». Figure fantasmée, désignée, jamais confirmée — mais omniprésente. Dans ce village où « chacun connaît les secrets des autres », elle devient une fonction sociale autant qu’un personnage : celle qu’on nomme, qu’on désigne, qu’on juge. « Chaque village a son idiot, sa bigote et sa pute. » Chez Swann Dupont, l’insulte se dévoie. Elle devient matière à penser, à désirer, à comprendre.

La pute comme figure de pouvoir

À la dérobée, la narratrice observe. Vole l’intimité de cette femme qui « à grands coups de couleur réapprivoise son territoire », maquillant son corps comme on reprend possession de soi. Très vite, la honte bascule en fascination.

La « pute » devient initiatrice : premier string, premiers talons, premiers codes. Une autre manière d’être femme — plus frontale, plus incarnée, moins soumise aux injonctions morales. Le rouge « gras et vulgaire » sur les lèvres n’est plus une faute : c’est un geste politique. « Elle » n’est plus seulement rivale : elle devient possibilité.

Ce que fait Swann Dupont est radical : elle déplace la figure de la prostituée hors du seul registre de la victime. Sa belle-mère n’est pas une femme écrasée. Elle est forte, désirable. Gagnante même — puisqu’elle a conquis le père.

Une idée trouble s’insinue : et si être « pute » était une forme de puissance ?  Une stratégie de pouvoir, une manière de tenir l’homme autrement, sans illusion romantique, et d’exister hors des cadres assignés.

La narratrice n’adhère pas naïvement. Elle regarde. Elle apprend. Elle s’en imprègne.
Il faut dire que chez Swann Dupont, l’enfance n’a rien de mièvre. Elle est traversée, déjà, par le désir.

Le corps découvre, expérimente, insiste. L’orgasme surgit en cours de sport, au détour d’une corde grimpée. Puis revient, obstiné, dans les replis du quotidien, dans les objets détournés, dans les gestes répétés. Une sexualité brute, presque primitive, qui cherche sa forme.

« Quand tu as décidé de partir, mon corps a décidé de changer, comme un double déménagement. » Le lien au père est là, en filigrane : manque, colère, désir de reconnaissance. Un amour qui abîme autant qu’il structure. Une énergie qui déborde et cherche à se loger quelque part — dans le sexe, dans le corps, dans l’imitation.

Défaire les oppositions

Ce qui frappe, c’est la tension permanente entre les figures féminines. La mère est ordre, propreté, abnégation. La « pute » est liberté, désir, incarnation. Et pourtant, le roman fissure cette opposition : aucune de ces figures n’est totale, et aucune ne suffit. La mère n’est pas sans violence — elle lave, elle efface, elle normalise.

La « pute » n’est pas pure liberté — elle est aussi assignée, regardée, enfermée dans un rôle. Peut-on être, à la fois, les deux ? Passer de l’une à l’autre. Refuser de choisir ?

Une écriture de la rage et de la lucidité

Dans la lignée assumée de Annie Ernaux, Swann Dupont écrit pour dire, pour venger, pour mettre au jour ce qui se transmet sans se dire. Son texte est viscéral. Habité par une rage de vivre autant que par une lucidité implacable. Il ne cherche pas à embellir — il creuse. Et ce qu’il met à nu, c’est moins la sexualité que ses conditions d’apparition : les héritages, les violences diffuses, les modèles contradictoires, les désirs inavoués.

Fille de pute n’est pas un roman confortable. Il dérange,  trouble, oblige à regarder là où ça coince : dans les familles, dans les corps, dans les mots qu’on emploie pour désigner les femmes. Et c’est précisément là que réside sa force. Swann Dupont ne raconte pas seulement une histoire : elle démonte une mécanique. Et nous laisse traversés par cette question : qu’est-ce qu’on fait de ce qu’on hérite — quand ça nous traverse jusque dans le corps ?

Couverture du livre Fille de pute de Swann Dupont

Fille de pute de Swann Dupont

256 pages
Date de publication
8 janvier 2026
Éditeur
Istya & Cie
Page du livre sur le site de l’éditeur

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