L’histoire du cinéma retient la célébration de Herman J. Mankiewicz recevant en 1941 l’Oscar du meilleur scénario pour le mythique Citizen Kane co-écrit avec Orson Welles. Mais une autre histoire, moins reluisante pour l’usine à rêves, a été oubliée. Une décennie avant cette récompense, le scénariste américain était en conflit avec les studios alors qu’une vraie guerre, celle qui fait couler le sang, se préparait en Europe.
Dès 1932, Herman J. Mankiewicz, s’inquiète de la menace hitlérienne qu’il dénonce frontalement dans un script au titre évocateur : The Mad Dog of Europe. Devant cette charge cinématographique contre l’idéologie nazie, les studios hollywoodiens jouent la sécurité et enterrent prudemment le projet. Le scénariste ne se remettra jamais vraiment de cette trahison de ses pairs. Documentaire d’une actualité inquiétante, The Mad Dog of Europe revient en détails sur les coulisses de ce refus coupable de dénoncer une menace qui a mené à la Seconde Guerre mondiale.
Visionnaire
La réalisatrice Rubika Shah n’en est pas à son coup d’essai. Sorti en août 2020 en France, son premier film documentaire White Riot (2019) – lire notre critique – revient sur le mouvement Rock against Racism qui a secoué le Royaume-Uni au milieu des années 70. Un film qui épouse son sujet avec une réalisation punk qui permet au documentaire de se distinguer dans les festivals. The Mad Dog of Europe adopte une réalisation et un montage plus conventionnels mais le film n’en est pas moins fascinant – et troublant – pour l’écho qu’il fait raisonner avec notre époque. Après Mank (2020), étrange hommage révisionniste dans lequel David Fincher soutient la thèse que Mankiewicz a écrit seul le scénario de Citizen Kane – lire notre critique -, The Mad Dog of Europe est l’occasion d’une enquête sur son projet maudit.
Signé en 1919, le traité de Versailles humilie l’Allemagne avec des sanctions très lourdes. La rancœur nationale qui en découle se transforme en méfiance envers les institutions démocratiques de la République de Weimar. Dans ce climat social délétère plombé par le krach boursier de 1929, les idéologies autoritaires gagnent du terrain dans de nombreux pays européens et particulièrement en Allemagne. Un contexte qui débouche sur l’arrivée au pouvoir du parti nazi en 1933 avec Adolf Hitler à sa tête.
Très tôt, des journalistes, intellectuels ou artistes alertent sur la menace que fait peser cette nouvelle donne. En 1932, Herman J. Mankiewicz, alors auteur à la MGM, écrit The Mad Dog of Europe pour dénoncer Hitler et sa politique mortifère. Le scénario prédit les conséquences désastreuses de son accession au pouvoir mais il est reçu avec un silence assourdissant de la part d’Hollywood. Au début des années 30, il est encore trop tôt pour s’attaquer au régime nazi. Pire, ses représentants à Hollywood influencent dans l’ombre les décisions des patrons des studios.
Un nazi à Hollywood
The Mad Dog of Europe revient en détail sur le climat ambiant en Amérique et sur les pressions qui s’exercent alors sur les grands dirigeants d’Hollywood. Un retour en arrière dans les archives accompagné de Nick Davis et Ben Mankiewicz, deux petits-fils du cinéaste, et de journalistes et chercheurs. Repliée sur elle-même, la société américaine adopte dans les années 30 une posture isolationniste. Elle est avant tout préoccupée par la Grande Dépression qui frappe le pays. Un état d’esprit partagé par les studios qui ont en plus un dilemme économique à prendre en compte. Impossible pour l’industrie de produire un film ouvertement anti-nazi alors que l’Allemagne est un marché primordial à l’exportation de ses films.
L’aspect le plus saisissant de ce documentaire sous titré « comment le nazisme a infiltré Hollywood » est le rappel de l’omniprésence dans les couloirs des studios de Georg Gyssling, consul du Reich à Los Angeles. Au-delà de la diplomatie, Gyssling lisait et donnait son avis sur les projets de scénarios. Il appliquait la doctrine de Joseph Goebbels et indiquait les films « anti-allemands » qui seraient interdits en Allemagne. Et, comme dans le cas du script de Mankiewicz, Gyssling mettait son veto sur la mise en production d’un film.
Le film de Rubika Shah revient sur cette période où l’Amérique voyait dans ses rues défiler aussi bien les racistes du Ku Klux Klan que des militants pro-nazi. Le tout dans une atmosphère qui fait la part belle à un antisémitisme latent. Cette collusion idéologique et économique ne laisse aucune chance au projet dénonciateur du scénariste.
Jusque là, tout va bien
Malgré l’entêtement d’un producteur qui tente, à grand renforts d’articles dans la presse, de faire vivre le projet, The Mad Dog of Europe ne sera jamais tourné. Pire, lorsque les États-Unis décident de s’impliquer dans le conflit et entrent en guerre, un film copiant le scénario de Mankiewicz sort en salles. Oubliant sa compromission, Hollywood suit le mouvement, il est désormais bien vu d’être anti-nazi.
Trop tard pour le scénariste accablé par ce retournement de veste avec amertume. Malgré la consolation ironique de l’Oscar obtenu pour le scénario de Citizen Kane, dans lequel on retrouve certains éléments de dénonciation du fascime du film maudit, le scénariste ne se remettra jamais vraiment de cette trahison le poussant un peu plus dans les bras d’un alcool dévastateur.
Autopsie d’un projet étouffé par les compromissions avec les nazis, The Mad Dog of Europe est un hommage à un scénariste de génie qui a su déceler l’horreur dès ses premières outrances. Un documentaire qui agit comme un miroir trouble dans lequel se reflète notre époque avec la même inaction et indifférence face à un fascisme qui n’avance désormais plus vraiment masqué et annonce un scénario au dénouement prévisible.
> The Mad Dog of Europe, réalisé par Rubika Shah, France – Allemagne, 2026 (1h23)
