Lorsqu’ils rejoignent Kurita Science, une entreprise spécialisée dans les supports pédagogiques liés à l’astrologie, Misa Fujisawa (Mone Kamishiraishi) et Takatoshi Yamazoe (Hokuto Matsumura) ne se connaissent pas. Ils ont pourtant sans le savoir un point commun : avoir délaissé une carrière toute tracée à cause d’un handicap qui bouscule leur quotidien. Misa est victime d’un syndrome prémenstruel douloureux qui joue avec son humeur et rend les interactions sociales compliquées. De son côté, Takatoshi est sujet à des crises de panique aiguës incontrôlables.
Peu à peu, Misa se rapproche du taciturne Takatoshi. Les deux jeunes salariés apprennent à travailler autrement et découvrent à travers l’entraide qu’une simple présence fait parfois des miracles.
En marge
Adaptation du roman éponyme de Seo Maiko, Jusqu’à l’aube succède à La beauté du geste (2024) dans lequel Shô Miyake met magnifiquement en scène le combat introspectif de Keiko, une jeune boxeuse sourde – lire notre critique. En attendant la sortie en France d’ici la fin de l’année de Un été en hiver (2025), ce nouveau long métrage de Shô Miyake met au cœur de son récit la question de la bienveillance et de la santé mentale dans le cadre du travail. Une façon pour le cinéaste d’explorer plus en avant, aux côtés de ceux considérés comme marginaux, la définition de la normalité dans un écrin protecteur, le regard tourné vers les étoiles.
D’abord centré sur Misa, Jusqu’à l’aube met en scène d’entrée et sans fard les conséquences du syndrome prémenstruel qui entraîne des sautes d’humeur volcaniques chez la jeune femme. Pire que ça, ces crises récurrentes la couchent – littéralement – en pleine rue sous la pluie, incapable de faire face aux douleurs de règles harassantes. Un handicap qui n’aide pas Misa à faire des débuts sereins au sein de l’entreprise Kurita Science. Un problème partagé par le discret Takatoshi avec ses crises d’angoisse tout aussi handicapantes.
Éloge d’une différence normale
En plongeant ces deux jeunes dans l’univers d’une petite société fournissant notamment des planétariums mobiles, Jusqu’à l’aube leur impose un cadre dans lequel ils doivent se conformer, malgré leurs crises envahissantes. Même si l’entreprise invite à la rêverie avec son activité poétique, elle n’en reste pas moins un travail et exige une soumission aux règles. Ces mêmes contraintes rendent la vie compliquée pour Misa et Takatoshi, incapables de contrôler leurs corps lors des crises.
Kurita Science est le carcan qui oblige à gommer sa différence. Quoi de mieux que le milieu professionnel pour symboliser une pression sociale qui encourage chacun à être un bon petit soldat productif ? Tâche ardue si on se retrouve roulée en boule sous son bureau à cause de la douleur des règles ou en pleine crise d’angoisse. La petite société est cependant un espace bienveillant avec son lot de collègues attachants mais c’est surtout le lien d’entraide entre Misa et Takatoshi qui porte le message principal du film.
Alors que les deux marginaux trouvent chez l’autre un soutien inattendu, Jusqu’à l’aube impose une ode à la différence comme normalité. Pour une raison ou une autre, chacun a peur de sortir du lot dans ce cercle très réglementé du travail. En mettant un handicap en miroir d’un autre, Shô Miyake met en scène la différence comme une chose en commun. Chacun avec sa particularité, personne n’est vraiment « normal » et le rôle de la société – au sens de l’entreprise et au-delà – est de prendre en compte les failles de chacun.
Vers l’infini
Dans le roman, l’action se déroule dans une métallurgie. Passionné par l’espace, Shô Miyake a déplacé l’action dans une entreprise qui gère du matériel et des produits scientifiques liés à l’astronomie. Un milieu qui ajoute un côté onirique au film mais renforce aussi l’aspect humain des rapports. Face à l’immensité du cosmos, ce lieu de travail est parfait pour relativiser la beauté mais aussi l’absurdité d’une existence qui n’est au final pas grand chose. Kazuo Kurita (Ken Mitsuishi), le patron de l’entreprise, incarne cette notion de fragilité de l’existence avec ses regrets face à la disparition de son frère qu’il n’a pas su protéger.
D’un point de vue plus politique, l’attrait du réalisateur pour les marginaux comme Misa et Takatoshi marque une rupture claire avec le néolibéralisme et la théorie de la responsabilité individuelle. Avec l’injustice manifeste des troubles des deux jeunes employés, Shô Miyake rejette unilatéralement les concepts de karma ou de punition divine. C’est une vision de la société, que certains pourraient trouver naïve, mais réconfortante que le film déploie dans ces rapports humains comblant les difficultés de chacun à travers une entraide naturelle.
Best friends forever
Amoureux de ce qui évolue en marge de ce qui est considéré comme la norme, Shô Miyake prend le contre-pied attendu d’une romance entre Misa et Takatoshi. Si l’intimité d’une scène dans laquelle la jeune femme coupe les cheveux du jeune anxieux pourrait entraîner un rapprochement physique, le film refuse cette conclusion « normale ». Sans sexe, la relation entre les deux jeunes employés joue la carte d’une amitié qui se suffit à elle-même. Une mise en avant d’une affection chaste qui semble plébiscitée par la génération Z apparemment lassée du sempiternel récit d’une romance.
Jusqu’à l’aube va d’ailleurs plus loin car Misa et Takatoshi se soutiennent mutuellement sans chercher à devenir plus que de simples collègues au départ. Leur envie de passer du temps ensemble et de tisser des liens découle naturellement de cette bonne entente. L’être humain pourrait se montrer simplement bienveillant sans arrière pensée, juste pour la beauté du geste ? Shô Miyake semble en être convaincu.
Les pieds ancrés dans le réel de crises handicapantes mais le regard tourné vers les étoiles, Jusqu’à l’aube célèbre avec poésie une bienveillance intuitive entre marginaux et au-delà. Un modèle de société qui pourrait bien être le seul à donner un peu de sens à ce qui se passe sur ce bout de caillou perdu dans l’affolante infinité de l’univers.
> Jusqu’à l’aube (Yoake no subete), réalisé par Shô Miyake, Japon, 2025 (1h59)