"Imitation Game", un génie presque décrypté

mardi 27 janv. 2015 | Marco Pierrard

Très bon

L’histoire incroyable – et pourtant vraie – du mathématicien anglais surdoué Alan Turing qui réussit à percer le mystère d’Enigma, la machine de cryptage allemande pendant la Seconde Guerre Mondiale. Un biopic passionnant, malgré quelques ajustements avec la réalité.

En 1940, Alan Turing (Benedict Cumberbatch), cryptologue génial de tout juste 28 ans, est chargé par le gouvernement Britannique de trouver la clé permettant de lire les communications militaires nazies codées par Enigma, une machine de cryptage réputée inviolable. Entouré d’une équipe hétéroclite de savants, linguistes et champions d’échecs, le mathématicien travaille dans le plus grand secret à Bletchley Park, sous la pression conjointe des militaires et des services de renseignement anglais. En trouvant le moyen de lire les messages encodés par Enigma, Alan Turing écourta la guerre et sauva ainsi des millions de vies. En guise de remerciement, le prodige introverti, qui n’a jamais pu révéler ce qu’il avait accompli, fut poursuivi par le gouvernement en raison de son homosexualité et connut une fin tragique.

©  Imitation Game // Filmnation //  StudioCanal. Tous droits réservés.

La guerre codée

L’histoire de cette course contre la montre pour percer le secret des messages nazis est tellement étonnante que le scénario pourrait paraître improbable si les faits n’étaient pas réels. Ce film de guerre qui se déroule loin du champ de bataille entre savants n’en est pas moins captivant tant l’enjeu est important et la tache monumentale. Avec un premier message codé envoyé à 8h du matin par les allemands, les alliés n’avaient qu’une dizaine d’heures pour décrypter le contenu d’une communication avant que les nazis changent les paramètres de la fameuse machine Enigma à minuit. Il fallait donc repartir de zéro chaque jour pour tenter de percer le mystère d’une machine infernale qui offre 159 millions de millions de millions de possibilités de codage. Lorsque le jeune Alan Turing prend la tête de l’équipe qui se consacre à cette mission titanesque, il décide – contre l’avis de ses collègues et des militaires mais avec le soutien de Winston Churchill en personne – de se lancer dans la construction d’une machine qui pourra décrypter tous les messages provenant d’Enigma. Les quatre années à Bletchley Park vont être riches en émotions pour le mathématicien, entre pression du gouvernement et liens tendus avec ses collègues. La quête sera pourtant menée à terme, non sans poser un cas de conscience car une fois le code déchiffré il ne fallait surtout pas que les forces de l’Axe s’en rendent compte. Les pertes humaines et matérielles "raisonnables" ont été alors calculées à l’aide de statistiques pour que l’ennemi ne découvre pas que ses secrets étaient percés à jour et ne modifie sa méthode de cryptage.

©  Imitation Game // Filmnation //  StudioCanal. Tous droits réservés.

Gay saved the Queen

Film de guerre original dévoilant les coulisses des services de renseignement et leur rôle dans la résolution du conflit, Imitation Game se veut également une exploration du personnage Turing plutôt réussie. Le rôle de surdoué va décidemment bien à Benedict Cumberbatch, révélé en tant que Sherlock de la série éponyme, et qui livre là une prestation remarquable, tout en nuances. Au lendemain de la guerre, l’homosexualité de Turing est découverte et celui-ci se retrouve sous traitement hormonal imposé par le gouvernement pour « traiter » son état, seul moyen pour lui d’échapper à la prison. Affaiblit physiquement et moralement par ce suivi médical, le discret héros de guerre ne mettra pas longtemps à commettre un acte désespéré. Ce traitement indigne – et pourtant tristement banal à l’époque pour les homosexuels – a finalement été dénoncé par le Premier ministre Gordon Brown en 2009 et par la Reine fin 2013 qui ont présenté leurs excuses au cryptologue à titre posthume. Au-delà d’un pan méconnu de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale, ce film est également un bel hommage à cet homme mort sans avoir connu la reconnaissance qu’il aurait mérité. Cette épopée savante met également en avant, et à juste titre, Joan Clarke (Keira Knightley), une des rares femmes mathématiciennes de ce niveau d’excellence à cette époque, qui a su s’imposer auprès de Turing, jusqu’à devenir une amie proche et même – pour un temps – sa fiancée. Comme souvent dans les biopics certains faits s’éloignent sensiblement de la réalité, on peut relever par exemple que la cryptologue n’a jamais été soupçonné d’espionnage comme le suggère le film. Ces infidélités à la véritable histoire (relevées dans cet article en anglais) sont toujours agaçantes, surtout lorsqu’elles ont pour but d’aseptiser le propos ou de rajouter artificiellement de la tension dramatique. Ces petits arrangements avec l’Histoire nous éloignent de la vérité du sujet mais, pour qui veut considérer le verre à moitié plein, ce film a le mérite de mettre en avant une histoire méconnue et de rendre hommage à Alan Turing, deux missions plutôt bien remplies.

Nommé dans 8 catégories aux Oscars – dont meilleur film, meilleur acteur pour Benedict Cumberbatch et meilleur actrice dans un second rôle pour Keira Knightley – Imitation Game révèle une histoire fascinante enterrée pendant près de cinquante ans tout en braquant le projecteur sur un héros invisible de la Seconde Guerre Mondiale. Alan Turing, pourfendeur de la terrible Enigma et père de l’informatique moderne, méritait bien – au minimum – un film, et notre admiration.

Imitation Game (The Imitation Game), réalisé par Morten Tyldum, Royaume-Uni - États-Unis, 2014 (1h54)

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