« Voir du pays », décompression sous tension

« Voir du pays », décompression sous tension

« Voir du pays », décompression sous tension

« Voir du pays », décompression sous tension

Au cinéma le 7 septembre 2016

De retour d'Afghanistan, Aurore et Marine passent trois jours dans un hôtel de luxe pour préparer leur retour à la vie normale. En tension permanente, Voir du pays dévoile sans fard la difficulté à évacuer la violence vécue sur le champ de bataille malgré le cadre paradisiaque.

Jeunes militaires de retour d’Afghanistan, Aurore (Ariane Labed) et Marine (Soko), passent trois jours avec leur section à Chypre, dans un hôtel cinq étoiles, entourées de touristes en vacances. Au programme de ce que l’armée appelle un sas de décompression, des séances de debriefing pour parler de ce qui s’est passé sur le terrain afin d’aider ces militaires à « oublier la guerre ».

Mais la violence ne s’évacue pas si facilement. Le retour en terrain pacifié s’avère compliqué pour certains membres de la section et sous le soleil chypriote les tensions explosent en plein jour entre les compagnons d’arme.

Voir du pays © Archipel 35

Traumatismes à déminer

Depuis 2008, tous les soldats doivent passer par un sas de décompression imposé par l’armée avant de retourner à la vie civile ou entre deux missions. Aurore et Marine se retrouvent dans un hôtel de luxe à Chypre où elles sont invitées à raconter les six mois de guerre qu’elles ont vécu, entre deux séances de remise en forme et des sorties en bateau. Voir du pays montre cette période post conflit, aspect méconnu de la guerre, où l’on tente de « réparer » le mental des combattants en les invitant à expulser les tensions accumulées sur le terrain des opérations.

Les deux réalisatrices ne manquent pas de soulever au passage l’incongruité de cette méthode qui envoie des soldats sortis du champ de bataille au contact de touristes fortunés venus se dorer la pilule dans l’opulence insouciante d’un hôtel luxueux. Une confrontation surréaliste de deux univers qui procure un certain malaise, à la limite de l’indécence, comme il y a une certaine schizophrénie à plonger ces militaires dans un univers propice à la détente tout en leur demandant de raconter les affres de la guerre pour mieux les exorciser.

Le film permet découvrir ces étonnantes séances de debriefing, avec casques de réalité virtuelle et images de synthèses qui tendent vers le réalisme, destinées à faire revivre les traumatismes vécus. Cette thérapie de groupe cherche ainsi à « reprogrammer » les militaires pour une vie civile apaisée, en attendant la prochaine mission. Les diverses réactions de la section montre bien toute la complexité d’évacuer cette tension transformée parfois en rancœur contre ses propres camarades, les supérieurs ou encore les décideurs politiques.

Voir du pays © Archipel 35

Ce difficile travail sur soi est d’autant plus ironique qu’il se déroule à Chypre, symbole d’une Europe en crise politique et économique. Un lieu qui peut faire douter les soldats du sens de leur engagement et des raisons pour lesquelles ils risquent leur vie en Afghanistan, en Syrie ou ailleurs sur la planète. Entourés de riches vacanciers aux préoccupations futiles, la question ne manque pas d’effleurer les esprits tourmentés de ces militaires ayant côtoyé la mort.

En ordre dispersé

Lauréat du Prix du meilleur scénario dans la catégorie Un certain regard lors du dernier festival de Cannes, Voir du pays propose, à travers des profils différents, un inventaire d’angoisses et de névroses qui sont autant de traces — indélébiles ? — laissées dans la mémoire des combattants. Assez complet sur le sujet le film de Delphine et Muriel Coulin explore diverses façon d’appréhender le retour en zone pacifiée. Alors que le film file vers son dénouement, il accentue le thème jusque là plutôt discret des rapports entre hommes et femmes au sein de l’armée, au risque de se perdre un peu en route.

Cette incursion de la problématique du sexisme vient quelque peu troubler le propos jusque là généraliste du film et vient offrir une porte de sortie un peu confuse à l’ensemble. Il aurait été dommage de ne pas évoquer le machisme qui peut régner dans l’armée mais la façon dont le fait Voir du pays — assez radicale et expéditive — vient brouiller un point de vue un propos plus global sur ces traumatismes guerriers. Si le parti pris peut surprendre le film reste une expérience saisissante, au cœur de ce sas de décompression de l’armée française qui tente, tant bien que mal, d’apaiser l’âme de militaires abîmés par la violence des combats.

En explorant les méthodes de l’armée pour tenter de réparer les blessures psychologiques de ses soldats, Voir du pays met en lumière toute la difficulté à se défaire du fantôme de la violence. Malgré le soleil et les activités récréatives d’un hôtel de luxe, certaines plaies ont besoin de plus de trois jours de repos pour cicatriser et laissent des marques indélébiles.

> Voir du pays, réalisé par Delphine et Muriel Coulin, France, 2016 (1h42)

Voir du pays

Date de sortie
7 septembre 2016
Durée
1h42
Réalisé par
Delphine et Muriel Coulin
Avec
Ariane Labed, Soko, Ginger Romàn, Karim Leklou, Andreas Konstantinou
Pays
France