Des filles en laine

jeudi 20 oct. 2011 | Dorothée Duchemin

Le Collectif France Tricot est un groupe de jeunes femmes créé voici trois ans. Leur truc, c’est la laine. Street Art, mode, publicité… Ces filles emmènent le tricot où on n’avait pas l’habitude de le voir. Passée la surprise opère le charme. Rencontre douce, chaude et laineuse, lors d’un apéro-tricot.

« Est-ce que je peux prendre une photo pour montrer à mes amis ? » Traduction approximative de la requête formulée par cette touriste étrangère. Qu’est-ce qui surprend tant cette femme curieuse, qui entre dans le salon de coiffure Poppy Pantone, appareil photo au poing ? Les pelotes de laine ? La bande de filles assises en cercle autour d’une table basse barrée d’aiguillées à tricoter, où s’amoncellent les pelotes ? C’est vrai que la scène est étonnante, un dimanche après-midi parisien et ensoleillé.

Il s’agit d’un apéro-tricot, plus précisément goûter-tricot puisqu’il est trop tôt pour l’alcool, organisé par le Collectif France Tricot. « Je me souviens très bien de ma grand-mère qui m’a appris à tricoter quand j’avais 8 ans. Ça me fait plaisir de me dire que les filles vont se souvenir du CFT. Il y a un côté famille », commente Emmanuelle Esther, que Citazine avait déjà rencontrée en octobre 2010.

Un apéro, durant lequel les fines aiguilles du tricot vous apprennent la technique du point en mousse. « C’est aussi tout simplement le plaisir de tricoter ensemble. On n’est pas des professeurs », rectifie Solène, aka Soso. D’ailleurs, Emilie, lancée dans une parure bonnet-écharpe rouges pour l’hiver, semble tout à fait aguerrie à la discipline. Elle aime participer aux apéros tricot pour l’ambiance et le plaisir d’être ensemble.

Le CFT a été fondé en 2008. Des jeunes femmes qui se sont rencontrées sur la toile, parce qu’elles aimaient le tricot et qu’elles avaient une manière bien à elles de le pratiquer. Drôle, originale et insolite. Emmanuelle et Céline posaient des tricots dans la rue. « J’ai commencé comme ça, lors d’un voyage d’une semaine à Paris. J’ai posé un tricot et j’y suis devenue addict. Parce que c’est gratuit, qu’on le laisse à disposition, qu’on ne sait ni ce qu’il va devenir, ni combien de temps il restera en place. » 

Solène ne posait pas encore mais tricotait des poupées de caractère. Puis est arrivée Caroline qui s’est vu raviver ses souvenirs de petite fille à l’occasion d’un apéro-tricot. Depuis, elle fait partie de la bande. Puis Oryanne qui forme avec Emmanuelle le pôle berlinois du CFT. Européen, s’il vous plaît !

Un collectif qui fédère

La trentaine souriante et malicieuse, ces "tricopathes" provoquent autour d’elles un enthousiasme contagieux. Si le Street Art est le point de départ du collectif, elles ont réussi à intéresser des domaines très variés. « Aujourd’hui, on a des propositions en Street Art ou des milieux artistiques plus traditionnels, dans le monde de la pub et même celui de la mode. » Pour preuve, la belle réussite en librairie du petit livre de la collection Opus Délits, aux éditions Critères, qui leur est consacré et qui a dépassé les limites du Street Art, domaine pourtant exclusif de la collection. « On plaît aussi bien aux adeptes du "fait main", qu’aux amateurs de Street Art. On a eu de la presse dans Femme actuelle. »

Plutôt rare pour des artistes suffisamment reconnues dans le milieu du Street Art pour faire le M.U.R. Cette association qui offre l’opportunité aux artistes d’exposer leur travail sur un grand espace publicitaire de la rue Oberkampf. Pour elles, la performance s’est tenue le 16 juillet dernier. Les filles ont dû se creuser la cervelle pour réussir à adapter leur travail textile et laineux à ce grand espace mural. « On craignait l’effet serpillère », commente Caroline. Toute ressemblance avec ce carré qui nettoie mollement les sols a été parfaitement évitée.

Street Art, apéros-tricot, performances réalisées pour des marques, décors de théâtre… Qu’est-ce qui les fait frémir ? « Nous ne sommes pas fermées. Tous les projets sont susceptibles de nous intéresser tant qu’il y a de la laine », résume Caroline. Toutes ont un travail à côté, professeur d’espagnol pour Solène, community manager pour Caroline. Emmanuelle est créatrice et possède sa propre marque. Oryanne travaille quant à elle dans l’événementiel. « Le fait qu’on gagne notre vie à côté, nous permet d’accepter uniquement ce qui nous plaît et de conserver notre liberté. »

Elles peuvent accepter des projets sans être payées, ou en étant mal rémunérées, si celui-ci leur offre la créativité et l’espace d’expression auxquels elles tiennent tant. Mais pas question d’être prises pour des billes. Accepter parfois la gratuité a pu leur jouer des tours. Notamment avec une grande marque de parfum. « Ils nous offraient de la visibilité ! On a dit non tout de suite. Pas question d’aller recouvrir de laine l’avenue trucmuche pour pas un centime alors qu’ils ont de l’argent et qu’ils nous demandent un travail qui prend du temps ! »

« On aime bien les grands-mères ! »

Actuellement, le CFT expose à la maison du Danemark des vues du ciel en laine visibles sur Google Map. Jusqu’au 19 novembre, l’exposition collective Mailles montre des œuvres tricotées d’art contemporain. Ou comment dépoussiérer le tricot de grand-mère. Ciel qu’ai-je dit ! « On ne dépoussière rien du tout ! C’est une formule marketing pour faire vendre de la laine aux jeunes », lance Solène. « Et puis nous, on les aime bien les grands-mères. Les trucs ringards aussi d’ailleurs », renchérit Emmanuelle. « Et si on avait le temps, nous aussi on aimerait bien se mettre au coin du feu pour faire un pull », ponctue Caroline.

Enterrée la facilité journalistique de « dépoussiérer le tricot de grand-mère », à quoi aspirent-elles ? « Nous n’avons aucune direction prédéterminée. On aspire seulement à faire des choses qui nous ressemblent. Nous n’aimons pas le terme "dépoussiérer" car nous sommes simplement des filles de notre époque. On aime travailler les couleurs, les volumes, les formes et la matière. Voilà. »

Durant la totalité de l’entretien, Emmanuelle n’a pas lâché son tricot, précisément comme lors de notre dernière rencontre. Elle ne regarde pas son ouvrage, le geste est régulier, la main rompue à l’exercice. C’est une housse pour iPad qu’elle tricote. Emmanuelle et les autres préparent actuellement une commande de housses pour iPad, iPhone, etc. à destination du Japon et pour la boutique BlackBlock.
Cette année, les commandes et articles de presse se sont succédés. Le CFT est fier des projets qu’on lui a donnés l’opportunité de réaliser. Elles évoquent avec passion et véritable bonheur, le plaisir qu’elles ont eu à travailler le mohair au crochet, directement sur le corps, pour une agence de communication.

Oryanne, Caroline, Solène et Emmanuelle ont toutes un travail très prenant. Mais n’ont-elles pas envie, à moyen terme, de vivre de leur frénésie tricoteuse ? « Ce serait génial. Et quand je vois les projets qu’on nous a offerts cette année, je me dis que c’est possible », s’enthousiasme Solène. Et Caroline d’ajouter : « Pour l’instant on ne gagne pas assez. Mais c’est vrai que quand on voit ce qu’on nous propose, on se dit que si on avait plus de temps on pourrait en faire encore plus et en vivre ! »

Dans le salon de coiffure, les filles tricotent, discutent, boivent du thé et mangent des biscuits. Certaines sont là pour la première fois. Delphine a bien du mal avec son point en mousse. D’autres sont des habituées. Que s’est-il passé depuis leur dernière rencontre ? Comment vont-elles ? Que tricotent-elles ? Ça tricote et ça papote. Suranné, moderne, intemporel et sans poussière.
 

> CFT, collectif France Tricot, Critères éditions, collection Opus Délits, 2009.
> CFT, l'agenda 2012, Critères Editions, 14,95 euros.

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