"Daphné", antisociale au sang chaud

mercredi 2 mai 2018 | Marco Pierrard

Intéressant

Daphné, la trentaine, mène une vie mouvementée rythmée par des abus de tous genres. Misanthrope se protégeant derrière un humour acerbe, la jeune femme sent sa carapace se fendre lorsqu'elle se retrouve témoin d'un braquage qui tourne mal. Subtil portrait psychologique d'une femme plus libre dans ses actes que dans sa tête, Daphné séduit notamment par la performance envoûtante de son actrice principale.

Lorsqu'elle ne travaille pas dans les cuisines d'un restaurant londonien, Daphné (Emily Beecham), charmante rousse d'une trentaine d'années, est le plus souvent dans des bars. Une activité nocturne qui l'amène à fréquemment finir ses nuits — sous l'emprise de l'alcool ou de substances illicites — dans les bras d'inconnus. Daphné aime faire la fête mais derrière une répartie cinglante et une misanthropie assumée, la jeune londonienne pleine d'esprit n'est pas heureuse. Témoin d'un braquage violent dans un supermarché de quartier, son mal-être va se révéler plus pressant. Au point de la faire changer ?

 Daphné - Photo © Agatha A. Nitecka

Nihilisme sexy

Personnage très rafraîchissant, Daphné ne se préoccupe nullement de savoir ce que son entourage peut bien penser de son franc parler et de ses frasques sexuelles. Femme libre — de coucher avec qui elle veut, d'abuser de substances qu'elles soient légales ou non, d'être odieuse avec son entourage… la liste est longue —, rien se semble l'atteindre dans son mode de vie anarchique. Au nom de cette liberté qui ne tolère aucune concession, Daphné a établi un mur infranchissable entre elle et ses proches. Si offrir son intimité physique à des inconnus est fréquent pour la jeune femme, les choses se compliquent lorsqu'il s'agit de sentiments. Joe (Tom Vaughan-Lawlor), son patron au restaurant, et David (Nathaniel Martello-White), un sympathique videur de boîte de nuit, sont bien placés pour savoir que la rousse farouche reste hermétique à tout rapprochement amoureux. Même sa mère Rita (Geraldine James) — dont la maladie ne semble pas toucher Daphné — a du mal à communiquer avec cette fille au tempérament de feu mais à l'attitude glaciale, sans cesse sur la défensive. Cette vie totalement indépendante au parfum nihiliste, la jeune femme l'assume totalement sans se poser de questions jusqu'au jour où elle se retrouve coincée dans une supérette pendant un braquage. Même si elle ne se l'avoue pas à elle-même, l'événement laisse une trace chez Daphné qui prend conscience que son existence ne la rend pas heureuse. C'est l'exploration subtile par le réalisateur Peter Mackie Burns de ce malaise enfoui, associée à la performance d'Emily Beecham, qui rend le film si intriguant.

 Daphné - Photo © Agatha A. Nitecka

L'énergie du désespoir

Défiance, détachement mais aussi un cynisme désespéré, ce sont les sentiments mêlés qui se cachent dans le regard de Daphné. Brillamment incarné par Emily Beecham, le personnage prend progressivement conscience qu'elle s'est enfermée dans un processus qui la protège mais se paie avec un profond isolement. En maniant l'humour acerbe et la mise à distance permanente ne s'est-elle pas privée de l'essentiel ? La seconde partie du film révèle une jeune femme plus complexe qu'il n'y paraît. Derrière le masque social qu'elle enfile d'autant plus facilement qu'elle est saoule, la solitude de Daphné est réelle, touchante. Cette prise de conscience rend la jeune femme plus vulnérable et permet de s'identifier aisément avec son sentiment d'aliénation. Trentenaire, Daphné peut-elle — veut-elle — encore vivre sa vie comme lorsqu'elle en avait vingt ? Sans jamais juger son personnage sur sa légèreté apparente, ces interrogations sur le temps qui passe et au final le sens que l'on donne aux évènements et aux proches affleurent dans ce premier long métrage de Peter Mackie Burns. À défaut d'imposer une happy end trop évidente, le cinéaste semble laisser son héroïne chercher elle-même une échappatoire à ce dilemme faisant de Daphné une comédie romantique à l'image de la vie : complexe, douce et amère à la fois.  

Profil psychologique tendre et audacieux d'une jeune femme à la liberté aussi tonitruante que trompeuse, Daphné est transcendé par la prestation captivante de son actrice principale. Une bonne raison de se laisser séduire par les états d'âmes de cette misanthrope attachante.

> Daphné (Daphne), réalisé par Peter Mackie Burns, Royaume-Uni, 2017 (1h27min)

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