« Tiger Stripes », les griffes de la fille

« Tiger Stripes », les griffes de la fille

« Tiger Stripes », les griffes de la fille

« Tiger Stripes », les griffes de la fille

Au cinéma le 13 mars 2024

Zaffan, jeune malaisienne en pleine puberté, observe son corps se transformer à une vitesse inquiétante. Rejetée par ses camarades, elle découvre sa vraie nature, monstrueuse et indomptable. Récit initiatique envoûtant, Tiger Stripes entraîne le classique passage à l'âge adulte dans le fantastique avec une rage irrésistible. Porté par le magnétisme de son actrice principale, ce coming of age folklorique est une réjouissante célébration de l'émancipation féminine.

Écolière insouciante de 12 ans, Zaffan (Zafreen Zairizal) vit dans une petite communauté rurale en Malaisie. Lorsqu’elle a ses premières règles, la jeune fille ne se doute pas des transformations à venir. La puberté de Zaffan prend une tournure inattendue lorsque de longs poils apparaissent sur son visage et ses ongles se muent peu à peu en griffes.

Alors que Zaffan tente de dissimuler les inquiétantes mutations de son corps, ses deux amies Farah (Deena Ezral) et Mariam (Piqa) se détournent d’elle. Bientôt l’école entière semble sous l’emprise de forces mystérieuses et Zaffan laisse s’exprimer pleinement sa nouvelle identité monstrueuse. Sa rage mais aussi sa beauté triomphante s’apprête à être révélée au reste du monde.

Tiger Stripes © photo Ghost Grrrl Pictures, Flash Forward Entertainment, Akanga Film Asia, Still Moving, Weydemann Bros, PRPL, Kawan Kawan Media - Jour 2 fête

Femmes maléfiques

Le premier long-métrage de la réalisatrice malaisienne Amanda Nell Eu puise son originalité fantastique dans les mythes et légendes populaires de son pays natal. En Malaisie, monstres, esprits et fantômes font partie de l’imaginaire collectif comme une réalité concrète. En découle des récits où se mêlent superstition et fascination pour la terreur qu’inspirent ces créatures d’un au-delà très terre à terre.

Une fois adulte, la cinéaste s’est penchée à nouveau sur ces contes avec une lecture distanciée. Et sa conclusion est implacable : la plupart des êtres maléfiques et démoniaques sont… des femmes. Souvent décrites sous les traits de créatures bestiales à l’aspect grotesque pour les mettre au ban de la société. Tous ces êtres repoussants ont un point commun : une volonté sans faille. Leur laideur imposée est le reflet d’une trop grande liberté.

Aux antipodes de la femme soumise, ces créatures monstrueuses sont agressives et puissantes. À l’opposé de la compagne discrète et docile considérée comme idéale par la société patriarcale. C’est ce chemin déroutant vers la bestialité qu’emprunte la jeune Zaffan. Une malédiction qui dépasse ici le cadre du film d’horreur fantastique pour en faire une déclaration d’indépendance libératrice.

Tiger Stripes © photo Ghost Grrrl Pictures, Flash Forward Entertainment, Akanga Film Asia, Still Moving, Weydemann Bros, PRPL, Kawan Kawan Media - Jour 2 fête

Ado, l’essence

La situation de Zaffan est un cas de figure banal d’une adolescente en prise avec un corps qui change et une rébellion prête à exploser. Mais, en basculant rapidement dans le fantastique, Tiger Stripes transpose le traditionnel film de passage à l’âge adulte vers l’étrange et l’inquiétant. Pourquoi Zaffan subit-elle cette métamorphose ? Rien ne l’indique. Est-ce une malédiction ou l’expression d’une nature profonde ?

La thématique de l’affirmation de soi lors de l’adolescence, avec ses fausses pistes et révélations, est au cœur de Tiger Stripes qui pimente ces questions intemporelles avec des crocs pour plus de mordant. Confrontée aux jugements de ses amies, parents et professeurs, Zaffan est devant un choix. Elle peut dissimuler sa nouvelle nature – elle commence pour cela à porter des gants – ou assumer sa puissance. Pour imposer sa liberté, elle doit surmonter la honte et la peur qu’elle ressent. Loin d’être un sujet de curiosité, Zaffan est particulièrement attachante dans sa monstruosité car sa condition est pour la cinéaste l’expression du malaise adolescent.

Pour Amanda Nell Eu, ce personnage « monstrueux » symbolise la jeune fille qu’elle a été à son âge. Zaffan exorcise cette période où le corps de la cinéaste était un sujet de discussion publique comme l’est de façon plus générale celui des femmes dans la société. Avec humour, la cinéaste détourne l’image des adolescentes décrites comme des folles soumises à leurs émotions en mettant en scène un véritable démon.

Tiger Stripes © photo Ghost Grrrl Pictures, Flash Forward Entertainment, Akanga Film Asia, Still Moving, Weydemann Bros, PRPL, Kawan Kawan Media - Jour 2 fête

Cri primal

La monstruosité de Zaffan est un miroir déformant et cynique du regard patriarcal de la société sur l’adolescente. Amanda Nell Eu ne met pas en scène un monstre qui a pour but de terrifier. D’une humanité incontestable, sa créature agit comme l’expression rugissante  des pressions externes sur le corps des femmes.

Tiger Stripes se place résolument du côté de l’adolescente en pleine mutation, incarnée avec une fraîcheur et énergie saisissantes par l’étonnante Zafreen Zairizal. Amatrice contactée via TikTok et Instagram en pleine crise sanitaire du COVID, elle offre au film une incroyable vitalité. Dans l’adversité, la cinéaste ne cherche pas à idéaliser les relations entre Zaffan et ses deux amies proches. La jeune adolescente est en effet rejetée par Farah dans un premier temps puis Mariam suit le mouvement. Dans Tiger Stripes, la sororité est à double tranchant et la violence des relations entre filles est réelle.

Cette relation complexe entre haine féroce et amour fou passionne la cinéaste – elle cite Lolita malgré moi (2004) dans ses films préférés – et trouve parfaitement sa place dans ce récit monstrueux. Cette vision sans concession de l’adolescence comme terrain hostile est renforcée par la perception des enseignants. Figures d’une autorité qui écrase lourdement les filles, ils sont totalement désarmés devant le chaos qui s’abat sur l’école.

Tiger Stripes © photo Ghost Grrrl Pictures, Flash Forward Entertainment, Akanga Film Asia, Still Moving, Weydemann Bros, PRPL, Kawan Kawan Media - Jour 2 fête

L’effet conte

Sans soutien, Zaffan se retrouve isolée. L’image de la bête traquée par les villageois munis de fourches et de torches en pleine nuit vient évidemment à l’esprit. Et il est hors de question que notre ado monstrueuse perde le combat, notre cœur est résolument du côté des griffes et des crocs. Et, à travers Zaffan, de cette révolte contre ce qui étouffe les jeunes filles, pour une liberté sans compromis.

Pour l’aspect monstrueux de Zaffan, la cinéaste a puisé dans le folklore d’Asie du Sud-Est. La jeune fille devient une variation du « Harimau jadian », un tigre-garou issu du folklore de la région de Nusantara, très populaire en Indonésie et par extension en Malaisie. Mais le monstre possède ici un but opposé à sa mission habituelle. Si le tigre-garou du conte d’origine est un tigre qui se transforme en humain pour s’intégrer à la société, Zaffan connaît la transformation inverse pour s’affranchir des normes.

Inspiré du folklore, Tiger Stripes est aussi un hommage aux vieux films d’horreur malais. Mis à part les yeux lumineux de Zaffan, le film utilise très peu d’effets numériques. La monstruosité de la jeune fille est le fruit d’un maquillage qui fait écho au cinéma d’horreur des années 80. Si la cinéaste cite le délirant House (1977), les prothèses impressionnantes du Loup-garou de Londres (1981) de John Landis viennent naturellement à l’esprit. Ces effets à petit budget mais soignés affronteront mieux le temps qui passe que des effets numériques et leur charme désuet colle parfaitement à cette ambiance de conte moderne.

Tiger Stripes © photo Ghost Grrrl Pictures, Flash Forward Entertainment, Akanga Film Asia, Still Moving, Weydemann Bros, PRPL, Kawan Kawan Media - Jour 2 fête

Avec Tiger Stripes, Amanda Nell Eu livre un film férocement féministe qui bouscule joyeusement le film de passage à l’âge adulte dans le chaos horrifique. Un mélange de folklore et d’horreur comme parabole du combat intérieur pour révéler notre individualité dans un cri primal d’indépendance réjouissant et salvateur.

> Tiger Stripes, réalisé par Amanda Nell Eu, Malaisie – Taïwan – France – Allemagne – Pays-Bas – Singapour – Qatar – Indonésie, 2023 (1h35)

Tiger Stripes

Date de sortie
13 mars 2024
Durée
1h35
Réalisé par
Amanda Nell Eu
Avec
Zafreen Zairizal, Deena Ezral, Piqa, Shaheisy Sam, Jun Lojong, Khairunazwan Rodzy, Fatimah Abu Bakar
Pays
Malaisie - Taïwan - France - Allemagne - Pays-Bas - Singapour - Qatar - Indonésie