Micro en main, les cheveux en pagaille ébouriffés par le vent qui souffle en haut d’un bus à impériale parcourant New-York, Timothy ‘Speed’ Levitch ressemble à un comédien de stand up enchaînant anecdotes et bons mots au sujet de ces rues et édifices qu’il connaît par cœur.
Déclamés d’une voix nasillarde, ses commentaires excentriques rendent la visite touristique à la fois poétique et philosophique, un moment suspendu qui donne envie de l’écouter encore et encore dévoiler les secrets d’une métropole où tout, paraît-il, est possible. Car, pour Timothy, découvrir la ville chantée par Frank Sinatra doit être un véritable trip : une expérience humaine capable de changer une vie.
Révolution numérique
Inédit en France, The Cruise est l’occasion rêvée de découvrir en salles ce premier film documentaire signé Bennett Miller qui s’est fait une place de choix dans le cinéma américain. Révélé au monde par Truman Capote (2005), avec le regretté Philip Seymour Hoffman, Oscar du meilleur acteur pour son incarnation de l’écrivain, le cinéaste enchaîne avec Le Stratège (2011) dans lequel Brad Pitt incarne Billy Beane, manager de l’équipe de baseball des Oakland Athletics, recrutant ses joueurs à l’aide de statistiques. Sport toujours, c’est le milieu de la lutte qu’il explore avec Foxcatcher (2014) dans lequel Steve Carell excelle à contre emploi dans la peau d’une entraîneur toxique – lire notre critique.
Pour ce premier documentaire, Bennett Miller s’inspire du Cinéma-vérité des années 60 mais révolutionne la prise de vue en adoptant la caméra DV portable. Il débute le projet avec un caméraman mais, après avoir filmé plus de 80 heures en vidéo au format Hi8, le cinéaste décide de tout reprendre à zéro. Pour mettre en valeur son personnage, il opte pour l’authenticité et filme seul à l’épaule avec une caméra MiniDV. Plus instable, l’image est ainsi plus intime et spontanée. Elle accompagne Timothy dans ses monologues enflammés et parfois ironiques sur la beauté de la ville. The Cruise marque un tournant démocratique dans l’accès au tournage, faisant rimer numérique avec liberté et créativité.
Nouvelle vue
Personnage solaire, Timothy ‘Speed’ Levitch a une mission : faire en sorte que la visite soit pour les passagers de son bus touristique un moment important de leur vie. Et si une simple déambulation citadine pouvait changer votre vision de la vie ? L’idée peut paraître ambitieuse mais c’est pourtant ce qui motive le guide fantasque qui donne à ses commentaires urbains un aspect philosophique entre deux anecdotes sur les new-yorkais célèbres et les lieux mythiques.
Poète urbain, Timothy est l’acteur sincère d’une pièce qu’il semble jouer pour la première fois à chaque nouveau tour de la ville malgré la réalité d’un métier qui oblige à la répétition. Le guide décalé charme par son aura et son invitation à saisir l’opportunité de la visite comme une nouvelle façon de voir, au sens concret comme figuré, les choses. Au fil des visites, une certaine philosophie du mouvement circulaire se dessine, Timothy ne semble en effet pas se lasser de son activité mais au contraire y trouver un renouveau perpétuel et une source inépuisable d’inspiration. Après tout, comme nous le rappelle Timothy, raconter l’histoire de New-York c’est raconter l’histoire du monde selon H.G. Wells.
Rythme de croisière
Pour nommer cette boucle qui évoque le quotidien ou plus simplement la vie, Timothy choisit le terme de croisière donnant son titre au documentaire. Il accompagne ses passagers dans les méandres d’une ville et les invite à s’extasier des traces du passé et à imaginer l’avenir, l’agitation urbaine comme métaphore de la vie tout entière. Image forte du documentaire, les deux tours jumelles du World Trade Center sont contemplées en contre-plongée. Une vision écrasante que le guide s’impose après avoir tourné sur lui-même, allongé par terre pour ressentir un mouvement de vertige qui le berce et l’aide à s’échapper de la réalité. Immortalisée dans ce documentaire, l’image donne d’autant plus le tournis qu’elle a rejoint les souvenirs d’un monde désormais disparu dans l’effroi et les gravats.
Après ce documentaire défricheur, la faconde du poète philosophe ne pouvait évidemment pas en rester là. Invité de late show américains, Timothy ‘Speed’ Levitch prête sa voix pour des films d’animation et séduit notamment le réalisateur Richard Linklater. En 2003, il apparaît dans Rock Academy et endosse à nouveau son propre rôle dans le court-métrage Live From Shiva’s Dance Floor où il livre de nouvelles réflexions philosophiques sur sa ville de cœur. Le réalisateur de Boyhood (2014) – lire notre critique – a même réalisé une série Up to Speed (2012) qui lui est consacrée. La sortie au cinéma de The Cruise est l’occasion de découvrir là où tout à commencé, avec une image numérique, modernité devenue nostalgique, symbole d’un temps révolu, dans un New-York rendu fantasmagorique par le pouvoir d’une parole poétique.
Comme un nouvel ami encore inconnu, Timothy ‘Speed’ Levitch n’attend que vous pour entrer dans votre vie, confortablement installé dans l’intimité d’une salle obscure. Alors attachez vos ceintures et embarquez pour une croisière urbaine qui, si elle ne change pas votre vie, l’aura rendue meilleure le temps d’une séance de cinéma.
> The Cruise, réalisé par Bennett Miller, États-Unis, 1998 (1h14)