« Soudain », prendre soin de l’humanité

« Soudain », prendre soin de l’humanité

« Soudain », prendre soin de l’humanité

« Soudain », prendre soin de l’humanité

Au cinéma le 12 août 2026

Directrice d'un EHPAD, Marie-Lou tente d'y instaurer une philosophie de soin humaniste qui se heurte aux contraintes économiques. Sa rencontre avec Mari, metteuse en scène japonaise, bouleverse sa trajectoire. Porté par la thématique du hasard, Soudain adapte un échange épistolaire en une rencontre interrogeant le repli individualiste encouragé par le capitalisme. Ralenti par des démonstrations un peu trop professorales, le nouveau film de Ryûsuke Hamaguchi séduit par l'intensité de son duo d'actrices, véhicule d'une émotion d'autant plus forte qu'elle n'est jamais imposée.

À la tête d’un établissement pour personnes âgées, Marie-Lou Fontaine (Virginie Efira) cherche à faire évoluer les pratiques des soignants pour mieux prendre en compte le bien-être des résidents. Une adaptation guidée par l’Humanitude, philosophie de soins innovante basée sur l’écoute et la dignité des résidents, qui se heurte à la réticence d’une partie des équipes.

Alors qu’elle aide Tomoki (Kodai Kurosaki), un jeune garçon autiste égaré dans la rue, Marie-Lou rencontre Mari Morisaki (Tao Okamoto), une metteuse en scène de théâtre japonaise de passage en France pour présenter sa pièce avec l’acteur Goro Kiyomiya (Kyôzô Nagatsuka). Au fil des échanges, la jeune femme confie à Marie-Lou qu’elle se bat contre un cancer. De discussions nocturnes en confidences personnelles, une amitié forte se lie entre les deux femmes qui s’engagent ensemble dans un combat pour « rendre possible l’impossible ».

Soudain © Julien Panié - Cinéfrance studio - Diaphana Distribution

Adaptation épistolaire

Le nouveau film de Ryûsuke Hamaguchi s’inspire d’un échange épistolaire consigné dans le livre de correspondance Quand la vie prend un tournant inattendu. Dans ce livre, Makiko Miyano, une philosophe qui lutte contre un cancer du sein métastatique, et Maho Isono, une anthropologue, qui se sont rencontrées par hasard, échangent sur la maladie à travers dix lettres. Une relation qui dépasse le simple échange intellectuel alors que l’état de santé de Makiko Miyano se dégrade vers le milieu de leur correspondance.

L’adaptation du livre est proposée au réalisateur alors qu’il vient de terminer Drive My Car (2021) et, s’il ne sait pas comment transformer le livre en long métrage, il commence à travailler sur le sujet. Comme une évidence pour le cinéaste, l’anthropologue devient une directrice d’EHPAD et la philosophe une metteuse en scène. Il crée ainsi un lien à travers la fiction avec Makiko Miyano qui était passionnée de théâtre. Pour la pièce jouée dans le film, Ryûsuke Hamaguchi s’est inspiré du livre Psychonautica du chercheur japonais Takeshi Matsushima qui traite notamment de Franco Basaglia et de la psychiatrie en Italie. Une thématique qui résonne en Marie-Lou lorsqu’elle assiste à une représentation de la pièce.

Soudain © Julien Panié - Cinéfrance studio - Diaphana Distribution

Le risque du hasard

Parfois, le hasard fait bien les choses. La thématique plane en tout cas sur l’œuvre du cinéaste. Makiko Miyano travaillait sur la thématique du hasard et notamment sur l’auteur Shūzō Kuki que Ryûsuke Hamaguchi avait lu lors de la réalisation du bien nommé Contes du hasard et autres fantaisies (2021) – lire notre critique. Cette notion de hasard se mêle dans le livre et le film à celle de risque qui était étudiée par Maho Isono. Cette double thématique plane sur Soudain qui ausculte comment deux êtres humains tissent des liens à partir du hasard d’une rencontre et comment un dialogue intellectuel devient intime alors qu’un des interlocuteurs est frappé par l’injustice d’une mort annoncée.

La préparation du film s’est étalée dans le temps – le cinéaste a tourné entre temps Le mal n’existe pas (2023), lire notre critique -, en prenant soin de conserver au cœur du film cette idée d’une rencontre entre deux inconnues transposée dans des univers différents, le théâtre et le médical. D’une durée de 3h16, Soudain prend son temps pour instaurer l’environnement des deux femmes et leur relation. Les réticences rencontrées par Marie-Lou au sein de son établissement et le combat de Mari contre la maladie pourraient être deux films distincts dont la collision fait le cœur du récit.

Mais, pour le cinéaste, cette durée est nécessaire afin de rendre crédible le lien qui se tisse entre les deux femmes. Une longue discussion nocturne alors que Marie-Lou accueille Mari dans son service sert notamment de ciment à ces échanges intellectuels qui deviennent très intimes. Un temps nécessaire pour créer la proximité et que l’on comprenne que la directrice d’EHPAD accepte de suivre la metteuse en scène au Japon sur son invitation. Si cette lenteur assumée peut en effet être défendue, certaines scènes assez bavardes sont moins évidentes. Lorsque, cette même nuit à l’EHPAD, les deux amies en devenir devisent, schéma explicatif sur un tableau à l’appui, de leur conception du capitalisme, les démonstrations, bien que passionnantes, sonnent de façon un peu académiques.

Soudain © Julien Panié - Cinéfrance studio - Diaphana Distribution

L’humain de demain

Au cœur du combat de Marie-Lou, l’Humanitude traduit, depuis le point de vue médical, l’intérêt du film pour la rencontre entre les êtres élargi à leur place dans leur environnement. Méthode de soin française introduite au Japon il y a une dizaine d’années, la pratique consiste à mieux prendre en compte les besoins des patients avec la dignité en ligne de mire. Une démarche qui fait pourtant grincer des dents au sein du service de Marie-Lou. Employée fer de lance de la contestation, Sophie (Marie Bunel) rappelle à sa directrice qu’avec des ressources limitées en temps et en personnel l’Humanitude est selon elle une belle mais fausse bonne idée qui n’a pas les moyens de sa grande ambition.

La confrontation entre les deux femmes, toutes deux animées par la bonne intention de prendre soin au mieux des résidents, ouvre une réflexion plus large sur la place de l’individu au sein de la société. Structure régie par les lois du marché, l’EHPAD est une communauté miniature en miroir de la société qui lui confie des personnes âgées dont elle ne sait plus vraiment quoi faire. Au sein des échanges entre Marie-Lou et Mari plane l’idée de l’utilité de l’individu au sein de la société capitaliste et de sa place lorsqu’il n’est plus – assez – productif, pour cause de maladie ou de vieillesse.

C’est contre cette obsolescence programmée du citoyen que se battent les deux femmes, chacune à leur manière. En tentant d’améliorer leur fin de vie malgré les moyens limités pour l’une, en continuant à produire de l’art malgré sa maladie pour l’autre. Soudain est porté par cette utopie à contre-courant d’une vision purement mercantile de la société d’autant plus séduisante qu’elle est incarnée par deux actrices en mission, doublement récompensées lors du dernier festival de Cannes pour leurs prestations d’un naturel confondant.

Soudain © Julien Panié - Cinéfrance studio - Diaphana Distribution

Genèse d’une connexion intellectuelle et amicale, Soudain interroge le hasard et le risque dans le cadre du milieu du soin à la personne comme symbole d’une société qui enferme plus qu’elle ne libère. Si le nouveau film de Ryûsuke Hamaguchi n’évite pas par moment des démonstrations intellectuelles qui trahissent son origine littéraire, la connexion entre les deux actrices sert un scénario délicat qui ne force jamais l’émotion qui s’impose d’elle-même.

> Soudain réalisé par Ryûsuke Hamaguchi, France – Japon – Allemagne – Belgique, 2026 (3h16)

Soudain

Date de sortie
12 août 2026
Durée
3h16
Réalisé par
Ryûsuke Hamaguchi
Avec
Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyôzô Nagatsuka, Kodai Kurosaki,, Jean-Charles Clichet, Marie Bunel, Romain Cottard, Marie Denarnaud, Gabriel Dahmani, Héloïse Janjaud, Séphora Pondi
Pays
France - Japon - Allemagne - Belgique

Partager cet article