"Perdrix", drôle d'envol amoureux

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Capitaine de gendarmerie dans un village des Vosges, Pierre Perdrix voit son existence chamboulée par l'irruption de Juliette Webb, femme mystérieuse à la liberté contagieuse, dans son quotidien. Avec ses personnages tendrement décalés et ses situations loufoques, Perdrix réussit à manier l'absurde sans jamais devenir improbable et livre une drôle de romance à la singularité attachante.

La vie — un peu trop ? — tranquille de Pierre Perdrix (Swann Arlaud), capitaine de gendarmerie au caractère flirtant avec l'austérité, est fortement perturbée lorsque Juliette Webb (Maud Wyler) franchit la porte de sa gendarmerie. De passage dans la région, la jeune femme qui semble aller où le vent la mène vient déposer une plainte car sa voiture a été dérobée sous ses yeux par une femme qui a surgit d'un bois… totalement nue ! Pierre informe Juliette qu'elle vient d'être victime d'un groupuscule d'écologistes nudistes radicalisés sévissant dans la région. Ces délinquants à poil dépouillent les gens de leur biens — parfois jusqu'à leurs vêtements — pour les obliger à renouer avec une vie plus proche de la nature. Sans attendre que l'enquête progresse, Juliette s'incruste le soir même de sa déposition chez la famille Perdrix et découvre le gendarme dans son habitat naturel, entouré de sa mère Thérèse (Fanny Ardant), son frère Julien (Nicolas Maury) et la fille de celui-ci, Marion (Patience Munchenbach). Peu à peu, la turbulente Juliette va semer le désir et le désordre dans l'univers millimétré de Pierre obligeant chacun à reconsidérer ses limites et pourquoi pas... sa vie.

Perdrix © Domino Films

Oiseaux de bonne augure

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs lors du dernier Festival de Cannes, Perdrix est le premier long métrage signé Erwan Le Duc, journaliste au service Sports du quotidien Le Monde lorsqu'il n'est pas derrière une caméra. Sans surprise, cette comédie romantique met en scène un représentant de l'ordre, figure de l'autorité très présente dans les courts métrages du cinéaste. Dans le premier d'entre eux, Le commissaire Perdrix ne fait pas le voyage pour rien (2011), Erwan Le Duc mettait déjà en scène ce personnage de Perdrix, qui était alors commissaire. Il était d'ailleurs secondé d'un lieutenant nommé Webb, patronyme dont a hérité le personnage de Juliette dans ce premier long métrage. Le réalisateur a une attirance particulière pour ces serviteurs de l'État, garants de l'ordre et responsables d'une communauté, ici un village des Vosges. Dans Perdrix, cette pression liée à la vocation de gendarme de Pierre semble lui interdire toute fantaisie en dehors de son travail. Le capitaine de gendarmerie a l'air engoncé dans son uniforme mais l'arrivée de Juliette va le pousser dans ses retranchements pour tenter de transpercer cette carapace.

Et la voiture volée dans tout ça ? Il faut avouer qu'on oublie assez vite son existence, emporté par les remous que la jeune femme crée autour d'elle. Film policier sans enquête — l'incongruité des activistes écolo-nudistes aurait pu nous mettre sur la piste —, le cinéaste se désintéresse assez rapidement de ce véhicule qui n'était au final qu'un prétexte pour qu'intervienne la collision entre la planète Pierre et la météorite Juliette. Le film policier évolue alors lentement mais sûrement vers une comédie romantique, non sans accrocs. Avec son franc-parler, Juliette bouscule les habitudes du gendarme et de sa famille et le rire est parfois voisin d'un certain malaise tant la jeune femme vient dynamiter la petite cellule familiale quelque peu sclérosée. Un petit temps d'adaptation est nécessaire pour tenter de cerner ce personnage brut de décoffrage et sans attache qui consigne sa vie dans une multitude de carnets personnels numérotés, comme pour rendre concrète une vie qu'elle semble laisser volontairement s'échapper. Avec un goût pour l'absurde assumé — Erwan Le Duc a passé une partie de son adolescence en Angleterre, élevé notamment aux programmes décalés des Monty Python —, Perdrix manipule cette galerie de personnages qui évitent la caricature grâce à un joli travail d'écriture et des interprétations d'une justesse salvatrice. Tendre avec les travers de ses personnages, le cinéaste nous donne envie de croire en leur évolution — voire libération — et surtout en cette romance a priori improbable qui naît timidement sous nos yeux.

Perdrix © Domino Films

Nus et reconstitués

Perdrix débute avec la voix envoûtante de Fanny Ardant qui se lance depuis son garage dans un monologue sur l'amour diffusé sur les ondes d'une radio locale que personne ne semble écouter — heureusement ses fils se font régulièrement passer pour des auditeurs pour alimenter le programme. Au-delà du bonheur de se laisser bercer par la  magnifique voix de l'actrice, cette introduction résume parfaitement le propos du film et la quête personnelle de chaque personnage initiée par l'arrivée de l'imprévisible Juliette. De sa voix suave, Thérèse demande à ses auditeurs s'ils estiment que l'existence qu'ils vivent est vraiment la leur. L'animatrice interroge ainsi une autre voie possible : la possibilité d'une vie pas forcément meilleure mais au moins différente. Avec l'arrivée de l'énigmatique Juliette le doute va se propager de Pierre à son entourage familial qui en a bien besoin. Ainsi Thérèse aime discourir et donner des conseils empiriques sur l'amour dans son émission radiophonique mais semble — malgré une vie sexuelle active — empêchée de retrouver l'amour, hantée par le souvenir de son mari parti trop tôt. De son côté, Julien, géodrilologue de profession — il s'agit d'un scientifique étudiant les vers de terre —, est entièrement dévoué à sa fille Marion mais a bien du mal à communiquer avec elle. Et même Juliette, symbole de liberté absolue, est peut être à la recherche de quelque chose dont elle n'a pas conscience. Sa liberté qu'elle chérie tant se paie au prix d'une solitude qui pourrait peut-être prendre fin auprès du gendarme.

Perdrix © Domino Films

Dans ce village des Vosges, les nudistes révolutionnaires chapardeurs côtoient des adeptes de reconstitution historique qui jettent leur dévolu sur les environs du village pour faire revivre une bataille de la Seconde Guerre Mondiale. Si ces deux idées auraient pu être un peu plus développées par le cinéaste elle ne sont pas pour autant des fantaisies totalement gratuites. Au dénouement total prôné par les écolos radicaux s'oppose le travestissement en soldat pour incarner un autre individu surgissant d'une autre période. Ces deux extrêmes renvoient au monologue initial de Thérèse sur l'amour et à la révolution foutraque initiée par l'arrivée de Juliette dans leur vie trop monotone. Se dévoiler totalement ou endosser un autre costume — quitte à y laisser des plumes — c'est la sympathique leçon de courage de cette comédie loufoque et attendrissante qui invite à prendre des risques.

Avec un sens de l'absurde qui ne perd jamais de vue son propos, Perdrix pousse ses personnages — et le spectateur — à sortir de leur zone de confort pour interroger la possibilité de chemins de traverse. Une drôle de romance soutenue par des prestations solides et d'une sincérité désarmante.

> Perdrix réalisé par Erwan Le Duc, France, 2019 (1h39)