« Nul homme n’est une île », refaire le monde entre voisins

« Nul homme n’est une île », refaire le monde entre voisins

« Nul homme n’est une île », refaire le monde entre voisins

« Nul homme n’est une île », refaire le monde entre voisins

Au cinéma le 4 avril 2018

De la Méditerranée aux Alpes, Nul homme n'est une île donne la parole à des citoyens qui font vivre localement l'esprit de la démocratie et produisent le paysage du "bon gouvernement". Sans être donneur de leçon ou vindicatif, ce documentaire alternatif met en lumière des initiatives locales à la réussite insolente. De quoi faire réfléchir.

Suisse, Autriche, Italie… Le documentariste Dominique Marchais a sillonné une partie de l’Europe à la recherche de projets qui offrent — à travers une gestion bien particulière du territoire local — une alternative sociétale et économique au modèle capitaliste dominant. Agriculteurs, architectes, artisans et élus : ces citoyens ouvrent des perspectives sur un autre destin en commun possible.

Catalogue d’utopies réalisées ou en cours de réalisation, Nul homme n’est une île démontre qu’il en faut peu pour changer les choses au niveau local. Et si ces îlots de liberté étaient les prémices d’une nouvelle Europe reconstruite depuis ses territoires ?

Nul homme n'est une île © Zadig Films

Bon et mauvais gouvernement

Issu du premier vers d’un poème de John Donne du 17ème siècle, le titre du documentaire donne le ton de ce voyage européen mettant en avant des initiatives locales imaginant une autre façon de lier les citoyens entre eux. Si chaque projet a sa spécificité, le but est toujours de repenser, en partant du territoire, une organisation qui ne soit pas dictée d’en haut. Le film s’ouvre sur la fresque « du Bon et du Mauvais Gouvernement » peinte par Ambrogio Lorenzetti en 1338, commentée face caméra par une historienne spécialiste du Moyen Âge.

Commande du gouvernement de la ville de Sienne, cette vaste fresque à visée éducative rappelle les principes de justice, d’équité et de bien commun, qui doivent être la source d’inspiration de chaque gouvernement. Devant les préconisations de cette toile réalisée il y a près de 700 ans on constate que ses enseignements ont été perdus de vue. Le lien entre la ville et, à l’arrière plan, la campagne qui l’entoure est par exemple l’un des éléments qui semble de nos jours totalement oublié, voire méprisé. Ce constat étant posé, Dominique Marchais débute son tour d’Europe à la recherche d’alternatives possibles.

Le but du réalisateur est selon ses propres mots de « filmer des gens qui font de la politique à partir de leur travail, plutôt que des gens qui font de la politique leur travail ». Et le résultat est d’autant plus efficace que le documentaire n’est pas une charge frontale contre le système du capitalisme actuel. D’ailleurs ces acteurs d’une autre économie et organisation locale se considèrent plus comme des pionniers que des résistants. Le « mauvais gouvernement » n’a pas besoin d’être évoqué, pas la peine d’enfoncer des portes ouvertes : nous le vivons au quotidien. Quelques plans sur une zone commerciale perdue dans la campagne résument cette sensation d’un mode de consommation devenu fou.

Nul homme n'est une île © Zadig Films

Et si, par leur exemple, ce que l’on nomme économie sociale devenait l’économie tout court ? C’est le rêve peut-être pas si fou des 25 associés de Galline Felice (les Poules Heureuses), une coopérative agricole créée il y a 10 ans. Des poules heureuses parce que libres, comme ces agriculteurs qui, ruinés par la grande distribution, ont décidé de prendre contact avec des groupes de consommateurs du nord de l’Italie.

Après quelques caisses d’oranges envoyées, le lien avec ces GAS (groupes d’achats solidaires) s’est renforcé et, une décennie après le début de l’aventure, le réseau des Galline s’étend en France, en Belgique et en Autriche faisant vivre 500 personnes dans la région de Catane en Sicile. Un collectif pour lequel l’efficacité n’est pas taboue : il faut évidemment être plus performant que l’économie classique pour survivre. Seule différence : l’argent revient aux travailleurs et non à d’obscurs actionnaires. Un exemple de circuit court du producteur au consommateur qui prouve que les mentalités changent.

Do it yourself

Un autre exemple qu’une vie locale organisée autrement est possible se situe dans le petit Land, à l’extrémité occidentale de l’Autriche, en face de la Suisse et au sud de la Bavière. De la taille du département du Rhône, ce territoire a tout misé sur une architecture écologique, portée par le mouvement des Baukünstler (artistes de la construction). Issue des combats écologiques des années 70 — sur ce territoire une centrale nucléaire a été construite mais jamais mise en service —, cette vision différente d’aborder la gestion locale a permis de créer un îlot expérimental alors que partout ailleurs le business a repris la main.

Il a fallu se battre au départ, notamment contre l’ordre des architectes, mais le résultat est là, concret. Et le petit Land a désormais facilement 20 ans d’avance sur ce qui se fait en France en terme d’architecture écologique. Mais il ne s’agit pas uniquement de construire des bâtiments épurés qui consomment peu d’énergie, c’est toute l’organisation politique locale qui est repensée.

Le petit Land est en effet organisé au niveau local autour d’un organisme avec un nom qui en impose : le « Bureau des Questions du Futur ». La façon dont sont prises les décisions est l’élément le plus étonnant de ce documentaire. La maire élu n’est plus dans le rôle de décideur mais il se retrouve chargé de créer les conditions de la participation citoyenne à la vie communale, via l’action du Bureau. Composé d’une équipe d’agronomes, de sociologues et d’économistes, la structure peut être saisie par n’importe quel citoyen, entreprise, maire ou collectif.

Nul homme n'est une île © Zadig Films

Le Bureau possède une liberté totale, dont celle de critiquer sa hiérarchie. C’est l’un des enseignements de Nul homme est une île : la participation est la clé. Il est contre productif d’imposer au citoyen un système — de lui demander de recycler ses déchets par exemple — s’il n’est pas partie prenante du projet. Le citoyen doit se sentir inclus dans le changement, il doit comprendre les enjeux et — l’humain étant ce qu’il est — il doit y voir son propre intérêt.

Et la France alors dans tout ça ? Selon Dominique Marchais, rien n’a été filmé dans l’hexagone car tout y est trop compliqué. Des initiatives existent mais elles sont selon lui étouffées par trop de centralisme, de hiérarchie et d’expertise dans ce pays où les coopératives agricoles sont devenues de multinationales. Il ose même affirmer que la France a un souci avec la démocratie ! Une sentence abrupte mais il faut reconnaître que ces diverses expériences européennes réussies lui donnent partiellement raison. Nul homme n’est une île prouve nous rappelle que le paysage est une question éminemment politique qui est une construction sociale.

Reste à savoir dans quelles mains nous souhaitons laisser cette responsabilité. Déjà, ces expériences se connectent entre elles à l’image de la coopératives des Galline Felice. Cette mise en réseau est-elle le point de départ d’une Europe qui se remodèle à partir de ses citoyens à travers des échanges plus justes et écologiques ? L’avenir nous dira jusqu’à quel point cette charmante utopie peut s’étendre sans se dénaturer. Une chose est en tout cas évidente : au niveau local un autre mode de gestion collective est possible.

Sans idéologie et avec des exemples très concrets, Nul homme n’est une île promeut des initiatives locales qui ont misé sur l’intelligence collective pour consommer et construire autrement. Ces îlots expérimentaux mèneront-ils vers une nouvelle utopie européenne ? La perspective est en tout cas séduisante.

> Nul homme n’est une île, réalisé par Dominique Marchais, France, 2017 (1h36)

Nul homme n'est une île

Date de sortie
4 avril 2018
Durée
1h36
Réalisé par
Dominique Marchais
Avec
Pays
France