Après deux décennies de vie commune, Alex (Will Arnett) et Tess (Laura Dern) Novak arrivent à la conclusion que la rupture est inévitable. Encore faut-il trouver la force de l’annoncer à leurs deux fils Jude (Calvin Knegten) et Felix (Blake Kane), leurs proches et tous leurs amis. Une échéance qu’ils ne cessent de repousser, jouant la comédie du couple uni pour ne pas éveiller les soupçons.
La rupture enfin verbalisée, Alex affronte seul les doutes de la cinquantaine face à un divorce devenu imminent. Un soir, il s’inscrit sur la liste des comiques qui doivent monter sur scène pour éviter de s’acquitter des quelques dollars de l’entrée payante. Sur scène, Alex déballe ses déboires affectifs et prend goût au milieu solidaire du stand-up new-yorkais. Alors qu’il se fait un nom sur scène, Tess remet en question les sacrifices qu’elle a consenti pour la famille. Et si les rôles d’épouse et de mère n’étaient pas suffisants à son bonheur ?
La fin justifie les moyens
Is This Thing On? est une comédie romantique qui (re)commence par la fin, après plus de vingt ans de relation qui ont abîmé la confiance en soi des deux protagonistes et leur harmonie. Usés par cette relation dans laquelle chacun s’est perdu, Alex et Tess sont trop occupés à tenir leur rôle dans une dynamique qui a déraillé depuis un moment. Mais aucun des deux n’est prêt pour officialiser cette rupture qui sonne comme un constat d’échec après tant d’années à faire voguer tant bien que mal la barque familiale.
Le film s’ouvre sur Alex prêt à réveiller les enfants pour enfin leur avouer la rupture imminente malgré la désapprobation de celle qui est encore femme sur le papier. L’abcès sera finalement crevé à une heure plus raisonnable et entraîne une prise de conscience existentielle pour Alex et Tess. Une redécouverte de soi, en dehors du couple, qui les pousse ironiquement à se rapprocher et vient complexifier une rupture qui peine à se concrétiser.
Bradley Cooper, réalisateur du remake de A Star is Born (2018) et Maestro (2023), confie cette valse des sentiments à son ami de 20 ans Will Arnett – connu pour la série Arrested Development (2003-2019), entendu notamment dans La Grande Aventure Lego 2 (2019) – lire notre critique – et incarnant le cheval dépressif de BoJack Horseman (2014-2020). Il a pour partenaire la toujours impeccable Laura Dern, vue dans Jurassic Park (1993), Marriage Story (2019) et ses nombreuses collaborations avec David Lynch. Les deux acteurs insufflent une ambiguïté et une tension touchante à cette histoire de couple qui peine à couper les ponts pour, en fin de compte, peut-être mieux se retrouver.
Drôle de thérapie
La découverte improbable du milieu du stand-up par le personnage d’Alex est basée sur une anecdote d’autant plus étonnante qu’elle est vraie. En 2001, alors que les chemins de Bradley Cooper et Will Arnett se croisent une première fois pour ne plus se quitter, John Bishop, représentant pharmaceutique anglais, vient de quitter sa femme. Pour panser ses plaies, John erre dans les rues de Manchester et inscrit son nom sur la liste d’une scène ouverte pour éviter de payer les 4 livres de l’entrée du club de stand-up. Cette scène impromptue lui permet, devant une foule de sept personnes, de vider son sac.
Au fil des passages, John prend goût à l’exercice qui ressemble pour lui à une thérapie, avec des rires en plus. Le public est parfois difficile mais il est en général plus aisé de le faire sourire qu’un psychiatre qui a plutôt tendance à prendre des notes – pour les plus investis – avec un air préoccupé. Un jour, la femme de John se retrouve par hasard dans le public pendant son tour de piste. Malaise ? Au contraire, cette confrontation surprise les rapproche après le spectacle et les amène vers une réconciliation inattendue.
En rodage
Pour plus de réalisme, Will Arnett s’est lancé lui aussi sur les petites scènes des comedy clubs. Se présentant dans la peau de son personnage Alex Novak, l’acteur a ainsi rodé les blagues présentes dans le film. Reconnu ou non par le public, Will Arnett trouve parfois l’adhésion de la salle et d’autres fois essuie des bides vexants pour le plus grand bonheur de son pote Bradley, hilare dans les coulisses.
Comme le reconnaît son personnage Alex dans le film, la ligne est ténue entre la comédie et le côté pathétique d’une homme d’âge moyen parlant de ses problèmes dans une pièce pleine d’étrangers. Ses premiers passages sont dans cette zone d’ombre mais, si ses camarades humoristes critiquent sa prestation, ils relèvent aussi sa sincérité totale, à la limite de l’inconscience et de l’impudeur, qui plaît au public.
Reprise de volée
Is This Thing On? c’est pour Alex l’acceptation par le rire salvateur. Comme on peut trouver ridicule de raconter ses petits problèmes chez le psy – car oui, même quand ils semblent insurmontables, il y a toujours plus grave ailleurs, quelque part dans le monde – Alex gère cette rupture en la tournant en dérision. Confronté à cette nouvelle vocation par hasard, l’un de ses fils font en larmes devant le cahier de ses blagues, incapable de comprendre le concept thérapeutique derrière cette étrange mise à nu des sentiments. C’est pour rire ! le rassure alors son père désemparé qui peine à expliquer le concept de cette mise à distance à la fois cruelle et réparatrice.
Mais le film de Bradley Cooper ne se contente pas d’opposer la nouvelle passion comique du père à l’incompréhension de ses proches. Équilibré, Is This Thing On? traite aussi de l’évolution de Tess qui a tout sacrifié pour la vie de famille, loin de sa carrière de joueuse professionnelle de volley-ball. Ancienne gloire olympique, Tess s’est mise à la retraite pour élever sa famille, un renoncement qui prend une saveur particulière alors qu’elle peut elle aussi prendre enfin un peu de recul.
Tandis que son mari devenu amant retrouve une seconde jeunesse sur scène, Tess pourrait, elle aussi, reprendre du service. Et pourquoi pas au poste d’entraîneur pour l’équipe Olympique lors des J.O. de 2028 qui se profilent à l’horizon ? Une façon d’avancer et d’échapper à une vision nostalgique du passé qu’Alex réveille malgré lui en exposant chez lui une ancienne photo. Le cliché montre Tess, de dos, qui monte au filet pour envoyer un smash implacable. Mais l’ancienne championne ne se reconnaît pas dans cette vision du passé et l’hommage fait un flop. De là à penser qu’Alex se rattache à cette personne qu’elle n’est plus, il n’y a qu’un pas.
Go Your Own Way
Trajectoires sinueuses qui ne cessent de se croiser, Is This Thing On? fait autant référence à ce micro que l’on tapote sur scène pour s’assurer qu’il est bien branché qu’à cette relation qui passe par des zones d’ombre ambiguës. Le film rejoue la scène de l’apprenti comique qui déballe son sac devant son ex épouse sans le savoir. Un moment tendu et tendre qui fait basculer à nouveau le film dans une autre ambiance.
Alors qu’ils se rapprochent contre toute attente, les deux amants jouent à nouveau la comédie devant leurs proches, cette fois-ci ils ne font plus semblant d’être ensemble mais gomment leur proximité retrouvée. De quoi les perturber et nous avec. Écho de la fragilité et complexité de cet équilibre, le couple d’amis que forment Balls (Bradley Cooper) et Christine (Andra Day) sont inspirés par cette rupture qui éveille en eux des envies d’indépendance. Le souffle du renouveau se propage et vient ainsi chambouler les conceptions de chacun.
Drôle de thérapie de couple par scène de stand-up interposée, Is This Thing On? interroge l’énergie restante dans un couple comme la somme du bien être de chacun. Entre les rires et les larmes, le poids de la culpabilité ne porte pas sur le couple – être malheureux de son mariage – mais sur le ressenti personnel – être malheureux dans son mariage. Un état des lieux indispensable pour savoir s’il est temps ou non de drop the mic de la relation.
> Is This Thing On?, réalisé par Bradley Cooper, États-Unis, 2025 (2h01)