Avec leur réussite professionnelle et la présence solaire de leur petite fille Dominika, Michal (Milan Ondrík) et Zuzka (Dominika Morávková) ont tout pour être heureux. Lorsqu’il part au travail un matin avec sa fille sur le siège arrière de sa voiture, Michal ne peut se douter qu’il va vivre l’expérience la plus traumatisante de sa vie. Car, en ce jour de canicule, l’inattention est mortelle et Dominika ne rentrera plus jamais à la maison.
Le drame cruel vient briser l’harmonie du couple et plonge Michal et Zuzka dans une nouvelle vie, sous le feu des médias, écrasés par le poids d’une opinion partagée entre incompréhension et horreur. Contre toute attente, lorsque le procès de Michal s’ouvre, un lien ténu va renaître avec Zuzka, mère inconsolable tiraillée entre tentative de comprendre et un impossible pardon.
Impensable
Cinéaste et comédienne slovaque, Tereza Nvotová se penche avec Father sur un sujet aussi dérangeant que terrifiant. Le « syndrome du bébé oublié », vécu par un proche de Dušan Budzak, co-scénariste du film, est au cœur de ce drame qui explore la résilience d’un couple face à l’impensable qui vient percuter leur bonheur. Documenté à travers un procès qui doit juger de la responsabilité de Michal, ce syndrome est d’autant plus horrifique qu’il pourrait nous arriver.
Il est impossible d’oublier un enfant dans une voiture, encore moins si c’est le sien ! Father démonte cette certitude rassurante en mettant en scène une journée d’une grande banalité, un père dépose sa fille à l’école sur le trajet du travail… avant qu’elle ne bascule dans l’insoutenable. Pour tourner le film, la cinéaste a dû se persuader qu’elle pourrait se retrouver dans la peau de Michal, comme nous tous. Avec ce cas qui s’avère heureusement rare mais pas impossible, Father interroge brutalement notre assurance et notre empathie.
L’ennemi intérieur
Après le choc du drame, Father s’attache à décrire l’après avec l’évolution forcément chaotique de Michal et Zuzka, condamnés à survivre malgré la mort de leur fille. Une vie écrasée par la culpabilité et l’incompréhension qui ne leur appartient plus vraiment. Sur ce point, Father fait écho à Pororoca, pas un jour ne passe (2017) de Constantin Popescu dont la paternité est également mise à rude épreuve avec l’histoire perturbante d’une fillette qui disparaît après avoir échappé à la surveillance de son père dans un parc public – lire notre critique.
Dans l’ombre de la tragédie vécue par Michal et Zuzka, la confiance s’est évaporée et les blessures semblent impossibles à soigner. Dans ce climat de défiance et de deuil interdit, le film détaille de façon très clinique, parole à la défense oblige, ce « syndrome du bébé oublié » énigmatique venu briser la vie du couple. Véritable défi à la confiance en soi, ce syndrome nous oblige à accepter que nous sommes faillibles et que notre esprit peut nous trahir de la façon la plus cruelle qu’il soit.
Car, ce matin-là, Michal se remémore parfaitement avoir déposé sa fille à la crèche. Il pourrait le jurer si l’insoutenable réalité ne venait pas contredire ce souvenir qui semble si concret. Pourtant, la mécanique est avérée : la surcharge mentale, un manque de sommeil ou encore un changement de routine peuvent dérégler notre mémoire au point de zapper totalement l’essentiel. Un mal d’autant plus sournois qu’il est indétectable pour sa victime.
Perte de repères
Ce constat terrifiant est appuyé par la mise en scène choisie par la cinéaste qui suit Michal dans cette matinée funeste. Au plus proche de ce père attentionné, le spectateur est invité à partager son quotidien avant que tout ne s’effondre. Tourné sans coupes, avec une esthétique que la cinéaste dit empruntée au jeu vidéo, les longs plans-séquences permettent de s’identifier au personnage et de ressentir le vertige lorsque la caméra tourne sur elle-même, autour de la voiture criminelle ou dans l’espace oppressant du tribunal.
Pour renforcer cette présence auprès de Michal, les sons sont utilisés de façon obsessionnelle. Le bruit de la voiture ou les respirations deviennent au fur et à mesure oppressants pour montrer à quel point la normalité peut basculer à tout moment dans l’horreur. Une amplification de la réalité qui accompagne le décrochage de Michal, incapable de faire le deuil et de se pardonner son erreur même s’il est possible de l’expliquer médicalement.
La tension provient enfin de la relation entre Michal et Zuzka qui, à l’approche du procès, bascule vers un rapprochement qui interroge. Est-il vraiment possible de pardonner ? Et surtout de se pardonner soi-même ? En nous faisant vivre de l’intérieur ce cauchemar absolu, Father ne déclare pas répondre à la question mais nous permet de faire l’expérience intime d’un drame absolu où le coupable est aussi une victime. Et nous rappelle que l’erreur, comme l’horreur, est humaine.
> Father (Otec), réalisé par Tereza Nvotová, Slovaquie – République Tchèque – Pologne, 2025 (1h43)