La Cité de l'architecture à la découverte des mégapoles asiatiques

Dans le cadre des conférences Images/Cité, la Cité de l'architecture et du patrimoine accueille deux photographes passionnés par les mégapoles asiatiques pour une présentation de leur travail suivie d'un débat. À quelques jours de cette rencontre, Christophe Caudroy nous confie pourquoi il aime promener son objectif dans les entrailles de ces agglomérations géantes.

Série Chongqing, sur les quatre rives du temps qui passe © Cyrus Cornut - Tous droits réservés
Série Chongqing, sur les quatre rives du temps qui passe © Cyrus Cornut - Tous droits réservés

Le 13 mars 2019, la Cité de l'architecture et du patrimoine consacre sa rencontre mensuelle Images/Cité aux plus gigantesques des villes asiatiques. Les deux photographes voyageurs Christophe Caudroy et Cyrus Cornut présenteront leur travail en présence de Cristiana Mazzoni, architecte, professeure HDR à l’école nationale supérieure d’architecture Paris-Belleville et Aude Mathé, responsable du programme Photographie et vidéo à la Cité de l'architecture et du patrimoine. La projection des photos issues de leurs voyages en Asie sera suivie d'un débat. Ouvert à tous, cet évènement est l'occasion de découvrir les entrailles de mégapoles comme Hong-Kong, Bangkok, Singapour, Pékin ou encore Chongqing et d'interroger cet « océan urbain » tel que le définit Cyrus Cornut. Cette projection-débat est une invitation à plonger au cœur de cet urbanisme dicté par les lois de l'économie où seule la végétation semble résister. En amont de cette rencontre, Christophe Caudroy répond aux questions de Citazine sur son travail au cœur de ces villes asiatiques tentaculaires.

Série Hong-Kong © Christophe Caudroy - Tous droits réservés

Pourquoi cet attrait pour les mégapoles asiatiques ?

En matière d'architecture et d'urbanisme, le centre de gravité du monde s'est déplacé en Asie : c'est désormais là où se passent les choses. C'est le New-York du XXème siècle. Que ce soit à Hong-Kong ou dans toutes ces villes des pays émergents qui sont de grandes mégalopoles, c'est là où se passent les choses les plus folles. C'est intéressant de voir comment les asiatiques construisent avec leurs cultures, leurs traditions, leurs habitudes. Ils envisagent l'urbanisme d'une façon assez décomplexée en comparaison avec les européens qui sont très ancrés dans leur histoire. Dans ces pays, il y a deux cent ans — à part pour la Chine — il n'y avait pas énormément d'espaces très urbanisés, ils n'ont pas nos codes européens. Ce sont des villes de gratte-ciels, ce qui est universellement répandu, mais ils ont une vision de l'espace commun, de la voirie, qui est différente de la nôtre et qui change selon les pays.

Série Tokyo © Christophe Caudroy - Tous droits réservés

La végétation est tout le temps là.

Quelle ville vous a le plus impressionné ?

Il y a deux lieux qui m'ont particulièrement marqué : Hong-Kong et Tokyo. Hong-Kong par l'ingéniosité et cette capacité à exploiter le moindre centimètre carré sur la colline de l'île, c'est complètement fou. Sous des autoroutes urbaines on peut retrouver un parc juste en dessous, le tout mélangé à une végétation luxuriante. C'est complètement dingue (voir la photo ci-dessous). L'espace urbain, extrêmement dense, est mélangé à une végétation qui est aussi très présente et il y a toujours un combat entre les deux. C'est quelque chose qui m'a marqué dans les villes asiatiques : il y a toujours un mélange entre une nature qui est très mise en avant et un urbanisme très présent aussi, que ça soit Hong-Kong, Bangkok ou encore Singapour. La végétation est tout le temps là. Et à Tokyo ce qui m'a marqué c'est cette densité, c'est une civilisation qui est totalement différente de la nôtre.

Série Hong-Kong © Christophe Caudroy - Tous droits réservés

Les paysages changent en permanence.

Cette semaine sort au cinéma Les étendues imaginaires, un polar qui se passe à Singapour. Quelles impressions vous ont laissé ces villes qui ne cessent de s'étendre en repoussant la côte ?  

C'est quelque chose qui se voit à Singapour, à Tokyo et à Hong-Kong, là où la place fait défaut. Dans le cas de Singapour, ils ne peuvent pas s'étendre au-delà de leur île, l'Indonésie juste à côté les en empêche. Hong-Kong c'est pareil, ils sont sur un territoire qui est contraint par rapport à la Chine. Pour Tokyo, ils sont tellement nombreux qu'ils essaient de gagner de la superficie sur la mer. Ce type d'aménagement du territoire se voit uniquement dans les endroits où le prix au mètre carré est complètement délirant. Lorsque c'est le cas ça vaut le coup de dépenser des sommes aussi folles pour gagner du terrain sur la mer. Et entre les différents voyages, à chaque fois, le paysage change : lorsque je suis retourné à Tokyo, la côte avait changé entre 2007 et 2011, c'est assez fou. Dans ces villes, les paysages changent en permanence.

Série Singapour © Christophe Caudroy - Tous droits réservés

Dans ces villes, l'architecture est temporaire.

Et comment les habitants vivent-ils ce changement permanent ?

C'est assez différent selon les villes mais en général les habitants sont assez décomplexés par rapport à la modernité et l'aspect contemporain de l'architecture. À Hong-Kong ça ne les gène pas de détruire un bâtiment s'ils peuvent en construire un autre encore plus grand et qui va rapporter plus d'argent. Il n'y a pas de notion de patrimoine ou très peu. À Tokyo, la notion de patrimoine est très forte mais elle est assez immatérielle. Les temples, par exemple, sont détruits tous les 70 ans pour être reconstruits. L'idée, le concept, importe plus que la vieille pierre. À Singapour c'est pareil, elle n'existait pas ou très peu en tant que ville — à part en tant que comptoir colonial — il y a cent ans. C'est la même chose pour Hong-Kong, il n'y a pas de passé sur le plan architectural. Ce passé est inventé aujourd'hui et ça ne les dérange pas de construire, démolir puis reconstruire. Ils ont un rapport à la ville qui est très décomplexé, aucun risque que ces villes ne se transforment en musée comme Paris, même si c'est aussi très bien d'avoir une identité. Il n'y a pas de problématique de savoir si on va construire des tours en plein centre-ville. Si on peut le faire et que ça rapporte plus d'argent alors on le fait. Ces villes ne sont pas multimillénaires. Tokyo a été rasée par un tremblement de terre dans les années 20 puis par les Américains en 45, ils passent leur temps à reconstruire. Les immeubles sont en grande partie construits dans des matériaux censés résister aux séismes mais dans le cas des maisons ce sont aussi des matériaux de qualité assez faible parce que l'idée c'est de pouvoir déconstruire et reconstruire. En fait, dans ces villes, l'architecture est temporaire ce qui permet plein de choses : des grandes fantaisies architecturales mais aussi des choses complètement horribles. Mais, comme rien ne dure vraiment, est-ce que c'est vraiment grave ? Je n'ai pas la réponse. Ils sont en tout cas assez libres par rapport à ça et toujours dans cette logique de progrès. Très peu de personnes s'émeuvent de la disparition des vieux quartiers qui sont de toute façon insalubres.

Série Hong-Kong © Christophe Caudroy - Tous droits réservés

L'urbanisme peut-il faire oublier la densité de population ?

Ce n'est pas du tout la même sensation par rapport à la France, par exemple. Nos magasins sont en rez-de-chaussée, pignon sur rue, là ce n'est pas du tout le cas. Dans la plupart des villes asiatiques, on peut se retrouver au 20ème étage pour déjeuner. C'est une autre verticalité de l'espace "public". Dans les villes européennes, lorsque tu montes dans les étages c'est privé, là ce n'est pas forcément le cas. À Hong-Kong ils ont cette tradition : le rez-de-chaussée c'est pour la voiture et les circulations pédestres se font plutôt sur les passerelles qui relient les immeubles entre eux, pour passer d'une rue à une autre il faut traverser l'immeuble. Au second et troisième étages c'est souvent un centre commercial. Dans ce type de villes, des cartes imaginaires se créent avec des parcours pour aller d'un point A à un point B. Pour se rendre à destination, il faut trouver le chemin le plus rapide en passant par tel centre commercial ou en empruntant le raccourci d'un accès de parking. Cette carte mentale qui se crée est en constante évolution, selon les horaires d'ouverture des magasins. C'est un peu un sport national à Hong-Kong de découvrir de nouveaux passages pour aller d'un point A à un point B.

Série Hong-Kong © Christophe Caudroy - Tous droits réservés

Vous souhaitez présenter votre travail comme des lieux fictifs. C'est à dire ?

J'ai beaucoup présenté mes images en les classant par villes et désormais j'aimerai exposer cet ensemble différemment, moins lié par rapport à une ville et plus comme un travail personnel sur les agglomérations asiatiques. C'est une représentation mentale qui m'est propre et c'est l'idée de la projection-débat du 13 mars à la Cité de l'architecture : en partant des villes, je souhaite proposer une nouvelle façon d'articuler les images en ne classant plus les photos par villes mais plutôt par ressenti, par émotions. C'est là où intervient la carte mentale et son aspect fictif : je recrée une ville imaginaire via une association d'images.

Série Tokyo © Christophe Caudroy - Tous droits réservés

Infos pratiques :

Projection-débat en présence de Christophe Caudroy et de Cyrus Cornut
Mercredi 13 mars de 19h à 21h
Auditorium de la Cité de l'architecture et du patrimoine
7 avenue Albert de Mun
Paris 16e
Métro Iéna ou Trocadéro

Inscription conseillée, entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles.