La galerie réanimatrice d'objets

jeudi 16 févr. 2012 | Anthony Renaud

Une galerie exclusivement dédiée à la création artistique à base de récupération de matériau a ouvert ses portes fin 2011 dans le Marais, à Paris. Dans ce lieu convivial et étonnant, sont exposées des œuvres réalisées à partir d'objets obsolètes, abandonnés, oubliés. La Galerie Brauer, l'unique lieu parisien consacré aux artistes récupérateurs.

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Bruno Lefèvre-Brauer, au fond, dans sa galerie colorée. | Photo Anthony RenaudBruno Lefèvre-Brauer a voulu désacraliser la galerie d'art. | Photo Anthony RenaudLa galerie a ouvert en septembre 2011. | Photo Anthony RenaudUn robot, devant le flag de Dadav. | Photo Vincent ZachariasLampe et robot veillent sur le lieu. | Photo Vincent ZachariasIl n'y a pas que des robots métalliques. La plastique a aussi sa place. | Photo Vincent ZachariasDans la galerie, une cinquantaine d'objets étonnants et inattendus. | Photo Vincent ZachariasUn robot créé par Thierry Deroche. | Photo Vincent ZachariasCréation de Marianne Pascal. | Photo Vincent ZachariasCréation de Sébastien Maquin. | Photo Vincent ZachariasUn luminaire de Sébastien Maquin | Photo Vincent ZachariasRobot de Brauer, devant la galerie. | Photo BrauerRobot de Brauer. | Photo Vincent ZachariasLe Flag de Dadave, un hommage à Jasper Johns, composé de milliers de déchets électroniques. | DadaveUn feu piéton. | Photo Anthony Renaud

 

L'imposant robot en face de l'entrée vous fixe du regard. Silencieux mais plutôt accueillant, presque souriant. Constitué de grille-pains et de porte-parapluies, l'allure métallique, il est planté là, à côté d'un confrère robot, lumineux celui-là et tout de plastique vêtu. Ce temple, c'est la galerie Brauer, située dans le IIIe arrondissement à Paris. Elle a ouvert ses portes en septembre dernier. Un lieu unique, dans la capitale, consacré à l'upcycling et au recycl'art. N'ayez pas peur des mots. Derrière ces termes un peu barbares et souvent galvaudés se cache une galerie d'art qui expose – en permanence et exclusivement – des œuvres contemporaines de sculpteurs, plasticiens et designers. Leur point commun ? Créer à partir d'objets récupérés. Leur "matière première" a déjà eu une vie avant de passer entre leurs mains.

Déconstruits, assemblés, façonnés, revus et corrigés, les matériaux utilisés sont prêts pour une seconde vie. En plastique, verre, métal. Peu importe. Ces artistes-là récupèrent puis créent. « Les personnes exposées ici font de l'art à partir de matériau de récupération. Ça peut être des ampoules, des déchets d'équipements électriques et électroniques, des bidons ou flacons en plastique, etc. Des objets abandonnés ou oubliés. C'est infini, explique Bruno Lefèvre-Brauer, propriétaire des lieux, lui-même artiste récupérateur. Cela a toujours existé. Regardez Antoni Tàpies, qui vient de mourir (à 88 ans, NDLR), travaillait avec des papiers déchirés, de la cire de bougies, du sable, des journaux. Et Picasso avec de la ficelle, par exemple. On ne parlait pas, à l'époque, de "recycl'art", mais c'est la même chose. »

« Une galerie n'est pas forcément un univers froid »

En manque de visibilité pour son travail, Bruno Lefèvre-Brauer (plasticien, peintre et photographe) a imaginé ouvrir son propre lieu d'exposition. Et s'est naturellement tourné vers des artistes qu'il connaissait, ou bien croisés et repérés dans des expositions collectives pour composer une solide sélection d'œuvres. Une cinquantaine de créations, sortis de l'imagination de huit artistes, ornent aujourd'hui l'espace. Un lieu accueillant qui a été pensé pour casser l'image parfois repoussante de la galerie. « Une galerie d'art, ça peut faire peur. J'ai voulu désacraliser la chose et montrer qu'une galerie n'est pas forcément un univers froid, où on vous regarde de haut. Souvent, les gens n'osent même pas pousser la porte, déjà parce qu'ils ne sont pas acheteurs. J'ai donc voulu un lieu chaleureux, convivial et ouvert à tous. »

« Accessible aussi », car les prix des œuvres débutent à 150 euros pour les petites pièces. Les robots et certaines créations de Dadave, en revanche, atteignent parfois les 5 000 euros. Bruno Lefèvre-Brauer, graphiste par ailleurs, sait qu'il va lui falloir du temps pour émerger dans un quartier du Marais qui compte déjà plus de deux cents galeries en tous genres. « Nous sommes des petits nouveaux ici. Le tout est de tenir bon, d'être sûr de ce qu'on fait et d'avoir confiance dans ce qu'on expose ».

 

Au numéro 48 de l'étroite rue de Montmorency, dans cet ancien quartier de bonnetiers, cohabitent des objets étonnants et inattendus, plus ou moins utiles, aux formes, tailles et couleurs variées. Des œuvres uniques, pleines d'originalité et d'ingéniosité. Sous les yeux des robots métalliques de Thierry Deroche, des lampes, comme celle-ci, semblable à une fusée retenue par une longue tige... et reposant sur un demi-globe terrestre. Ou ce luminaire composé d'un phare de 2 CV boulonné à une manivelle de pédalier de vélo. Le tout assis sur un ancien réchaud à gaz. Aucune limite non plus dans les créations de Sébastien Maquin. Lui s'est permis d'associer un phare de vieille voiture et une raquette de tennis en bois des années 70. Effet rétro garanti et réussi ! Au milieu de ces objets, s'immisce l'imaginaire très poétique de Marianne Pascal, ses ampoules assemblées avec des matières plastiques, le tout formant une sorte de planète électrifiée, d'objets intergalactiques.

Des créateurs, pas des militants écolos

Le maître de maison, aussi, crée des sculptures lumineuses et des robots. Pour ces derniers, c'est le métal qui l'inspire, comme par exemple ces vieux fers à repasser qui font office de pieds. « Ce qui me plaît, c'est l'usure du passé sur ces pièces. Des objets très vintage, qui ont vécu. L'époque a de l'importance mais surtout les matériaux. Plus nobles et plus pérennes que ceux d'aujourd'hui. J'aime beaucoup travailler le verre et l'acier, souligne Bruno Lefèvre-Brauer. Les pièces que j'utilise sont rigoureusement choisies. Je tiens à une certaine qualité de fabrication. »

La galerie Brauer, dans un espace réduit (une vingtaine de mètres carrés) mais bien agencé, réunit des objets de décoration au design soigné, des luminaires notamment, et des créations plus abstraites. Comme les tableaux et sculptures du très inspiré Dadave, l'amoureux des composants électroniques obsolètes. Dans son hommage au Flag de Jasper Johns, il a assemblé des milliers de déchets électroniques (les fameux D3E) provenant de téléviseurs, radios, ordinateurs et téléphones portables. L'œuvre, de taille conséquente (107 cm x 154 cm) est singulière, chaque pièce ayant gardé sa couleur d'origine, naturelle. Aucune peinture, aucune teinture.

Derrière cette variété d'objets récupérés et transformés, cet assemblage d'éléments accumulés, déstructurés ou compressés, peut-on réellement parler de recyclage artistique à but écologique ? Ces artistes ont-ils une âme de militants, l'envie de sauvegarder la planète avant tout ? Bruno est catégorique. Ce n'est pas la ligne directrice de ce lieu d'exposition, même s'il confie que lui votera pour Eva Joly et qu'il croit à la fonction pédagogique de telles œuvres. « Ce ne sont vraiment pas des fans d'écologie qui, d'un seul coup, ont décidé d'empiler des petits bouchons en plastique. Ce sont des artistes, avant tout, des créateurs, qui ont choisi des objets de récupération pour s'exprimer. Certains par facilité au départ, d'autres par goût, d'autres encore par conscience écologique. On ne peut pas faire de généralité. Certains sont militants, d'autres s'en moquent. Je n'en connais pas qui brandissent la récup' comme un étendard ».

Même son de cloche du côté de Dadave, autodidacte et passionné d’art contemporain. « Ma démarche initiale est esthétique, et non pas de donner des leçons d'écologie. J'essaie de faire des choses qui plaisent à l'œil des visiteurs. Ce qui m'intéresse le plus, c'est de retravailler la matière manufacturée. Au travers de mon travail, il y a forcément un message qui incite à se demander l'intérêt d'acheter un portable tous les ans, par exemple. Mais je ne suis pas un militant du déchet. »

Bruno balaie donc l'idée de surfer sur la vague actuelle et d'en faire un business, d'avoir succomber à la mode de la récupération et du recyclage à tout va. Lui compose des œuvres à partir d'objets de récupération depuis plus de quinze ans. « On m'a demandé si ce n'était pas opportuniste en ce moment d'ouvrir une galerie consacrée à l'upcycling. Franchement, c'est plutôt l'inverse, c'est casse-cou comme démarche. Ça se saurait si c'était un métier porteur. Qu'on lui donne n'importe quel terme, "upcycling" ou autre chose, peu importe. Je crois à la création qui recycle en magnifiant le produit, qui lui donne une valeur ajoutée. Ici, on le recycle mais en le valorisant, on donne à l'objet une autre fonction que celle initiale. Ce mouvement m'a toujours intéressé. »

L'exposition actuelle va se prolonger jusqu'au mois de mars. Ensuite, il sera temps de laisser la place à de nouveaux artistes récupérateurs. Bruno Lefèvre-Brauer est aujourd'hui très sollicité par les artistes en manque de visibilité. Dadave, lui, sera encore de la partie. Le galeriste reste assez secret sur la thématique de la prochaine exposition. Il lâche seulement qu'elle sera « assez futuriste et spatiale, évoquant un peu la science-fiction... » Quelques robots, des nouveaux venus mais toujours inoffensifs, devraient donc encore garder les lieux.

 

> En savoir plus :
Site de la galerie Brauer.

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