"Swagger", les fanfarons de la République

mercredi 16 nov. 2016 | Marco Pierrard

Excellent

Swagger donne la parole à onze enfants et adolescents qui grandissent au cœur des cités les plus défavorisées de France. Avec une liberté de ton rafraîchissante, ils évoquent leurs difficultés, mais aussi leurs rêves pour l'avenir. Drôle et percutant, ce documentaire protéiforme interpelle sur l'insupportable désintégration sociale profondément ancrée en France.

Teen movie documentaire, Swagger est un voyage dans la tête de onze enfants et adolescents qui vivent à Aulnay et Sevran, deux territoires délaissés de la République. La caméra d'Olivier Babinet récolte les confidences de ces jeunes qui nous dévoilent leur réalité, loin des discours extérieurs et des cases dans lesquelles on cherche à les faire rentrer. Clairvoyante ou naïve, la parole — rare — de ces gamins est d'or : malgré les difficultés de leur quotidien, ils ont des rêves et de l'ambition et il serait criminel de ne pas les écouter. Religion, école, intégration, avenir, vie de famille, amour, racisme… les adultes en devenir d'Aulnay et de Sevran parlent de tout et leur franchise réjouit autant qu'elle inquiète. Si leur ambition et leur analyse souvent fine redonnent espoir, leurs propos mettent également en lumière l'incroyable fossé qui s'est creusé entre les populations des banlieues et le reste de la société. Un abîme qu'il serait enfin temps de regarder en face. Parce qu'il fait ce constat intelligemment, le documentaire sans filtre d'Olivier Babinet est d'utilité publique.

Swagger © Rezo Films  

Ma cité va parler

Ces adolescents et enfants de Sevran et Aulnay, Olivier Babinet les connait bien. Révélé au grand public en 1999 grâce à la série Le Bidule diffusée sur Canal +, le réalisateur de Robert Mitchum est mort (2010) travaille depuis plusieurs années avec des collégiens d'Aulnay-sous-Bois, en parallèle de ses activités cinématographiques. Dans ce quartier sinistré où 50% des familles vivent en dessous du seuil de pauvreté, le cinéaste a travaillé avec les adolescents pour réaliser 8 courts-métrages fantastiques et de science-fiction. Une expérience qui lui a donné envie de leur consacrer un long métrage documentaire pour montrer au monde l'incroyable énergie de ces gamins malgré la dureté de leur environnement. La réalité de ces jeunes le cinéaste la connaît bien et cela se ressent dans ce film qui prend des formes multiples pour mieux dévoiler la richesse de ces élèves, isolés dans leur cité.

Si le cœur de Swagger bat au rythme des entretiens dans lesquels les adolescents livrent leur quotidien entre crainte et espoir, le docu s'amuse à les mettre en scène dans des pastilles scénarisées — qui font autant appel à la science-fiction qu'à la comédie musicale — dans lesquelles les jeunes jouent leurs rêves, leurs fantasmes et parfois leurs inquiétudes. Loin du regard d'un journaliste venant poser sa caméra dans la cité pour illustrer un énième faits divers plus ou moins dramatique, le travail d'Olivier Babinet s'inscrit au sein même du collège, avec les acteurs du quotidien en évitant tout regard misérabilisme ou condescendant. Il s'en dégage un témoignage brut sur l'état de notre société. Un constat imparable sur une communauté nationale qui a du mal à assumer une mixité pourtant flamboyante.

Dans sa définition moderne, le terme "swagger" signifie rouler des mécaniques, se pavaner, marcher fièrement. Si le mot swag et ses dérivés reviennent à la mode de façon cyclique, c'est Shakespeare qui le premier l'a couché sur le papier. "Quels sont ces rustiques personnages qui font ici les fanfarons (swaggers dans le texte d'origine), si près du lit de la reine des fées ?" écrit-il dans le Songe d'une nuit d'été. En effet, qui sont  ces fanfarons de la République qui paradent dans les couloirs du collège Claude Debussy d'Aulnay-sous-Bois ? Alors que certains politiques se gargarisent du terme d'intégration, le cinéaste nous donne à voir des jeunes qui subissent ce qu'il est tentant d'appeler une désintégration sociale, une mise au banc de la société dans des territoires ghettoïsés où la mixité ne s'entend qu'entre gens colorés.

Swagger © Rezo Films

Désintégration sociale

Les jeunes qui s'expriment dans Swagger touchent par leur volonté de réussir, malgré tout. Bien loin des discours politiciens, ils expliquent leur quotidien avec une simplicité et une justesse imparables. Les HLM ? De grands bâtiments construits par des architectes qui ne connaissent rien à la vie en banlieue et, au final, les gens ne veulent pas vivre dedans. Tout est résumé dans cette analyse de la jeune Naïla, adorable gamine qui a également une théorie hilarante — bien que terrifiante — sur le complot mondial qui unit Mickey et les Barbies (qui sont blondes nous fait remarquer au passage la géniale demoiselle). Régis, fashion victime, nous parle de sa passion pour le style, Elvis de son arrivée en France — son plus beau souvenir —, Abou de l'amour… Ainsi va Swagger, une collection de témoignages souvent drôles et parfois très touchants de ces jeunes sur leur réalité et ceux qu'ils aimeraient devenir. Au fil des entretiens, un constat terrible — commun à tous ces jeunes — s'impose : la ghettoïsation de cette population condamnée à vivre dans un entre-soi devenu la norme.

Comme le cinéaste a pu le constater, à part dans le corps enseignant, il n'y a pas de blancs dans l'entourage de ses jeunes. Une absence terrible pour le vivre ensemble qui impose, par abus de langage, le terme "blanc" comme synonyme de "français" dans le vocabulaire de ces ados. Une confusion qui illustre le malaise que peuvent éprouver ces jeunes, tenus à l'écart à la fois symboliquement et très concrètement de la communauté nationale. Quelle tristesse d'entendre une des élèves dire qu'elle est française avant de se reprendre et d'ajouter "mais pas française d'origine". Il est sidérant de constater qu'aucun d'entre eux n'a d'amis "français" — comprendre blanc — et que ce manque de mixité entraîne des réflexions inquiétantes comme lorsqu'une ado affirme qu'elle ne pourrait pas être amie avec une française car ce n'est pas la "même culture". Au détour d'une phrase la même ado se déclare pourtant française, preuve de la confusion qui règne sur cette thématique de l'identité pour ces jeunes qui ne se sentent pas totalement acceptés au sein de la société française.

Et pourtant, ces gamins bossent à l'école — parfois motivés par la menace d'un hypothétique retour au bled — et certains viennent en plus en soutien à leurs parents illettrés ou ne parlant pas le français. Qui peut oser leur dire en face qu'ils ne sont pas français ou devraient mériter leur nationalité ? La vérité sort de la bouche des enfants. La phrase est un poncif mais les paroles de ces gamins valent, en effet, mille discours politique. Swagger expose avec humour mais aussi crûment l'incroyable situation d'une "intégration" ratée où les populations ne se mélangent tellement plus qu'elles arrivent à douter qu'elles peuvent vivre ensemble. Un gâchis effarant sur lequel plane l'ombre du communautarisme — pour ces jeunes plus par nécessité que par idéologie — et d'un enfermement dans une religion. Se pose alors, plus que la question de l'intégration, celle de l'acceptation par la société d'un pan entier de citoyens français peu à peu mis de côté.

Au collège Claude Debussy les vannes fusent pour contrer une ghettoïsation insupportable, Swagger nous offre la possibilité de découvrir, sans filtre, ce que ces jeunes ont à dire. Ces magnifiques "swaggers" méritent qu'on les écoute attentivement car — n'en déplaise à certains et malgré leurs propres doutes — ils sont la France, mieux que ça, ils sont son avenir.

Swagger, réalisé par Olivier Babinet, France, 2016 (1h24)

0 Commentaire

  • Avant de poster vos commentaires, merci de bien vouloir prendre en compte la charte des commentaires .
  • Il n'est plus possible de réagir sept jours après la publication de l'article.
  • Si un commentaire vous parait douteux (insultes, xenophobie, publicité ...) merci de nous le signaler en cliquant sur le lien "Alerter"

Vos réactions

Sur Facebook

Articles du mois