"Moi, Daniel Blake", cauchemar social kafkaïen

jeudi 27 oct. 2016 | Marco Pierrard

Très bon

Au repos forcé en raison de problèmes de santé, Daniel Blake, menuisier de 59 ans, et Katie, mère célibataire de deux enfants, se retrouvent entraînés dans les méandres aberrantes de l'administration anglaise. Ken Loach livre une critique sociale cinglante sur une société devenue inhumaine qui écrase ses citoyens les plus faibles. Moi, Daniel Blake est une œuvre militante poignante récompensée par la Palme d'or au dernier festival de Cannes.

 Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake (Dave Johns), menuisier anglais de 59 ans, est mis à l'arrêt par son médecin et contraint de faire appel à l'aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien qu'il ait l'interdiction de travailler, il se voit signifier l'obligation de rechercher un emploi sous peine de sanction. Daniel a beau tenter d'alerter sur le ridicule de la situation, personne ne semble avoir la volonté ou le pouvoir de le sortir de ce bourbier administratif. Lors d'un de ses rendez-vous réguliers au « job center », il croise la route de Katie (Hayley Squires), mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d'accepter un logement à 450 kilomètres de sa ville natale pour ne pas finir en foyer d'accueil. Empêtrés tous les deux dans les aberrations d'une administration qui semble vouloir les briser, Daniel et Katie vont tenter de s'entraider pour ne pas sombrer.

Moi, Daniel Blake © SixteenFilms - WhyNotProductions - WildBunch - Le Pacte

Stupide administration

Avec Moi, Daniel Blake, Ken Loach revient avec un film social acerbe qui dénonce les dérives de nos sociétés modernes. Pour le cinéaste militant notre société est malade, proche de l'agonie, et accuse les individus les plus faibles d'être des assistés, des parasites indésirables, alors qu'elle ne leur permet pas de travailler et d'assumer une vie dans des conditions décentes. Cette société incapable d'assumer ses responsabilités, devenue froide et inhumaine, Ken Loach la dévoile à travers la mésaventure d'un menuisier de 59 ans. Alors que son docteur lui impose le repos, il se retrouve, suite à une incohérence administrative, obligé de s'inscrire comme demandeur d'emploi en recherche active dans l'attente de la révision de sa situation. Daniel assiste donc à des ateliers pour trouver un emploi et, comble de l'absurde, doit refuser le poste quand il en décroche un.

Perdu dans le labyrinthe kafkaïen de l'administration, il rencontre une mère de famille elle aussi victime de la stupidité du système qui l'isole avec ses deux enfants loin de chez elle. Même si Daniel et Katie rencontrent sur leur parcours des personnes bien intentionnées qui ne se bornent pas à appliquer à la lettre les règles d'un système absurde, ils se rendent vite compte que leur pouvoir est très limité et leur aide très superficielle. Les deux rejetés du système font alors front pour tenter de vaincre, ensemble, le monstre administratif aussi bête que méchant qui les attaque. Le réalisateur révolté traite avec une justesse touchante cette lente et inéluctable paupérisation qu'aucun filet de sécurité ne semble pouvoir éviter.

Moi, Daniel Blake © SixteenFilms - WhyNotProductions - WildBunch - Le Pacte

La honte de l'exclusion

Présenté au dernier festival de Cannes, Moi, Daniel Blake est reparti avec la Palme d'or, une récompense que certains critiques auraient préféré mettre entre les mains de Maren Ade pour son film Toni Erdmann (2016), délicieusement barré. En effet, la surprise venait cette année plutôt de la réalisatrice allemande alors que Ken Loach livre une oeuvre sans surprise pour qui connaît l'attachement et le combat du cinéaste pour la question sociale. Certes, avec ce film, Ken Loach fait ce qu'il sait faire mais il le réalise avant énormément de talent et dans un cri du cœur qui bouleverse. En dehors de tout classement académique — bien futile quelques mois après le festival —, il est évident que ce nouveau film du cinéaste mérite d'être vu par le plus grand nombre.

Derrière l'incroyable violence d'un système sociale stupide, Ken Loach expose — sans jamais tomber dans le voyeurisme malsain — la précarité qui peut s'abattre en quelques mois, voire quelques semaines, sur chacun d'entre nous. Une fatalité uniquement contrebalancée par la lueur d'espoir qui provient de l'entraide entre Daniel et Katie, livrés à eux-même face à une administration sourde. Le film montre avec justesse cette terrible honte qui s'abat sur le citoyen condamné à demander pour survivre, soutenu par des associations qui prennent tant bien que mal le relais d'un état défaillant. Le plus incroyable étant que cette situation de démission de l'Etat est désormais totalement intégrée dans nos esprits, comme une chose "normale". Au-delà de l'autopsie d'un système devenu inhumain — au sens qu'il n'inclut pas l'être humain dans sa façon de fonctionner —, cette critique sans concession de nos sociétés modernes nous pousse à nous demander combien de temps un tel système peut continuer avant d'imploser ? Une question qui hante après la projection, signe que le film vise au cœur car il rappelle une évidence insupportable : l'obscénité de voir des êtres humains qui dorment chaque nuit dans les rues de nos "pays riches".

Poignante chronique d'une société en guerre contre ses citoyens les plus faibles, Moi Daniel Blake frappe juste dans sa dénonciation d'un système verrouillé et totalement fou dans lequel l'humain n'est plus pris en compte. Cette humanité volée, Ken Loach la rend le temps d'un film à Daniel, menuisier fictif avatar de millions d'autres personnes devenus encombrants et réduits à un chiffre statistique dans une machine administrative qui — au mieux — les ignore.


Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake), réalisé par Ken Loach, Royaume-Uni, France - Belgique, 2016 (1h40)

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