Les joies du Web

vendredi 2 déc. 2011 | Dorothée Duchemin

Anthologie du Web pour les uns, manuel d'apprentissage pour les autres, évocation réjouissante de dix ans de Web pour tout le monde, l'Encyclopédie de la Webculture est sortie !

Pourquoi Chuck Norris, l’homme le plus ringard du monde, est-il une star du Web ? Qui sont les trolls, alors qu’on pensait qu’ils n’existaient que dans Willow ? Lol, WTF, NSFW, IRL ? Oui, je les tape. Ah non, je ne sais pas ce que ça veut dire. Il fallait bien une encyclopédie de la Web culture pour répondre à toutes ces questions. Dix ans que les premiers d’entre nous ont commencé à traîner leurs guêtres sur le Net1. On les regardait avec pitié : « Ils n’ont pas de vie ». Dix ans plus tard, on a tous apprivoisé, plus ou moins bien, la bête. Elle fait aujourd’hui partie, pour la plupart d’entre nous, de notre quotidien.
Diane Lisarelli, journaliste aux Inrockuptibles, et Titiou Lecoq, journaliste, blogueuse et auteure d'un premier roman, Les Morues (Éditions Au Diable Vauvert) ont senti approcher l’heure du bilan. Entre Internet pour les Nuls et un recueil nostalgique de 10 ans de Web pour les connaisseurs, l’Encyclopédie de la Web Culture virevolte avec humour et érudition entre les incontournables (Facebook, Google, Apple), les concepts (neutralité du Web, régulation, fonctionnement) et la Webculture où LOLcats, mèmes et Chuck Norris s’épanouissent. Avec plus d’une centaine d’entrées, on en apprend beaucoup, on décrypte les codes et on se souvient avec nostalgie de Caramail et du temps où MySpace, c’était cool. Souvent aussi, on se marre.

Pourquoi avez-vous jugé que c’était le bon moment pour faire une encyclopédie du Web, alors qu’il a seulement 10 ans ?
Titiou Lecoq : Au bout de 10 ans, on peut commencer à faire une espèce de best of sur tous les phénomènes culturels qu’on a vu sur Internet. Et en plus, on a vécu un moment de bascule je crois l’année dernière. C’est le moment où Internet est devenu très mainstream. Avant, les gens s’en servaient pour consulter leurs mails ou réserver leurs billets de train. Les phénomènes vraiment propres à la webculture concernaient seulement un petit groupe de gens. Et je crois que ça a changé l’année dernière. On s’est dit que c’était le moment de raconter la manière dont, pendant 10 ans, on a vécu cette culture indé qui n’avait pas été partagée jusque-là.
Diane Lisarelli : C’était l’occasion de faire le bilan de ces années de 10 ans du Net.

Quels ont été les symptômes de ce basculement dans le populaire ?
TL : Les vidéos du petit gamin, Keenan, qui tournaient depuis déjà longtemps. Mais il a été contacté par toutes les chaînes américaines et il est devenu très mainstream. Il a fait la promo du dernier album de David Guetta et la vidéo est devenue virale sur YouTube. David Guetta qui contacte Keenan, c’est le genre de truc qui ne serait pas arrivé en 2005. Le phénomène Keyboard Cat a été repris à la télé dans une pub de pistache. Et moi, j’ai eu un choc quand j’ai vu apparaître sur la page d’accueil de Yahoo News un mème que je n’avais même pas eu le temps de traiter sur mon blog. Avant, ça passait par les blogs, par Twitter, par Facebook et seulement à la fin sur Yahoo. Et bien non, Yahoo est arrivé avant nous ! (Il s'agit du "cigar guy", NDLR)

DL : Il y a 10 ans, quand on a commencé à se mettre sur Internet, on avait des amis qu’on n’avait jamais vus, on était des gens bizarres avec des pseudos ridicules. C’était assez mal vu d’avoir des amis sur Internet et d’y passer énormément de temps. On passait pour le geek ou le Nerd de service, qui n’était pas du tout valorisé à l’époque. Aujourd’hui, le geek est à la mode, comme le fait de passer des heures sur Internet et d’avoir des amis virtuels. Maintenant, tout le monde maîtrise plus ou moins les codes et dialogues Internet. Tout le monde a cliqué une fois sur une vidéo de chat, même ma mère, sans savoir que derrière, il y a les LOLcats, que le chat est l’animal roi de la mythologie du Net. On a essayé de décoder tout ça.

Qu’est-ce qui a véritablement changé dans notre quotidien depuis qu’Internet occupe nos vies ?
TL : Vraiment, sur l’aspect culturel, il y a un rapport à la notion d’auteur qui est complètement différent sur Internet, problèmes posés par Hadopi, le téléchargement illégal. La plupart des créations drôles, belles, poétiques sur Internet ne sont pas signées. Il y a une notion qui dit : « Je vais me casser le cul trois heures sur Photoshop mais je n’en retire aucun bénéfice financier. C’est seulement l’amour de le mettre en ligne, le partager. Et que d’autres le détournent et l’utilisent derrière, de manière collaborative, c’est très bien ». Si on prend un mème, il ne s’agit pas seulement d’une photo mais des cinq cents détournements qu’on fait derrière. Personne n’en revendique la paternité et ne cherche à en tirer des bénéfices. C’est une notion très importante du web, l’anonymat et la gratuité, qui tranche avec toutes les pratiques culturelles IRL (In the real life, ndlr). Ce qui tranche entre la vieille classe politique, qui a une idée très précise du droit d’auteur, et les jeunes qui ne sont pas du tout dans cette logique.
DL : L’accès à la culture aussi a énormément changé. Avant, on était obligé de payer ou d’aller dans des bibliothèques. L’accès aux gens et à une vie sociale est très différent. Avant, pour parler à quelqu’un quand on était tout seul chez soi, il fallait leur téléphoner. Maintenant, tu es toujours relié, il suffit de cliquer, si tu veux. Facebook est l’un des principaux lieux de communication aujourd’hui. Et le web a beaucoup aidé à organiser les foules, de la flashmob dans une gare de New York au Printemps arabe.

Anonymat vs identification

En fait, quand on est présent sur le Net, beaucoup de nos actions sont des actes politiques ?
TL : Oui, une vraie opposition politique sous-jacente mais dont les internautes n’ont pas forcément conscience. Au début, il y a avait les hackers, les premiers sur Internet, très anarchistes, et ils pensaient politiquement la société qu’ils voulaient créer sur Internet. Et maintenant, ces principes, même si on ne les revendique plus, ont généré des pratiques particulières. Un jeune KikooLol qui participe à un mème n’a pas conscience qu’il y a un truc politique derrière, mais en fait si.

Deux conceptions s’opposent sur le Web, l’identification et l’anonymat. L’un est incarné par Facebook, l’autre par 4chan. A eux deux, ils rassemblent les deux philosophies qui s’opposent sur le Net ?
TL : Oui, ce sont deux philosophies politiques très différentes. Ce qui est marrant, c’est que dans les usages, ceux qui sont sur 4chan ont également un profil Facebook. Ce qui pose problème c’est quand les grosses sociétés, Facebook et Google, qui ont la main mise sur Internet, essaient d’écraser ceux qui prônent d’autres philosophies. Christopher Pool, fondateur de 4chan, n’a jamais essayé d’écraser Facebook. Par contre, Facebook veut écraser 4chan alors que les deux pourraient cohabiter. Comme ça devient des enjeux de société, les politiques s’en mêlent derrière. En France, plusieurs députés veulent interdire l’anonymat sur Internet. Non, il faut conserver le choix de s’identifier ou pas !
DL : L’anonymat offre une incroyable liberté d’expression, une force de création. Sa défense à tout prix s’oppose à la théorie de Marc Zuckerberg : « si on rentre son nom sur Internet, on sera plus poli. » Tout le monde renseigne son activité, son emploi, sa situation familiale. Les fiches contre l’anonymat.

Avec Facebook, le profil est devenu une chose très importante. Ce profil a-t-il changé la façon dont on s’envisage ?
DL : Avant Facebook, on se mettait en scène sur Myspace mais pas avec des gens qu’on connaissait vraiment, comme son cousin ou sa mère. On ne le faisait pas avant l’arrivée de l’appareil photo numérique, qui a changé beaucoup de choses. Les réseaux sociaux mettent la personne au centre, celle-ci se met alors en scène. Avec les images, encore plus. Des gens font semblant de s’amuser à une fête pour poster une photo derrière sur Facebook. C’est une manière de s’envisager en tant que personnage dramatique. Ce phénomène accélère le processus de société du spectacle.

Cette opposition, entre l’anonymat et la fiche renseignée, est-il l’un des enjeux d’Internet ces prochaines années ?
TL : Je pense que c’est un des enjeux mais tous les enjeux sont liés et structurés les uns aux autres. Si on interdit l’anonymat, on ne pourra plus mettre en ligne une vidéo de manière anonyme, donc Hadopi te retrouve. L’anonymat est la garantie de liberté qui est la base d’Internet. Au début des années 2000, ça paraissait fou de s’inscrire sous son vrai nom ! C’est important et je ne suis pas sûre du dénouement. Si l’anonymat meurt sur Internet, je pense que les hackers créeront un autre espace où les gens iront au fur et à mesure. Il y aura toujours un espace d’indépendance, mais qu’il faudra toujours regagner.

Sans transition. Pourquoi les chats sont-ils si nombreux sur Internet ?
TL : J’ai deux explications. La première est très pratique. Beaucoup de gens ont des chats chez eux. Et maintenant, avec le développement de la photo, on filme ou on photographie plus facilement son chat ou son chien. Mais c’est plus drôle de le faire avec son chat parce que c’est un animal très noble. Et le chat qui se casse la gueule a un effet de décalage beaucoup plus drôle que si c’est un chien.
DL : Le chat est un animal auquel peut s’identifier le Nerd ou le Geek parce qu’il est solitaire, qu’il n’a pas besoin des autres. Quand on n’a pas trop de potes et qu’on a un animal de compagnie, c’est souvent un chat. Je crois que c’est la revanche du chat sur le chien. Le chat ne peut pas être dressé donc il n’y a jamais eu de film, genre Beethoven ou Lassie, avec un chat. Il n’y a jamais eu de chat en star, il prend sa revanche.

Pourquoi Chuck Norris est-elle la star incontestée du Net ?
TL : Son génie. Le Net adore ce qui est kitsch et ringard. Et c’est difficile de faire plus kitsch et ringard que Chuck Norris. Même Van Damme est plus moderne. La vieille culture des années 80 marche à fond sur le Net, combinée à ses déclarations magiques, c’était l’homme de la situation. David Hasselhof est pas mal aussi.

Frédéric Lefevbre pourrait-il être notre Chuck Norris français ?
TL : Il n’est pas assez ringard, il est trop dans l’actu encore. Mais oui, il a une place particulière dans l’Internet français, mais plus en bouffon du roi.

Frédéric Lefebvre le warrior anti-internet par FrenchCarcan

On a l’impression qu’Internet fait figure d’épouvantail auprès de certains politiques ?
DL : Internet en France, au niveau des classes dirigeantes est vu comme un grand n’importe quoi, un endroit où la pédophilie règne et où on tue les artistes à coups de téléchargement mp3. On rejoint les théories de certains écrivains à la fin du XIXe siècle qui ont écrit sur la foule, vile, cruelle, pleine de passions. Des choses très réac, qu’on retrouve aujourd’hui dans la classe dirigeante. Alors oui, effectivement, le web est un monde de cruauté mais comme partout ailleurs, d’ailleurs. Ont-ils peur de cette cruauté ou du pouvoir politique d’Internet ? Internet est une source de savoir folle. Si les gens arrêtaient de regarder des vidéos de chats et lisaient des textes révolutionnaires, ce serait moins confortable pour les élites dirigeantes. Un snobisme voire une peur panique chez ces classes dirigeantes.

Le mème est le détournement multiplié d’une seule et même photo. Très présent, il est un des piliers du Net.
TL : Le mème, c’est le symbole de l’anonymat et de la liberté. Les grands médias vont traiter un fait d’actu très important comme l’investiture d’Obama. Et sur 4chan, ils se sont concentrés sur le chapeau d’Aretha Franklin. Ils ont enlevé son chapeau pour le mettre sur la tête d’Obama, Hitler, Staline. Au moment où tout le monde communique sur un truc historique, solennel. Internet arrive toujours à se focaliser sur un élément de second plan pour dynamiter le spectacle médiatique et casser la solennité du moment. C’est aussi un geste politique et révolutionnaire. Ce que Danah Boyd appelle le piratage de l’attention2, le hacking d’un spectacle médiatique en le tournant en ridicule. En prenant un petit élément et en décidant que cet élément est central.

Est-ce que le Net est toujours aussi vivace que ces dix dernières années ? Dans 10 ans, offrira-t-il une nouvelle matière pour une nouvelle encyclopédie ?
TL : J’ai cette impression en ce moment, depuis quelques mois. Moins de choses sont créées, il y a une baisse de régime. Est-ce que quelque chose est en train de changer et Internet ne sera plus jamais comme avant, ou bien s’agit-il seulement d’une baisse de régime et ça va reprendre ? Bizarrement, j’ai l’impression que plus il y a des gens sur Internet, moins il y a de créations.

Donc la fin de l’inventivité pourrait correspondre avec la popularisation du Net ?
TL : Peut-être aussi qu’à partir du moment où ta grand-mère est sur Internet, tu as moins envie de déconner dessus. Je pense que les parents et les grands-parents ont fait beaucoup de mal à la création sur Internet. On n’a plus ce côté cour d’école. C’est devenu quelque chose de tellement quotidien et important, les employeurs vont te chercher sur Google. Tout le monde fait beaucoup plus attention et c’est moins délirant qu’avant.

> Encyclopédie de la Webculture, Diane Lisarelli, Titiou Lecoq, Robert Laffont, 2011.

  1. 1. Mise à jour le 3 décembre. Il s'agit de 10 ans de démocratisation du Web
  2. 2. Mise à jour le 3 décembre. Piratage de l'attention et non de l'intention comme écrit initialement
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