L'alliance du psychiatre et du rocker

mercredi 23 nov. 2011 | Dorothée Duchemin

La découverte, le dealer, l’euphorie, l’autodestruction, l’enfer, la paranoïa, le sevrage, la rechute et la guérison. Soit toutes les étapes de la toxicomanie qui sont passées au crible dans cet objet étonnant, fruit de l’alliance du psychiatre spécialiste dans les addictions Laurent Karila et le leader du groupe de hard rock Satan Jokers, Renaud Hantson. Simple objet à usage des amateurs de métal ? Si la presse spécialisée a effectivement apprécié l’album des Satan Jokers, AddictionS est destiné à informer sur les dangers de la toxicomanie. Voici un objet de prévention, atypique et inattendu, que nous présentent Laurent Karila et Renaud Hantson.

En quelques mots, pouvez-vous présenter ce disque ?
Laurent Karila : C’est un véritable ovni ! Bien plus qu’un disque de musique. On le présente comme un objet d’informations et de prévention des addictions. Il s’agit donc d’un disque de musique et d’un eBook téléchargeables, où sont données des informations médicales et de prévention concernant la toxicomanie.

Comment avez-vous eu l’idée de monter ce projet ?
LK : Satan Jokers, je connais depuis les années 80. C’était vraiment un gros groupe, aussi gros que Trust. J’étais d’ailleurs plus fan de Satan Jokers que de Trust. Grâce à Facebook, on s’est retrouvé avec Renaud. Un soir, il annonce qu’il commence une psychothérapie. Dans le flot de messages, je mets un commentaire de médecin : « un bon travail structurel ça fait du bien », ou quelque chose qui y ressemblait. Il me répond qu’il a adoré mon livre, Une histoire de poudre. Et c’est comme ça qu’on a fixé une rencontre, en mars dernier.
Renaud Hantson : Il m’a alors conseillé d’écrire un album-concept comme l’avait fait Nikki Sixx du groupe Mötley Crüe avec Heroin Diaries pour son projet solo Sixx AM. L’idée m’intéressait mais, pensant me débarrasser du fardeau de travail que cela nécessiterait, je lui dis que j’étais d’accord s’il faisait lui-même les textes. Deux heures plus tard, il m’envoyait un premier jet de ce qui deviendra les paroles du titre Substance Récompense.

La cocaïne bientôt supplantée par les drogues de synthèse

De quelles drogues s’agit-il exactement, de cocaïne ?
RH : L’axe principal de cet album est en effet la cocaïne car elle passe à tort pour une drogue chic dont on peut se sortir facilement. Tout cela est un leurre absolu puisque l’accroche psychologique, et parfois physique, est très forte. Nous avons aussi choisi d’aborder l’addiction au sexe, au crack, à l’alcool et à la méphédrone, une drogue de synthèse qui pourrait bien supplanter la cocaïne.

D’ailleurs, la consommation de cocaïne reculerait déjà au profit de la méphédrone ?
LK : Les drogues de synthèse ont supplanté la cocaïne et elles seront bientôt les drogues les plus “tendance“.

A qui s’adresse ce disque-livre ? A un toxicomane ?
LK : Quelqu’un qui est addict aux drogues connaît ce qu’on décrit. Mais pour les jeunes, les familles qui se posent des questions, des gens qui n’y connaissent rien, c’est un bon outil pour avoir des infos. L’idée, avec Renaud, parallèlement aux psychothérapies, aux traitements médicamenteux, serait de monter des groupes de paroles autour de textes musicaux. On a quand même treize chansons qui ne parlent que de ça donc on a là une grosse matière à réflexion.
RH : L’album AddictionS est avant tout un objet de prévention et un véritable manifeste. Dans le livret de l’album est inclus un lien Internet qui renvoie vers un livre numérique d’une centaine de pages, écrit par Laurent et moi-même intitulé également AddictionS. Il s’adresse donc à tous ceux qui veulent en savoir plus sur les addictions de façon un peu moins fastidieuse qu’un discours médical, moins moraliste que des parents ou moins répressive que l’Etat.

C’est ça l’art-thérapie ?
LK : Oui… Vous savez, l’art-thérapie, c’est un terme un peu tendance comme les sushis à un moment. L’art-thérapie est une chose très schématique. On mixe une chose artistique avec des éléments potentiellement thérapeutiques.

Intégrer AddictionS à un programme de traitements

Votre disque-livre pourrait donc servir à guérir des addictions ?
LK : Non. Mais attention, ce n’est pas un traitement isolé. Il est intégré à un gros programme de traitements. Le patient suivrait sa thérapie comportementale, le traitement médicamenteux, une thérapie familiale et pourrait bénéficier de ce type de groupe de parole. On ne va pas soigner les patients avec un album de musique, ce n’est pas la question. En plus, on pourrait même utiliser ce qu’on a fait dans des conférences de prévention.

Concrètement, pour les toxicomanes, comment doivent-ils appréhender cet album ? Comment peut-il les aider ?
RH : Je ne sais pas s’il aidera des toxicomanes mais grâce à l’énergie brute du hard rock, nous espérons que ce concept album aura un effet "détonateur" et sera plus parlant pour les générations actuelles, peu réceptives à un discours exclusivement médical, moraliste ou répressif. Etant mélodiste, je fais toujours en sorte que les refrains soient mémorisables par tous.

Pensez-vous vraiment que le hard rock soit la musique adéquate pour faire passer votre message préventif ?
LK : Il y a quand même des chansons très accessibles dans l’album. La première et la dernière sont très hard rock : Reine cocaïne et Ma vie sans. Le rock fort est la meilleure façon de parler de ce problème. Céline Dion, même si ça m’aurait fait plaisir, n’aurait pas pu chanter ces textes. Ils sont plus adaptés au rock. Le hard rock est beaucoup moins marginal qu’il y a 20 ans quand même. Il est beaucoup plus clean !
Hier, on a présenté l’album dans mon service1. Le groupe est venu jouer trois titres en acoustique. Ils ont eu un tel succès qu’ils en ont joué un quatrième. Renaud a ensuite beaucoup discuté avec les patients. Ils se sentaient touchés et concernés.
L’un deux lui a dit qu’il fallait quelque chose de plus fort pour envoyer les textes. Renaud lui a expliqué que sur l’album, il y avait de la batterie, de la guitare électrique.

Vous souhaitez en faire un outil de prévention mais c’est difficile de parler de ce genre musical dans la presse généraliste, non ?
LK : Je ne voulais pas le cloisonner au hard rock, effectivement. Dans la presse hard rock, ils ont adoré. Déjà grâce à cette association atypique du médecin avec un groupe de hard rock. Grâce surtout à l’eBook, à nos textes, on a réussi à l’ouvrir AddictionS hors du milieu hard rock et c’est vraiment ce qu’on cherchait.

L'écriture comme une thérapie

J'ai lu que vous aviez vous-même été consommateur de cocaïne. Les textes de cet album sont-ils fidèles à ce que vit une personne plongée dans la drogue ?
RH : C’est devenu un secret de Polichinelle que de dire que cet album-concept relate les dix-sept années de fuite en avant que j’ai vécues jusqu’à ma rencontre avec le Docteur Laurent Karila. D’ailleurs, grâce à Laurent qui a publié le livre Une Histoire de Poudre en 2010, je sors, en mars 2012, une autobiographie intitulée Poudre Aux Yeux, chez Flammarion dans la collection Pygmalion. Plus qu’une œuvre littéraire, c’est un acte thérapeutique pour moi. Mon éditeur estime que c’est la première fois qu’un artiste français se met autant à nu à la manière de ce qui est parfois fait aux Etats-Unis. Ce livre va encore plus loin dans les confessions.

Le milieu de la musique, du show-biz... doit-il forcément être un piège à cocaïne ? Que représente la cocaïne dans le milieu ? Comment l'éviter ?
RH : Souvent, on laisse penser qu’une rock star est forcément droguée et axée sur les excès. Le monde de la musique permet en effet de vivre des aventures humaines, amoureuses, sexuelles, artistiques, émotionnelles parfois plus fortes que la plupart des gens. Devant la lassitude de certaines choses, un artiste veut, de temps en temps, tester ses limites ou découvrir des territoires encore inconnus.
Pour moi, cela ne doit absolument pas faire partie de la panoplie d’un musicien, seul le talent de certains est important, pas les excès qu’ils ont vécus. L’addiction est une maladie et doit être considérée comme telle. Devenu abstinent, il n’y a pas un artiste au monde qui ne soit pas devenu meilleur. L’alcool ou les drogues sont un leurre même si ces deux fléaux ont permis à quelques artistes de créer de grandes choses.

 

De quelle manière avez-vous travaillé avec Laurent Karila, un psychiatre et non un parolier, un artiste ?
RH : Laurent m’envoyait environ un texte par jour. J’ai composé quatre musiques dont deux dormaient dans mes tiroirs que j’ai réarrangées et réactualisées car elles étaient prévues pour un quatrième album de Satan Jokers des années 80. Mike Zurita, le guitariste du nouveau line-up, m’a fait parvenir diverses chansons avec de gros riffs de guitare, Pascal Mulot, bassiste, a composé seul dans son home studio deux musiques : ils ont fait ensemble plusieurs titres de l’album, un coup chez l’un, un coup chez l’autre ! Je me suis occupé de faire les coupes nécessaires tant pour les textes que parfois pour certaines parties musicales, j'ai composé toutes les mélodies et co-écrit quatre textes.

A la fin, votre toxicomane parvient à se sortir de la drogue. Le happy end, c’était obligatoire ?
LK : Je suis quelqu’un d’optimiste. Au départ, c’était ma vie avec ou ma vie sans. Et j’ai pris le partie de décrire ma vie sans. Parce que bon, de mon point de vue de professionnel, mon objectif est quand même de guérir les gens, en y mettant le paquet.

Cet album a-t-il exigé, vous concernant, un engagement particulier en tant qu’artiste ? Pourquoi ?
RH : C’est plus un engagement que j’ai vis-à-vis de Laurent qui souhaite que je devienne conseiller auprès de lui dans ses travaux futurs. La seule priorité pour les garçons du groupe et moi, vu la vitesse à laquelle il nous envoyait les textes, était de fournir dans la foulée, à chaque fois qu’il nous envoyait de nouvelles paroles, le climat musical adéquat pour illustrer les mots et, comme ils sont forts et parlants, je tenais à ce que cet album soit un grand album de rock français qui fasse date. 13 textes, 13 musiques, 13 jours, ce n’est pas une phrase de marketing, c’est la réalité.

 

> L’album AddictionS est téléchargeable sur toutes les plateformes de téléchargement. Pour acheter l’eBook seul, à 2,50 euros, rendez-vous sur le site de Renaud Hantson.

  1. 1. Laurent Karila est psychiatre au centre d'addictologie de l'hôpital Paul-Brousse, à Villejuif (94).
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