La masturbation ne rend plus sourd

jeudi 16 juin 2011 | Dorothée Duchemin

La masturbation n’est pas une pratique honteuse dont il faut se cacher. On peut aujourd’hui pratiquer l’onanisme sans craindre de brûler dans les flammes de l’enfer. La révolution sexuelle a rempli sa mission, l’époque est désormais clémente envers le plaisir solitaire. Mais, sous couvert de libération sexuelle, les corps ne sont-ils pas encore engoncés dans l’inhibition ? Le sexe, partout : un écran de fumée ?

Elle rend sourd en France ? Aux Etats-Unis, elle rend aveugle. Si la masturbation est aujourd’hui réhabilitée, difficile pour elle d’être tout à fait blanchie après avoir été coupable durant près de deux siècles. Deux siècles pour la médecine, beaucoup plus pour la religion ! A cause d’elle, on finissait au bûcher. On se voyait introduire une tige dans l’urètre. Notre époque est plus ou moins neutre concernant la masturbation. Et pourtant, les consciences sortent de deux siècles de peur panique du plaisir solitaire.

Un médecin pour ennemi

Celui qui a théorisé cette condamnation outrancière de la pratique ? Samuel Auguste Tissot. Médecin suisse des bien nés, il partit en croisade contre cette pollution du corps, souvent nocturne, avec le premier livre « scientifique » sur la question : Onanisme. Sa théorie : la masturbation conduit à une mort prématurée en arrachant au corps l’équilibre précaire, et précieux, entre la substance vitale et les apports extérieurs. Violents maux de têtes, dysfonctionnements rénaux, diarrhées… et cauchemars ! Pour échapper aux griffes masturbatoires de la nuit, on ne dormait plus. Et personne ne montait au créneau pour contredire le docteur ! « J’ai été surpris de constater qu’il y a très peu de publication sur le sujet », reconnaît Jérôme Palazzalo, psychiatre et co-auteur de Petite histoire de la masturbation.

Tissot est mort en 1797 mais a laissé une profonde empreinte dans la croûte pudibonde du XIXe siècle. Son texte fut un véritable succès de librairie, réédité plus de soixante fois jusqu’au début du XXe siècle ! Il fut très prolixe sur l’acte pervers vicieux. Retenons que « la trop grande perte de semence produit la lassitude, la débilité, l'immobilité, des convulsions, la maigreur, le dessèchement, des douleurs dans les membranes du cerveau ; émousse le sens, et surtout la vue ; donne lieu à la consomption dorsale, à l'indolence et à diverses maladies qui ont de la liaison avec celles-là. » Le marché de la moufle n’a jamais été aussi florissant qu’à cette époque. Celle-ci possédait la vertu de rendre l’approche des zones interdites très chaotique, voire impossible.

Une époque libérée

Que reste-t-il aujourd’hui de cette peur obsessionnelle que fut la masturbation jusqu’au début du XXe siècle ? Pour Jérôme Palazzalo, « elle reste un sujet tabou. On peut dire : hier, j’ai fait un bon repas et même j’ai fait l’amour, mais pas hier, je me suis masturbé. » Pas facile non plus de se soustraire à deux siècles de condamnation médicale et une diabolisation religieuse de rigueur.

Le discours médical s’est rationnalisé et, si les directives anti-masturbatoires restes inchangées côté Eglise, l’homme, et surtout la femme, sont toutefois parvenus à s’en soustraire. Parce qu’après tout, nous sommes notre plus fidèle partenaire sexuel ! Pas de rupture, pas de dispute, pas d’abandon ou d’absence prolongée. Pas de punition, de vaisselle à travers la pièce, de comptes à rendre. Et surtout, quelle belle et longue histoire de sexe ! Jérôme Palazzalo parle d’une pratique sexuelle « qui nous accompagne tout au long de notre vie, à toutes les étapes de la vie  ». La masturbation est la plus fidèle et la moins exigeante des maîtresses, de l’état fœtal à la mise en bière.

Merci la révolution sexuelle !

Mai 68 l’avait compris et est à l’origine de profond changement dans les mentalités et ce qu’on peut ou non se permettre en matière de sexualité. « La révolution sexuelle des années 60 a cassé les tabous. La femme a désormais droit au plaisir sexuel sans honte. » Le sexe pour le sexe étant admis, il est dès ce moment possible de s’accoupler sans visée procréatrice et de se masturber.
Jérôme Palazzalo souligne le rôle social très important de la masturbation. Pour l’homme aussi, mais surtout pour la femme. « Par le plaisir inutile qu’elle représente, la masturbation a contribué à l’émancipation de la femme, sa soustraction au carcan patriarcal. »

Le symbole aujourd’hui de cette émancipation, de l’avènement du plaisir pur ? Le sex toy. En passe de remplacer l’animal de compagnie de la ménagère. Depuis plusieurs années, il est la star des magazines féminins, le symbole de la femme libérée et un marché juteux. N’en fait-on pas trop autour de ce jouet, souvent ridiculement animalier ? « On a atteint les limites je crois avec les réunions sex toys. Il est important que le sexe reste du domaine de l’intime pour être bien vécu », analyse Jérôme Palazzalo. Il faudrait donc se prémunir de grands-messes masturbatoires qui pourraient être la suite logique à la réunion sex toys !

Le sex toy, de la poudre aux yeux ?

Au sujet de ces animaux du plaisir, Jane Hunt, auteur d’Osez la masturbation féminine, va plus loin. « On parle de sex toy alors qu’on devrait parler de mental et de rapport au corps. Il est devenu un objet de consommation et l’image même du sexe consommatoire. Ce n’est pas parce qu’une femme s’achète un sex toy, qu’elle est libérée ! Je crois que ces femmes achètent quelque chose qu’elles ne ressentent pas au fond d’elle-même ». Jane Hunt n’est pas contre ces réunions, bien au contraire. « S’il s’agit de parler de sexe et d’échanger à son sujet, c’est très bien. Puisque le problème avec le sexe est qu’on en parle toujours pas assez », poursuit-elle.

Posséder un sex toy serait un écran de fumée. Un must-have comme dirait une victime de la mode. Il faut le posséder pour être branchée. Mais est-on pour autant à l’aise avec son vagin ? « C’est devenu un conformisme d’en posséder un ! » Jane Hunt rejoint Jérôme Palazzalo et affirme : « le sexe est devenu une consommation de masse alors qu’il doit rester intime et spontané. » Et ne lui parler pas de tous ces articles qui fleurissent dans la presse féminine, ces pages entières de recettes de cuisine pour bien se masturber. Devant, derrière. Dessus, dessous. Face A, face B. Intérieur, extérieur. « Les femmes ne se culpabilisent plus parce qu’elles se masturbent. Très bien. Mais elles en sont à culpabiliser parce qu’elles ne se masturbent pas suffisamment ou comme il le faudrait ! Le sexe, dont la masturbation, est de plus en plus formaté » On n’en a jamais autant parlé, mais peut-être aussi, jamais autant aussi mal parlé.

En parler moins pour le faire mieux

La masturbation ne rend plus sourd. Les jambes des femmes ne sont plus entravées la nuit pour les prémunir de l’acte satanique. « Il faut toujours mieux en parler que rien du tout », admet Jane Hunt. Mais l’avènement de la masturbation, dans les magazines, à la télévision, dans les tiroirs des filles, ne cache-t-il pas, d’une nouvelle manière, une incompréhension et une gêne face à son corps ? Jane Hunt assène : « On en parle tellement, c’est sans doute qu’on ne le fait pas beaucoup. »

Lors d’une interview accordée à Citazine, Maïa Mazaurette avait déclaré : « le sexe est omniprésent : la pub l’utilise comme un outil majeur de promotion, les artistes en parlent tout le temps, les magazines titrent toujours dessus mais quand on regarde ce qu’est la sexualité des Français, on apprend qu’on fait l’amour comme nos parents ! » La masturbation est heureusement devenue une pratique sexuelle comme les autres. Comme pour tout autre pratique sexuelle, faut-il éviter l’étalage, pour en jouir à sa juste valeur ?

 

Petite histoire de la masturbation, Pierre Humbert et Jérôme Palazzolo, Odile Jacob, 2009.
Osez la masturbation féminine, Jane Hunt, La Musardine, 2008.

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