JonOne, un graffeur épinglé par la République

mardi 20 janv. 2015 | Dorothée Duchemin

Graffeur mythique de la Grosse Pomme débarqué en France dans les années 80, JonOne a reçu une nouvelle bien étonnante le 1er janvier 2015 : l'Etat français le distinguait de la Légion d'honneur en tant qu'étranger résidant en France. On a voulu savoir ce qu'il en pensait, lui qui taguait les métros de New York par rébellion envers le système. 

Jeudi 1er janvier, on apprenait que Thomas Piketty ne voulait pas de sa Légion d’honneur mais on découvrait aussi dans la liste des heureux élus le graffeur JonOne, distingué en tant qu’ "étranger résidant en France". Plutôt imprévu pour ce gamin de Harlem, Américain d’origine dominicaine né dans les années soixante. Un gamin qui vient de la rue, connu pour ses activités de graffeur, un choix hardi pour la République. Parmi cette promotion du 1er janvier 2015, JonOne, l’un des cinq étrangers distingués, est fait chevalier. Ainsi s’affiche-t-il aux côtés du chanteur Christophe ou encore de Mimi Mathy, également nommés dans le domaine de la culture, ça ne s'invente pas. 

Un gamin de la rue 

JonOne est un ado de 17 ans quand il décide de s'emparer des trains et des murs de son quartier, à la bombe. En le rencontrant, nous lui posons immédiatement la question qui nous titille le plus : Comment lui, JonOne, artiste graffeur venu du hip-hop et de la rue qui a tagué de nombreux train pour empapahouter le système et la vie sage qu’il lui proposait, pouvait se retrouver là, enlacé par les dorures bien rangées de la République française ? Le grand écart est-il bien cohérent ? "Le fait de recevoir cette distinction a tout de même posé un problème dans ma tête, parce que mon parcours en tant qu’artiste était un peu une révolte contre le système : sortir la nuit, peindre le métro…. Aujourd’hui, je reçois la légion d’honneur. Je me dis que je fais des toiles, qu’il y a une évolution dans mon travail. Il ne faut pas que je m’enferme dans un esprit de ghetto, à l’étroit dans une logique. Je suis ouvert, et si je peux gagner en visibilité toucher des gens grâce à ces institutions alors super !", affirme-t-il.

Il est même ravi, JonOne, d’être décoré. Il n’en revient toujours pas. "C’est très profond ce qui vient de m’arriver. Je sais ce que ça représente. J’ai vu que les Américains qui l’avaient reçu étaient toujours des acteurs ou des personnes très médiatisées. En me choisissant moi, un artiste issu de mon milieu, la France montre encore son audace. C’est une des raisons pour la quelle je suis venu en France, parce que ce pays avait cette audace".

Il a débarqué en 1987. La France, il en rêvait depuis tout petit. Il voulait marcher sur les traces de Giacometti, Léger, Picasso, voir les graffeurs des quartiers parisiens de Stalingrad et Max Dormoy à l'oeuvre. Il traverse l'Atlantique, son freestyle et ses couleurs qui pulsent en bandoulière. Dès la fin des années 80, JonOne n’hésite pas à exprimer son art sur toile et développe un style bien à lui, mélange d’art abstrait contemporain qui fleure bon la rue et le wildstyle. Exposé dans le monde entier, il est aujourd’hui l’un des chouchous des galeries, des maisons de vente et des collectionneurs nantis. 

Engagé auprès de la fondation Abbé Pierre

La France n’a pas uniquement choisi de distinguer JonOne parce qu’il est un graffeur mythique de New York qui a choisi l’Hexagone. Elle l'a aussi désigné pour son engagement auprès de la Fondation Abbé Pierre avec laquelle il collabore depuis 2011, et la fresque qu’il a réalisé au cœur de Paris, représentant le célèbre barbu. Le portrait est aujourd’hui devenu l’image du projet Abbé Road, un programme de lutte contre le mal-logement à destination des jeunes.

Depuis, JonOne continue à oeuvrer pour la fondation en participant par exemple à des ventes aux enchères dont les sommes sont reversées à la fondation Abbé Pierre. Ainsi, en février 2015, une voiture qu’il a graffée sera mise aux enchères lors d’une vente organisée par la maison Artucrial. Il n’a pas choisi cette cause par hasard. "Je viens de la rue. Je ne viens pas du street art. La rue en réalité n’est pas un lieu joli, c’est un lieu de souffrance, de pauvreté, de violence. La Fondation Abbé Pierre me parle par rapport à mon parcours comme artiste de la rue. Je viens des quartiers sensibles, j’ai vu la souffrance devant moi. La fondation veut juste aider ces gens. Je pense que la peinture peut changer les choses, c’est aussi pour ça que j’ai commencé à peindre. Je crois à la puissance de la peinture". La Fondation Abbé Pierre lui a-t-elle permis de ne pas se couper d’une réalité bien plus dure que celle d’une vie d’artiste à succès ? "Non, j’ai toujours eu les pieds sur terre. Mais la Fondation Abbé Pierre m’a donné l’opportunité de m’exprimer dans une chose qui a une vraie logique pour moi. Je suis chanceux car ce que je fais à la fondation à réellement du sens ce n’est pas donné à tout le monde", poursuit-il.

JonOne ne cache pas ses ambitions. Il espère aujourd’hui transformer cette Légion d’honneur en quelque chose. Grâce à elle, il voudrait entrer au musée. "Mon rêve est d’un jour pouvoir exposer dans un musée français. Cette médaille prouve que les institutions s’intéressent et s’ouvrent à cette culture. Le fait que je reçoive cette distinction représente aussi beaucoup de choses pour tous ceux qui viennent de la culture de la rue. Ça change la donne et ça renforce l’espoir des perspectives pour l’avenir".

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