"Casablancas, l'homme qui aimait les femmes", le top des models

mercredi 29 juin 2016 | Marco Pierrard

Interessant
Avec son agence Elite, John Casablancas a propulsé les mannequins dans la pop culture, bousculant au passage le petit monde de la mode. Dans ce documentaire intimiste qui assume totalement sa subjectivité, l'homme qui aimait les — très belles — femmes raconte son parcours. Un témoignage posthume empreint d'une douce nostalgie pour une époque révolue.

En créant l'agence Elite dans les années 70, l'ambitieux John Casablancas invente le concept de "supermodel" : les mannequins s'invitent sur les plateaux télés, dans les magazines et — chose impensable jusque-là — on retient même leur nom ! La méthode Casablancas est tellement efficace que des décennies après, l'évocation de simples prénoms comme ceux de Naomi, Cindy, Linda ou encore Kate ravivent des souvenirs tenaces, bien au-delà du clan des fashionistas.

Casablancas, l'homme qui aimait les femmes fait vivre de l'intérieur l'incroyable aventure qui a révolutionné le milieu très fermé de la mode à travers l'autoportrait malicieux du fondateur d'Elite. Un homme qui avait "le meilleur job du monde" et qui a vécu entouré de glamour et de beauté, non sans quelques polémiques.
John Casablancas, l'homme qui aimait les femmes © Jacques Silberstein

Et Dr Frankenstein créa le supermodel

A priori, John Casablancas, gosse de riche privilégié issu de la bourgeoisie industrielle espagnole, a un parcours qui inspire au mieux l’indifférence, au pire l'agacement. Difficile d'éprouver une quelconque sympathie pour ce jeune homme séduisant né avec une cuillère en or dans la bouche. C'était sans compter sur un coup du destin qui allait rendre ce personnage nettement plus intéressant. Alors qu'il travaille pour le marketing de la marque Coca Cola, une rencontre va changer sa vie. Elle s'appelle Jeanette Christjansen, elle est sublime, mannequin, et John tombe immédiatement amoureux de cette ex-miss Danemark lorsqu'il la croise en 1967 dans le hall d'un hôtel parisien. Ce coup de foudre déclenche chez le jeune homme l'envie irrésistible de faire de son amour des belles femmes un métier : il lance sa première agence de mannequins. Cette passion pour l'esthétique féminine rend John Casablancas plutôt sympathique et son bagout fini de nous convaincre qu'il y a une part de talent chez cet amoureux d'une certaine perfection.

Après un premier échec, Casablancas fonde Elite en 1972 à Paris et bouscule très vite les codes de la mode en faisant rentrer les models dans l'univers de la société du spectacle. Son coup de génie : s'occuper d'un nombre très limité de mannequins — une dizaine au départ — et de modeler l'image de chacune pour leur procurer une personnalité immédiatement identifiable par le grand public. Avec un sens inné de la communication, celui que l'on surnomme Dr Frankenstein façonne les carrières de ses protégées, qui viennent peu à peu prendre une place laissée vacante par les anciennes stars glamours du cinéma. Ouvertures d'agences dans le monde entier, écoles de mannequinat et un concours célèbre : l'empire Elite s'étend. Les prénoms de Cindy, Linda, Naomi, Iman et les autres sont sur toutes les lèvres : le triomphe de la méthode Casablancas est total. Le documentaire dévoile, de l'intérieur, l'insolente réussite de ces folles années, que des polémiques viendront par la suite obscurcir.

John Casablancas, l'homme qui aimait les femmes © John Casablancas

Génie dans un milieu médiocre

Le premier scandale qui vient troubler l'incoyable succès d'Elite est personnel et vient toucher directement John, alors âgé de 42 ans, lorsqu'il décide de se mettre en couple avec Stephanie Seymour, une jeune mannequin de 16 ans. Un écart d'âge qui choqua l'Amérique, mais totalement assumé par l'entrepreneur qui reconnaît être attiré par les jeunes femmes et se défend en assurant qu'il est réellement amoureux, assez pour quitter sa femme de l'époque. Même s'il n'est certainement pas un modèle de vertu, l'honnêteté de Casablancas est assez touchante et confère au documentaire une ambiance de confidences assez plaisante. Malgré tous les défauts que l'on peut lui trouver, John apparaît comme un vrai amoureux des femmes et de leur beauté ; même lorsque cela ne durait qu'une nuit, sa passion était sincère. Réalisé par Hubert Woroniecki, qui a longtemps travaillé dans le milieu de la mode et a côtoyé John Casablancas, le film ne cherche pas une vérité journalistique. Cette histoire très personnelle est en effet racontée de la propre voix du fondateur d'Elite — grâce à un document enregistré en 2011, deux ans avant sa mort. Ce parti pris d'un journal de bord très subjectif fonctionne bien, si l'on garde évidemment à l'esprit qu'il s'agit d'une seule version des faits.

Le réalisateur a eu un accès illimité aux archives de Casablancas pendant plusieurs années et le résultat est un film très fourni en archives, qui comble les lacunes avec des séquences animées très réussies, toujours accompagnées par la voix du créateur de la célèbre agence. Hubert Woroniecki traite également de l'autre scandale qui a ébranlé Elite : le documentaire controversé que la BBC lui avait consacré en 1999 et qui épinglait plus particulièrement l'associé parisien de John, Gérald Marie, à l'époque président de l'agence européene de la marque. On ressent alors le désespoir et l'amertume de Casablancas, qui décide de vendre ses parts en 2000 et de prendre sa retraite. Elite NY déposera le bilan quatre années plus tard, confirmant la fin d'une époque. Ce qui rend si attachant celui qui disparaîtra en juillet 2013 à Rio de Janeiro, c'est son réalisme empreint de cynisme. Faussement modeste, John déclare ainsi qu'il doit son succès au milieu de la mode, dans lequel il a appris à évoluer. Un environnement tellement médiocre selon lui qu'il y est apparu comme un génie. Sur ce point, on aurait du mal à le contredire.

Documentaire à la subjectivité assumée, Casablancas, l'homme qui aimait les femmes, dévoile les coulisses d'une usine à rêve qui "vendait" au grand public des mannequins avec du tempérament. Même si une partie de tout cela était factice, on est tenté de replonger avec un brin de nostalgie dans cette époque bénie où les modèles avaient un nom et du caractère. Que le fougueux John soit remercié pour avoir rendu ce milieu moins aseptisé.

> Casablancas, l'homme qui aimait les femmes, réalisé par Hubert Woroniecki, France, 2016 (1h29)

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