"L'homme aux mille visages", la trahison de l'espion

mercredi 12 avr. 2017 | Marco Pierrard

Intéressant

Ancien agent secret espagnol, Francisco Paesa est engagé pour résoudre une affaire de détournement d'argent qui menace d'entraîner un scandale d'Etat. Mais l'homme qui manipule aussi bien les autorités que les escrocs arrive au final à tromper tout un pays. Malgré quelques lenteurs, cette intrigue politique et financière de haut vol est portée par l'audace de son héros, un manipulateur fascinant de cynisme.

Aux débuts des années 90, Francisco Paesa (Eduard Fernández), ex agent secret espagnol, est engagé pour dénouer une sombre histoire de détournement d’argent dans lequel est empêtré Luis Roldán (Carlos Santos), ancien directeur de la Garde civile espagnole. Habile tacticien, l'homme d'affaires accepte la mission en prévoyant de s'enrichir tout en se vengeant du gouvernement qui l'a trahi par le passé. Jouant sur les deux tableaux, Francisco Paesa débute, aux frais de ses adversaires, l'une des plus incroyables intrigues politiques et financières de ces dernières années. Seul, il arrivera à tromper tout le pays et faire tomber le gouvernement.

L'homme aux mille visages © photo Julio Vergne

La vérité si je mens

Légendaire en Espagne, l'histoire de Francisco Paesa, ancien espion qui prend tout un pays de court et disparaît avec des millions, a déjà eu les faveurs d'un livre écrit par le journaliste Manuel Cerdàn. Pour ce nouveau film, Alberto Rodriguez se base sur cette matière mais a écarté très vite lors de la genèse du projet la forme du biopic. Si ce thriller politique et financier s'étend sur plusieurs années de la vie de Paesa, le cœur du film est autant une réflexion sur la corruption que sur ce personnage très particulier. L'homme aux mille visages joue habilement sur la notion de mensonge — inhérente au personnage principal — pour l'intégrer dans la forme même de l'œuvre. Le réalisateur l'affirme : toutes les choses les plus incroyables dans la fiction se sont réellement déroulées mais il a intégré au récit des éléments inventés. Ainsi, le personnage de Jesús Camoes (José Coronado) — ami et partenaire de crime de Paesa, jusqu'à un certain point — n'a jamais existé. Mélange de plusieurs personnages réels, il est ce personnage omniscient qui peut raconter le déroulé d'une affaire incroyable dont les rouages n'étaient clairs que dans le cerveau manipulateur de l'ex agent secret. En étant à la fois fidèle aux faits et en recul, Alberto Rodriguez réussit assez bien à traiter cette histoire vraie comme une fiction, en mettant en lumière les rouages sidérant d'une manipulation que personne n'a vu venir.

Véritable puzzle à reconstituer, L'homme aux mille visages pâtit un peu de la complexité de la machination mise en place par l'homme d'affaire pour à la fois s'enrichir et se venger du gouvernement espagnol. En voulant montrer toutes les étapes du plan de Paesa, le film traîne parfois un peu en longueur, même si simplifier plus l'histoire aurait pu perturber le spectateur. Au delà de la corruption et l'appât du gain, le thriller renvoie ces escrocs à quelque chose de très humain : la crainte de l'isolement. Exilé de son pays et loin de sa famille, le malfrat en cavale est aussi montré tel qu'il est : un homme déraciné qui est prêt à tout risquer, voire à parlementer avec les autorités pour retrouver ne serait-ce que la liberté d'être enfermé près de ses proches. Entre deux manipulations, le cinéaste évoque cette part d'humanité touchante chez des hommes par ailleurs peu fréquentables. Mais c'est vers la fin — lorsque toutes les pièces du puzzle se mettent en place et que le génie de Paesa saute aux yeux — que le film trouve véritablement son rythme et convainc le plus.

L'homme aux mille visages © photo Julio Vergne

Corruption éternelle

Avec ce nouveau film, Alberto Rodriguez replonge 20 ans en arrière dans une Espagne corrompue et se demande finalement ce qui a changé alors que de nouvelles affaires secouent le pays et d'autres voisins européens, nous sommes, nous Français, bien placés pour le savoir alors que nous vivons au niveau des affaires une campagne présidentielle totalement surréaliste. Au delà de savoir si Roldàn, ancien directeur de la Garde civile, a payé pour les autres en tant que membre du gouvernement de Felipe Gonzàlez alors submergé par les affaires de corruption en fin de mandat, L'homme aux mille visages s'interroge sur la perception de la morale propre à chacun. Il n'est au final pas étonnant que le cinéaste évoque comme inspiration le personnage mythique de Harry Lime interprété par l'insaisissable Orson Welles dans Le troisième homme (1949) de Carol Reed. Son cynisme froid en fait un lointain cousin de l'ancien agent secret espagnol.

Comment de telles affaires peuvent-elles arriver ? La perception de la moralité peut-elle être à ce point une matière si mouvante ? Sans imposer de réponse à ces interrogations, le film semble indiquer une constance dans ces comportements manipulateurs et corrompus, malgré les risques. Intriguant, le personnage de Francisco Paesa dans le film paraîtra peut-être à certains sympathique pour l'incroyable esbroufe qu'il a réussi à réaliser. Peu importe les sentiments qu'il inspire il faut reconnaître à l'homme d'affaires — dans tous les sens possibles que possède ce mot — un don pour continuer à manipuler le monde. Alors que Paesa s'était déjà fait passer pour mort pour mieux se faire oublier vingt ans plus tôt, le cinéaste imaginait que l'homme pourrait bien être réellement passé de l'autre côté alors que son film dont il est le héros allait être projeté pour la première fois. Grave erreur... Le jour même de la projection, voici Francisco Paesa, en costume et cigare aux lèvres, dans toute sa splendeur à la une de Vanity Fair pour une interview exclusive depuis sa cachette parisienne. Toujours impossible à attraper, l'habile manipulateur se permet ainsi de "troller", le jour de sa présentation, le film qui lui est consacré. On n'en attendait pas moins de l'énergumène.

Basé sur une histoire vraie, L'homme aux mille visages est une plongée étonnante dans un monde de mensonges et de manipulations où règne en maître un homme, a minima fascinant, jouant avec les faiblesses de ses contemporains. Un peu longue par moment et parfois trop démonstrative, cette leçon de manipulation est d'autant plus fascinante qu'elle est vraie et que son auteur court toujours.

> L'homme aux mille visages (El hombre de las mil caras), réalisé par Alberto Rodriguez, Espagne, 2016 (2h03)

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