Dans le réseau de Seize

dimanche 16 juin 2013 | Dorothée Duchemin

Jeudi dernier, Seize Happywallmaker a fait le M.U.R de la rue Oberkampf. L'occasion pour Citazine de rencontrer l'artiste, fasciné depuis plus de 10 ans par les plans et les réseaux. 

« J’ai mal à la tronche ». La veille de notre renconte, Seize a fait le M.U.R de la rue Oberkampf. Il est crevé. Dans son salon de Chilly-Mazarin où nous sommes attablés, deux de ses toiles nous surplombent. L’une s’appelle Vibration prismatic-hallucino-génétique. L’autre, il ne s’en souvient plus. « Mais c’est un truc dans le même genre. » Comme pour chacun de ses tableaux, la signature se trouve sur la tranche de la toile. « C’est une signature administrative pour rassurer les gens qui achètent mes œuvres. Non seulement je n’aime pas me mettre en avant mais en plus, une signature casserait l’ensemble si je signais sur l’aplat. » Dans la rue, il ne signe pas. « Non, puisque ce sont des extra-terrestres qui descendent sur Terre pour peindre ces fresques ! ».

Ses fresques sont identifiables au premier coup d’œil. Les couleurs de l’arc en ciel et l’interminable réseau, le circuit connecté, la combinaison de tuyaux… C’est Seize, la connexion, le mouvement, la lumière, l’énergie positive et ses couleurs pétantes. Une réflexion, une recherche qui ne le lâchent plus depuis près de 10 ans. Qu’il s’agisse de ses murs, à la bombe, ou de ses toiles en acrylique, on trouve toujours cette même pâte qui lui appartient, ces mêmes formes imbriquées. Une artiste néerlandaise l’a un jour surnommé Happywallmaker. Il l’a gardé et désormais, il se présente ainsi, Seize Happywallmaker. « Une vieille dame m’a dit un jour que j’étais un chromothérapeute urbain. Ça me va bien, si j’arrive à faire planer les gens et à les rendre plus heureux. Même un court instant. »

Des débuts peu prometteurs

Un peu barge Seize ? Peut-être. Décalé et dans son monde, c’est certain. Seize aka Raphael Aline a commencé le graffiti dans les années 80. Il vit à Sarcelles avec ces parents communistes, son père barbu et musicien, sa mère créatrice de bijoux. Il est dehors toute la journée. Il traîne avec ses potes, les types du Ministère A.M.E.R. « Je faisais des flops et des tags, j’aimais l’ambiance. Mais artistiquement, je ne trouvais pas ma voie. »  

Un BEP sanitaire et social, un autre en mécanique, un job de peintre en lettres, et sept ans passés comme conducteur de bus à la RATP, parmi une multitude d’autres petits boulots plus tard, Raphael Aline ressent le besoin irrépressible de peindre. « C’était ça ou la dépression. » C’était il y a 10 ans. Il a aujourd’hui 42 ans. En couple, avec deux enfants, Seize prend un atelier où il travaille à devenir artiste-peintre. « Pendant sept ans, ça a été vache maigre. Economiquement mais aussi sentimentalement et familialement. » C’est en effet une décision risquée, qui affole ses proches.

Mais sa peinture, il y croit. « J’ai beau être agoraphobe et avoir peur de l’avion. Paradoxalement j’ai vraiment confiance en moi et en ma peinture. » Le destin lui a donné raison. Seize vend aujourd’hui en galerie et vit de sa peinture depuis 3 ans. « J’avais l’impression d’avoir eu des expériences complètement désunies les unes des autres. Et finalement, mon envie d’aider les autres (il voulait être éducateur spécialisé, ndlr), la technique de la peinture que j’ai apprise en étant peintre en lettres, mes origines hip-hop et les plans de métro que j’ai appris par cœur en étant chauffeur, toutes ces choses, qui semblaient totalement incohérentes, je les ai mises dans la peinture. J’en ai fait quelque-chose de rond, de connecté. »

La rue, un rêve 

L’envie de retourner peindre dans la rue, malgré les débuts peu prometteurs des années 80 ne le quitte jamais. Mais sans rien à peindre, il fantasme sur la rue et ça s’arrête là. Jusqu’à cette vision qui lui apparaît dans un rêve, une vision de ces fameux réseaux aux couleurs de l’arc en ciel. (Décalé, on vous le disait.) Enfin, il peut retourner dans la rue et s’emparer des murs de la ville. Il tient quelque chose de personnel et percutant. 

Ce qu'il a adoré aussi quand il est retourné dehors avec ses "plans" et ses couleurs, c’est le regard des graffeurs. « Ca a fait chier un bon nombre de mecs dans le milieu du graff, et ça m’a fait délirer. Mais je viens de Sarcelles moi, Ministère A.M.E.R, c’était mes potes. Je viens du hip hop dur ! Revenir avec mes couleurs et mes réseaux, c’était le décalage complet ! Depuis le temps qu’on me disait que j’étais dans la lune, là j’assumais vraiment qui j’étais ! » Cheveux longs et frisés attachés en catogan, Seize a le rire franc et l’air bonhomme. Accessible, chaleureux et rêveur, il évoque les Crop Circles comme source d’inspiration de son travail. Les autres viennent de l'art contemporain : Keith Haring, dont une reproduction est d’ailleurs accroché au mur, derrière lui, Robert Delaunay, Piet Mondrian, Paul Klee pour ne citer qu’eux.

Sous l’affiche de Keith Haring, une bombe de peinture signée Augustine Kofie. Un graffeur qui, « lui aussi, il fait de la géométrie. » Il se sent aussi proche de la scène street art sud-américaine et barcelonaise, « pour leur utilisation de la couleur. »

Un langage 

Ce réseau qui fait son identité d'artiste, il ne s’en lasse pas. C’est d’ailleurs presque devenu obsessionnel. « Avec la même écriture, je tombe toujours sur des images différentes. Et ça me fait halluciner. A chaque fois je découvre un nouveau truc, c’est incroyable. Et la technique se peaufine au fil du temps. Avant je bossais au centimètre près. Aujourd’hui, c’est au millimètre. » Des lignes droites, des cercles, des triangles et des carrés, voici le langage de Seize. « En fait, c’est comme un alphabet composé de trois lettres. Ils s’accumulent. Clac, ça forme un réseau et c’est infini. » Il bosse avec des compas et des niveaux à bulles de chez Casto. Il reconnaît ne pas être un acharné de travail. « J’attends que ça vienne. Ça ne m’angoisse pas de ne pas peindre durant plusieurs jours. »

Et quand Seize se met sur un mur, il en a pour un moment. Chaque fresque est monumental. « Il me faut des murs d’au moins 5 mètres. Et je m’arrête quand je n’ai plus de mur. » Il aime ça, ça le fatique, ça l’épuise. « Pour moi c’est du vrai travail. Et je suis crevé mais c’est de la fatigue zen. »

Cette peinture si caractéristique, est-ce du graffiti ? Du street-art ? « C’est un truc qui revient souvent sur le tapis. Graffiti pas graffiti ? C'est bizarre cette guéguerre entre le street art et le graffiti. Pour moi, le street art vient du graffiti ! En fait, je pense que les graffeurs qui sont là depuis 20 ans ont les boules de se faire doubler par des p’tits jeunes de 20 ans. Mais si le street art attire beaucoup plus de gens c'est parce qu’il est plus proche de l’art contemportain. » Pour ce qu'il fait, c'est du graffiti, parce qu'il vient de là. « Futura 2000 et Cope2 m’ont dit que c’était du graffiti. » Il peut se détendre...

Maintenant, ce qu’il veut faire c’est voyager davantage. Vaincre cette satanée phobie de l’avion qui l’empêche d’approcher la scène sud-américaine. « Je travaille là-dessus. Pour évoluer, le travail d’un artiste a besoin de rencontres et d’ouverture d’esprit. L’ouverture d’esprit, je l’ai. » Il attend que son troisième enfant soit un peu plus âgé, il a aujourd'hui 9 ans, pour sauter le pas. Et décoller. 

Un artiste en équilibre

Seize Happywallmaker aime les gens. « Mes parents m’emmenaient dans des réunions trotskistes marxistes. Il fallait partager, toujours partager ! » Il est ironique. Mais quand même, la rencontre avec l’autre, il aime ça. On a pu en faire l’expérience. « Alors oui, je vends mes toiles dans les ventes aux enchères. Mais j’offre aussi mes fresques à tous, c’est un équilibre. »

L’équilibre. Un mot  qui compte pour lui. L’équilibre des symboles géométriques. L’équilibre des couleurs. L’équilibre entre la dureté froide de la géométrie et la joie qui se dégage de ces couleurs  flashys. L’équilibre d’une fresque lumineuse dressée dans une ancienne usine désaffectée. « Les plus belles photos de mes fresques sont celles au milieu de flaques d’eau, dans la boue, avec des morceaux de murs gris, cassés. La fresque au milieu de la saleté, c’est un choc esthétique. Rien à voir avec la galerie. » L'équilbre aussi entre la galerie et la rue. Et il repense à cet événement fondateur : « Quand j’étais gamin, un matin, j’ai ouvert mes volets. J’ai vu un graffiti pour la toute première fois de ma vie. Et ça m’a traumatisé (rires), je le suis encore aujourd’hui. Si je peux faire le même effet à une graine d’artiste, ou à une mamie, alors j’aurais réussi. » C’est l’histoire de Seize l’artiste équilibré en équilibre constant.

> Le M.U.R de Seize Happywallmaker est visible jusqu'au 29 juin. 

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