"Clash", huis clos oppressant pour révolution agonisante

mercredi 14 sept. 2016 | Marco Pierrard

Très bon
Journée d'émeutes au Caire lors de l'été 2013. Des dizaines de manifestants aux convictions opposées sont arrêtés par la police. Dans ce huis clos étouffant, Mohamed Diab séquestre la société égyptienne pour mieux exposer sa profonde division et l'échec d'une révolution gâchée.

Au lendemain de la destitution du président islamiste Morsi, les égyptiens vivent l'été 2013 au rythme de violentes émeutes, deux ans à peine après la révolution. Au Caire, des dizaines de manifestants aux convictions politiques et religieuses divergentes sont embarqués par la police et se retrouvent confinés dans un fourgon où la chaleur infernale les met au supplice. Arriveront-ils à s'entraider pour surmonter cette épreuve malgré leurs différences irréconciliables ?

Clash © Sampek Productions

Le fourgon de la peur

Au début de l'année 2011, Hosni Moubarak démissionne après 30 ans de présidence, expulsé du pouvoir par la révolution égyptienne dans l'élan des Printemps arabes. Après une période de transition assurée par l'armée, Mohamed Morsi, membre du Parti islamiste Les Frères musulmans, est le premier président démocratiquement élu du pays l'année suivante. Le nouveau long métrage de Mohamed Diab — réalisateur du film Les Femmes du bus 678 (2011) — nous plonge dans le chaos de l'été 2013 au Caire alors que des millions d'Egyptiens se révoltent contre le nouveau président un an après son arrivée au pouvoir. Lors de ces manifestations — les plus importantes qu'ait connu l'Egypte —, les Frères musulmans et les partisans de l'armée s'opposent lors d'affrontements sanglants dans tout le pays.

Dans la confusion extrême qui entoure ces événements, le journaliste Adam (Hani Adel) et le photographe Zein (El Sebaii Mohamed) sont arrêtés par la police alors qu'ils couvrent les combats. Ils sont rapidement rejoints dans le fourgon par d'autres civils qui défilent pour soutenir l'armée mais sont soupçonnés à tort d'être des membres des Frères musulmans. Parmi ces civils arrêtés par erreur un couple de classe moyenne avec leur enfant, des jeunes, un SDF… La situation se tend un peu plus lorsque de véritables membres des Frères musulmans rejoignent le groupe. Dans cet espace étouffant accablé par un soleil de plomb, Mohamed Diab reconstitue une société égyptienne miniature aux antagonismes explosifs. Tourné en 26 jours seulement — essentiellement dans un fourgon de huit mètres carrés — Clash impressionne par sa maîtrise technique offrant une expérience oppressante.

Parmi la dizaine d'hommes et femmes dans le fourgon, Adam, journaliste égypto-américain, permet d'évoquer la xénophobie de plus en plus forte en Egypte et la méfiance envers les médias autour desquels rode la théorie du complot étranger. Inspiré d'un photographe existant qui croupit en prison depuis trois ans, Zein incarne quant à lui la tension qui parcourt le pays où les journalistes sont considérés par chaque camp comme des traîtres. Au delà des tensions avec les deux représentants des médias, la confrontation entre les deux camps, pro armée et pro frères musulmans, est évidemment au coeur de ce huis clos à l'atmosphère très pesante.

Clash © Sampek Productions

Les deux Egyptes

Cette opposition entre deux clans ayant un projet de société radicalement différent Mohamed Diab la place sur le plan de l'humain et c'est ce qui fait de Clash un film prenant. En cherchant au delà des prises de positions et des valeurs irréconciliables la part sensible de chacun, le réalisateur expose également ce qui pourrait souder cette société égyptienne douloureusement scindée en deux. Engagé personnellement contre l'idéologie des Frères musulmans, Mohamed Diab évite pourtant l'écueil de diaboliser ses membres et ses sympathisants, en rappelant qu'ils sont aussi des citoyen(ne)s égyptien(ne)s au même titre que leurs compagnons de fourgon. Cette vision au plus proche des personnages permet de tenter de comprendre l'extrémisme et les tensions qui peut régner au sein du mouvement entre membres et sympathisants ainsi qu'entre les plus jeunes et les plus âgés. Ce parti pris de raconter à hauteur d'homme le calvaire subi dans ce camion de police surchauffé donne lieu à quelques digressions aussi amusantes que inattendues comme lorsque la conversation s'engage sur le sujet trivial de la chute des cheveux malgré la situation désespérée.

Dense par les profils présentés, Clash ne verbalise pas pour autant dans toutes les nuances de croyances et de règles qui opposent les défenseurs de l'armée et les membres du parti islamique. Un regard ou une attitude fait parfois office de provocation dans l'espace confiné et vient rappeler l'impossibilité de vivre ensemble pour les deux clans. Pourtant les prisonniers de ce camion soumis à la chaleur étouffante vont devoir passer outre leur animosité et — au minimum — s'organiser pour tenter de survivre à cette journée d'émeutes. Dans une situation de plus en plus désespérée, les occupants du fourgon font devoir affronter le chaos total d'une société en crise où la confusion est tellement extrême que le risque de mourir des mains de son propre camp n'est pas exclu. La situation trouble de ces journées de conflit sont un parfait miroir d'un pays tiraillé entre deux visions irréconciliables. Complexe, Clash est à la fois pessimiste sur l'avenir d'une communauté de destins déchirée entre un modèle où la religion dicte ses règles et la liberté de la démocratie et optimiste quand il prend en compte une humanité, affranchie de tout dogme, qui peut — devrait — réunir les deux camps.

Morceau d'histoire moderne retranscrit à chaud, Clash nous plonge au coeur d'une Egypte profondément divisé qui fait écho à un monde en crise de repères. Huis clos oppressant sur l'échec amer de la révolution, le nouveau film de Mohamed Diab porte aussi en lui une lueur d'espoir et le rêve de voir un jour une personne ni issu de la loi islamiste ni de la loi martiale à la tête du pays. Et c'est bien connu, en Egypte comme ailleurs, l'espoir fait vivre.

Clash (Eshtebak), réalisé par Mohamed Diab, Egypte, 2016 (1h37)

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