Ce que faire naître prend aux femmes
« Nous, femmes, qui naissons les unes aux autres »
« Amples comme les villes », « mécaniques fourmillantes aux règles tacites », « confrontées à l’étriqué de l’univers parental », les filles de la narratrice sont pleines de vie, drôles, envahissantes, aimées — et déjà politiques. Car les enfants sont des forces d’occupation. Ce qu’Hélène Laurain explore d’abord, c’est ce qu’est donner la vie comme miracle et sacrifice pour celles qui donnent aussi de leur corps, de leur identité, qui hypothèquent temps et attention à elles-mêmes. Être enceinte, c’est disparaître comme sujet. N’être presque plus qu’un corps, et n’être surtout plus soi.
« — Corps de femme —
on ne parlait que de lui
et pas de moi
on ne touchait que lui
et pas moi »
Le texte se tient au plus près de la petite enfance, dans ce qu’elle a de bouleversant et d’éreintant. Comment prendre du recul quand on est si occupée à la vivre de toutes ses tripes ? La mémoire est saturée de scènes : « la phase où je t’allaitais et hurlais de douleur », « la phase où ton rire était inoubliable, perçant, explosant, une dégringolade de galets humides », celle « où tu te réveillais en fou rire, les joues roses, le duvet de la nuque collé par la transpiration, la couche chargée d’urine ». Et de gestes minuscules, presque liturgiques : « Humer tes pieds inodores, poser mes doigts sur tes quatre membres, faire vibrer mes lèvres sur ton ventre. »
Mais Tambora n’idéalise jamais. ll interroge la légitimité d’être mère sans s’abolir. Vouloir sortir, dormir, « refuser le grignotage de soi ». La « mère-moins » face au père-trop, qui « joue à la mère » ou « fait la baby-sitter », diront les persifleurs.
Car la maternité est aussi une violence sociale, et c’est là que le texte devient ouvertement politique : Hélène Laurain aborde les humiliations et violences que subissent les corps des femmes, en particulier dans les espaces médicaux, sociaux et conjugaux. Par la langue, elle tente de reprendre un territoire confisqué à celles qui en sont pourtant les principales protagonistes.
La béance
Il y a le Calme, cette enfance qui aurait pu être et qui n’a pas été. La béance créée par la fausse couche, cette « perte sans corps », cette « évaporation d’un possible enfant ». Place au parcours médical pur, avec sa « litanie de pénétrations ». Mais comment cohabiter avec « un amas de cellule mortes », « coloc avec le vaisseau coulé », avant les aspirations et le curetage, comment se faire à l’existence brutalement propulsée dans l’injuste ? Deuil périnatal. Rassurez-vous, « ce ne sont que des douleurs de règles », disent les hommes. Se tordre de douleur en silence.
Qui est coupable, alors, car il en faut un à la perte, pour aider à oublier la projection, « l’image infime d’une main dans la mienne (…), d’un premier habit neuf, de l’ivresse du lait », oublier qu’un enfant formait déjà « plutôt qu’un agrégat de cellules, une succession de mots dans la bouche de ceux qui l’attendaient ».
Rien ne s’oublie, et la grossesse suivante charrie une peur neuve, celle de la perte. « Porter, avant même le germe, la possibilité d’un deuil ».
Volcanique du langage
Quand finit l’innocence ? Quel jour faudra-t-il dire à ses enfants que le monde courre à la catastrophe ? « Le mystère du monde, gardé par les adultes ».
Innocence y a-t-il encore, alors que les enfants ressentent tout et sans doute pressentent la culpabilité des adultes, « cachée comme un sexe » ? Là où l’enfance même est cette « immobilité chargée d’espoir, celle de la libération de l’âge adulte ».
Le titre alors se déploie. Tambora, c’est le nom de ce volcan indonésien dont l’irruption de 1815 fut « la plus violente jamais enregistrée », équivalant « à soixante mille bombes d’Hiroshima ». Les cendres firent « plusieurs fois le tour de la Terre, durant trois ans environ ». Ne promettons-nous pas notre monde à la même apocalypse ?
Mettre au monde sur une planète qui s’essouffle, à la merci des nouveaux Tambora. Faire ce cadeau de dupes à nos enfants.
Amour et peur, corps et politique, naissance et effondrement : Tambora est un texte intranquille dichotomique, qui avance par secousses, débordements et retours, comme si la langue elle-même se cherchait. Et c’est précisément ainsi, dans ces dislocations, qu’il épouse son fil rouge, la maternité, lui rendent sa densité, sa violence, sa joie et sa gravité, et trouve sa puissance.
Un étrange et fascinant objet que ce Tambora, livre bouillonnant et éruptif à l’écriture viscérale, livre du corps et des sens, qui pulse comme le volcan dont il porte le nom. Un livre qui, une fois refermé, continue de vibrer, comme une secousse sourde, dans le corps de son lecteur.


