« Orphelin », l’ambiguïté en héritage

« Orphelin », l’ambiguïté en héritage

« Orphelin », l’ambiguïté en héritage

« Orphelin », l’ambiguïté en héritage

Au cinéma le 11 mars 2026

1957, Budapest. Le jeune Andor qui vit seul avec sa mère voit sa vie chamboulée par l'arrivée d'un étranger qui prétend être son père. Après Le fils de Saul, László Nemes continue son exploration de la grande Histoire à travers les yeux d'un gamin confronté à une filiation imposée. Orphelin est un drame hanté par les non dits et renoncements ambigus de ses protagonistes, abîmés par une guerre qui laisse des traces.

Dans un Budapest marqué par l’échec de l’insurrection contre le régime communiste, Andor (Bojtorján Barabás) vit seul avec sa mère Klára (Andrea Waskovics). Le jeune garçon juif a passé la guerre à l’abri dans un orphelinat et n’a jamais connu son père disparu dans les camps et devenu une figure mémorielle idéalisée. Mais cette réalité héritée de sa mère se fissure lorsque Berend Mihály (Grégory Gadebois), un homme brutal arrivé de la campagne, prétend être son vrai père.

Orphelin © Pioneer Pictures - Good Chaos - Le Pacte

La même Histoire

Après Le fils de Saul (2015), coup d’éclat formel qui l’a fait connaître, le réalisateur hongrois László Nemes continue d’explorer une Histoire qu’il considère toujours vivante. Le cinéaste s’oppose à l’idée que l’Histoire, telle que perçue en occident, a trouvé une conclusion avec la fin de la Seconde Guerre mondiale avec sa promesse de paix éternelle aidée par une mondialisation économique protectrice. L’histoire continue à s’écrire et « s’immisce au quotidien dans nos vies quotidiennes, tôt ou tard » assure László Nemes.

L’arrivée d’un prétendu père dans la vie du jeune Andor appuie cette idée d’une histoire – en l’occurrence celle du conflit de 39-45 – qui le rattrape. Difficile de contredire le cinéaste sur cette idée d’une Histoire qui a des répercussions et parfois se répète alors que la Russie bombarde toujours l’Ukraine et que le film sort en salle quelques jours après le début d’un nouveau conflit majeur qui déstabilise déjà le Moyen-Orient et dont l’instabilité pourrait conduire à une nouvelle guerre mondiale.

Ce récit d’un père surgissant de nulle part est basé sur l’histoire vraie très personnelle du réalisateur car ce jeune d’une dizaine d’années qui doit subitement changer de nom car son véritable père surgit de nulle part est celle du père du cinéaste. Vu à travers les yeux d’un enfant, Orphelin insuffle l’histoire familiale dans la grande Histoire pour nous rappeler que chaque conflit entraîne des secrets qui finissent par ressurgir. Et nous invite au passage à nous méfier du statu quo confortable d’une paix qui semble acquise pour de bon.

Orphelin © Pioneer Pictures - Good Chaos - Le Pacte

Je suis ton père

La paternité est au cœur de ce drame historique et familial qui marque pour l’intensité de la rébellion du jeune garçon face à cet étranger brutal qui tente d’imposer son autorité paternelle sur celui qu’il considère comme son fils. Le cinéaste avoue avoir pensé à Hamlet dans lequel le fantôme du père annonce une filiation contaminée. Dans cette version transposée du drame shakespearien, Andor est confronté au deuil d’un père qu’il n’a pas connu mais dont l’image s’est construite à travers les mots de sa mère. Il doit abandonner ce père fantasmé, martyr des camps, et accepter une réalité qui n’est pas moins sombre et dérangeante.

Personnage rustre, Berend Mihály est très loin du père rêvé par Andor qui rejette son autorité devant laquelle sa mère semble se soumettre sans lutter. Le choc de l’intrusion de l’étranger dans le cercle familial interroge inévitablement le rôle de père. Suffit-il de le décréter pour être père ? Évidemment que non. Orphelin interroge la réalité génétique de ce lien mais surtout ce qu’elle signifie symboliquement dans le contexte d’après-guerre de reconstruction du pays.

Orphelin © Pioneer Pictures - Good Chaos - Le Pacte

Abandonnés

La période choisie par le cinéaste, celle d’un soulèvement étouffé contre le régime communiste en 1956, le second fil rouge du récit, fait écho à la thématique de l’abandon qui plane sur le film. Pour le cinéaste, la Hongrie devient à l’époque un pays orphelin, abandonné par les pays de l’Ouest.

La solitude d’Andor qui ne peut pas s’appuyer sur sa mère pour refuser la nouvelle paternité imposée rappelle la situation politique du pays. Comme le père du cinéaste, Andor se retrouve orphelin dans un pays lui-même abandonné. Orphelin est porté par cette idée omniprésente d’une injustice : l’imposition par la force d’une nouvelle réalité, qu’elle soit familiale ou politique.

Orphelin © Pioneer Pictures - Good Chaos - Le Pacte

Troublante paternité

Moins spectaculaire que Le fils de Saul avec son procédé de caméra à l’épaule qui suit un prisonnier dans le camp d’Auschwitz en 1944 recruté pour incinérer les corps des autres détenus, Orphelin impose la vision du jeune Andor face à ce monde instable. Organique, la réalisation de László Nemes se contente de capter la perception limitée du garçon ce qui renforce le sentiment d’être captif de cet étranger envahissant. Un récit de rébellion à hauteur d’enfant confronté à la complexité du monde des adultes.

Orphelin est un drame troublant où les rapports de force se fondent dans l’affect. Pour Andor, le monde est une somme d’ambiguïtés qui semble impossible à démêler. Pourquoi sa mère Klára, personnage ambivalent, ne s’oppose-t-elle pas à cette paternité surgit de nulle part ? Ne devrait-elle pas le protéger de ce monstre ? Au-delà de la paternité supposée, ce qui s’est passé entre Klára et Berend Mihály pendant la guerre est au cœur d’un non-dit vertigineux. Protecteur ou abuseur ? Probablement entre les deux. Difficilement concevable pour l’enfant, et pas beaucoup plus pour le spectateur.

Période confuse aux comportements troubles, la guerre est un théâtre improvisé où chacun fait ce qu’il peut pour survivre. La vision du cinéaste ne juge cependant pas ses personnages, même Berend Mihály, antagoniste désigné. Avec ses méthodes brusques et sa carrure imposante, l’étranger est l’archétype de l’ogre imposant sa volonté. Mais il s’agit aussi d’un personnage complexe auquel Grégory Gadebois, qui a appris ses répliques en hongrois pour l’occasion, insuffle une vulnérabilité inattendue par la justesse de son jeu. Car, derrière sa brutalité monstrueuse, le désir d’être père est flagrant et désarmant. Un besoin de paternité troublant qui fait parfois passer du camp de l’enfant rebelle à celui du père en quête de descendance.

Orphelin © Pioneer Pictures - Good Chaos - Le Pacte

Drame à hauteur d’enfant dans la Hongrie d’après-guerre, Orphelin livre le récit d’une paternité surprise qui fait écho au chaos d’un pays livré à lui-même. Une lutte maladroite et ambiguë pour l’affection qui réussit à troubler grâce à des personnages complexes, soumis aux conséquences d’un conflit dont les cicatrices sont parfois des naissances.

> Orphelin (Árva), réalisé par László Nemes, Hongrie – Royaume-Uni – États-Unis – Chypre – France – Allemagne, 2025 (2h13)

Orphelin (Árva)

Date de sortie
11 mars 2026
Durée
2h13
Réalisé par
László Nemes
Avec
Bojtorján Barabás, Andrea Waskovics, Grégory Gadebois, Elíz Szabó, Soma Sándor, Hermina Fátyol, Konrád Quintus, Marcin Czarnik
Pays
Hongrie - Royaume-Uni - États-Unis - Chypre - France - Allemagne

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