Invitée à rejoindre l’Angleterre par Boyd, un homme qui a des révélations à faire sur ses parents, Mary Stevens (Ariāna Osborne), jeune femme māorie, quitte son île pour se rendre en 1859 dans les landes désolées du Yorkshire du Nord. Elle est accueillie dans le manoir Hawkser par Nathaniel Cole (Toby Stephens) qui explique à Mary que le mystérieux Boyd est mort avant son arrivée.
Malgré cette absence, Nathaniel demande à Mary de rester pour être la gouvernante de la jeune Anne (Evelyn Towersey) qu’il présente comme sa petite-fille et la nièce de Mary. Dans les couloirs lugubres du manoir, Mary est peu à peu assaillie de visions énigmatiques et inquiétantes. Ses ancêtres semblent vouloir l’avertir que les apparences apprêtées de la bourgeoisie anglaise sont trompeuses.
Dualité
Premier long métrage du réalisateur Taratoa Stappard, Mārama s’inscrit dans l’histoire coloniale d’Aotearoa, le nom māori de la Nouvelle-Zélande, où il est né d’une mère māorie. Le récit s’est nourri de la curiosité du cinéaste pour son propre whakapapa, traduisible par lignée ou héritage. Mêlant l’anglais et Te Reo Māori, la langue māorie, le parcours de Mary est traversé par une quête d’identité où sa culture māorie et son histoire familiale est confrontée à l’influence brutale de la colonisation.
Dans les lugubres couloirs du manoir, la jeune femme māorie découvre la complexité de son histoire, tiraillée entre l’héritage de ses ancêtres et les cicatrices de la colonisation. Cette dualité est symbolisée par une maison ancestrale provenant de Nouvelle-Zélande cachée sur le terrain du manoir, accessible grâce à une cabane de bois pivotant entre les deux mondes. Peu à peu, la tragédie familiale se dévoile et fait basculer le film vers l’horreur et une quête de vengeance sanglante.
Famille décomposée
Très vite, Mary est piégée lorsqu’elle apprend que la jeune Anne est la fille de sa sœur Emilia, Te Haeata en māori. La réappropriation des noms d’origine et l’usage de la langue par Mary est l’une des clés du rapprochement de la jeune femme avec sa culture. Troublée par cette révélation, Mary décide de rester pour garder l’enfant dont le père, Arthur Cole (Jordan Mooney), brille par son inconséquence, abruti par sa consommation d’alcool. Après tout, Anne est le seul lien tangible qui la connecte à sa sœur disparue.
Interdit aux moins de 12 ans, Mārama mérite le terme de film d’horreur gothique, le premier explorant la culture māorie, souligne fièrement le cinéaste. Mais l’horreur se veut – au risque de décevoir certains amateurs du genre – un voile qui se lève progressivement, sans chercher à créer une tension de chaque instant. Taratoa Stappard use avec parcimonie des effets habituels que sont les couloirs lugubres, les apparitions soudaines dans des miroirs et la violence graphique. Le jump scare n’est pas le moteur du malaise qui s’installe peu à peu.
D’ailleurs Mārama n’était au départ pas envisagé par son réalisateur comme un film d’horreur. Traversé par l’esprit – le wairua – des tūpuna – les ancêtres māoris -, le parcours de Mary est avant tout un drame familial. La noirceur du récit provient des stigmates d’une colonisation très réelle qui s’arroge le droit de recomposer la société des autochtones selon ses délires et fantasmes.
De mâle Empire
Construit comme une enquête, Mārama démêle peu à peu les fils d’une recomposition familiale qui confronte la jeune femme à la profanation de la culture māori. Une découverte accompagnée du proverbe māori Ka mua, ka muri qui signifie « marcher à reculons vers l’avenir ». Une formule étrange et poétique en phase avec la reconnexion de Mary avec son passé qui s’avance vers un futur sanglant, marqué par un jeu de domination malsain.
Planant sur le film, l’appropriation culturelle des anglais que le cinéaste décrit comme obsessionnelle est parfaitement symbolisée par le personnage de Jack Fenton (Erroll Shand). Lié à l’exploration maritime, l’anglais porte un mataora, un tatouage facial traditionnel. Cette idée de profanation de la culture māorie par les colons, prend tout son sens lors d’une réception qui fait basculer le film. Grimés en « sauvages » – l’un des convives a le visage totalement noirci -, les invités encouragent Jack dans un simulacre de chasse à la baleine exprimant joyeusement leur racisme.
Paroxysme de la maîtrise visuelle du film, cette séquence montre toute l’obscénité de la colonisation dont l’ampleur de l’horreur reste encore à découvrir par Mary. C’est l’humiliation de trop pour la jeune femme qui s’oppose à Jack à travers un haka, marqueur incontournable de la culture māorie – d’une puissance saisissante. Cette libération face à l’oppression donne corps – et voix – à la thématique féministe qui plane sur le film. Ce sont les hommes qui pillent, violent et accaparent. Le cinéaste leur oppose les wāhine toa, des femmes māories fortes et courageuses dont Mary est à la fois une digne représentante et l’outil de leur vengeance.
Dénonciation virulente de la colonisation, Mārama utilise une cellule familiale recomposée dans la violence comme miroir d’une confrontation inégale entre colons anglais et le peuple māori. Un film d’horreur d’autant plus dérangeant que la violence qu’il dénonce n’a rien de surnaturel mais provient d’une humanité convaincue de sa supériorité et dévoyée par ses plus bas instincts.
> Mārama, réalisé par Taratoa Stappard, Nouvelle Zélande, 2025 (1h29)





